Heurts, manifestations et diplomatie sur le statut de Jérusalem

Un Palestinien lance une cartouche de gaz lacrymogène près de Ramallah le 8 décembre 2017. (AFP/ABBAS MOMANI)
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Un Palestinien lance une cartouche de gaz lacrymogène près de Ramallah le 8 décembre 2017. (AFP/ABBAS MOMANI)

Des heurts ont éclaté vendredi à Jérusalem et en Cisjordanie occupée entre forces israéliennes et Palestiniens appelés à manifester leur « rage » après la prière contre la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël.

Cette journée de grande prière hebdomadaire, annoncée comme celle de la mobilisation des Palestiniens contre l’annonce faite mercredi par le président Donald Trump, a aussi vu des fidèles protester dans le monde musulman, comme en Iran, en Malaisie ou en Égypte.

Un rendez-vous diplomatique important est attendu à New York avec une réunion en urgence du conseil de sécurité de l’ONU au cours de laquelle les États-Unis risquent d’être confrontés à la réprobation du reste de la communauté internationale.

À Istanbul, plusieurs milliers de personnes ont défilé après la prière en brandissant des drapeaux palestiniens et des pancartes proclamant « Jérusalem est notre honneur » ou « À bas l’Amérique, à bas Israël », a constaté une journaliste de l’AFP.

Plus d’un millier de personnes se sont réunies devant la principale mosquée de Kaboul, munies d’affiches clamant « Jérusalem est Palestinienne », selon un photographe de l’AFP.

À Jérusalem même, de violentes empoignades ont mis aux prises manifestants palestiniens et policiers israéliens dans et autour de la vieille ville.

À Hébron, Bethléem, Jéricho et près de Naplouse, en Cisjordanie occupée, les forces israéliennes ont répliqué par des tirs de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogènes aux jets de pierres de dizaines de jeunes Palestiniens, le visage dissimulé par un foulard pour nombre d’entre eux, selon des journalistes de l’AFP et des témoins.

Dans ce territoire palestinien occupé depuis cinquante ans et où l’armée israélienne a mobilisé plusieurs bataillons supplémentaires, le Croissant-Rouge a indiqué avoir traité 22 personnes blessées par des projectiles en caoutchouc et, pour l’une d’elles, à balle réelle.

Quatorze Palestiniens ont par ailleurs été blessés par des tirs israéliens dans la bande de Gaza en allant protester près de la barrière de béton qui borde la frontière avec Israël.

Question épineuse

Au lendemain de l’appel du mouvement islamiste Hamas à une «nouvelle intifada», les groupes palestiniens ont déclaré ce vendredi «jour de rage».

Israël a déployé des centaines de policiers supplémentaires dans et autour de la vieille ville de Jérusalem, où se trouve l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam également révéré par les juifs comme le mont du Temple.

Symbole national et religieux puissant, l’esplanade est située à Jérusalem-Est, la partie palestinienne de Jérusalem annexée et occupée par Israël, dont les Palestiniens veulent faire la capitale de l’État auquel ils aspirent.

Selon les dirigeants palestiniens, la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël préempte les négociations sur le statut de la ville, l’une des questions les plus épineuses d’un éventuel règlement du conflit israélo-palestinien.

Le choix unilatéral du président américain de tourner le dos à des décennies de diplomatie des États-Unis et à la communauté internationale avait provoqué jeudi des rassemblements et des troubles répandus mais relativement limités à travers les Territoires palestiniens.

Boîte de Pandore

La communauté internationale craint que M. Trump n’ait ouvert la boîte de Pandore tant Jérusalem, avec ses lieux saints juifs, chrétiens et musulmans, constitue un sujet passionnel.

La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, s’est alarmée d’un retour « à des temps encore plus sombres ». Même le grand allié saoudien des États-Unis a parlé d’acte « irresponsable ».

Depuis la création d’Israël en 1948, la communauté internationale s’est gardée de reconnaître Jérusalem comme capitale. Elle considère que le « statut final » de la ville doit être négocié.

Après la décision de Donald Trump, le premier ministre Benyamin Nétanyahou a parlé de « jour historique » pour Israël, qui considère Jérusalem comme sa capitale « éternelle et indivisible ».

En revanche, cette décision a provoqué chez les dirigeants palestiniens une colère sans précédent contre les États-Unis.

Un cadre du Fatah, le parti dominant, a affirmé que le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas ne recevrait pas le vice-président américain Mike Pence lors de son déplacement dans la région prochainement.

M. Abbas estime que les Américains ne peuvent plus continuer à assumer leur rôle historique de médiateur dans le processus de paix.

Israéliens et Palestiniens n’ont plus de négociation substantielle depuis 2014 mais M. Trump a proclamé sa volonté de présider à l’accord diplomatique «ultime».

«Si c’est ça les premiers signes de l’accord ultime, Dieu sait ce que sera l’accord en fin de compte: peut-être l’expulsion des Palestiniens Dieu sait où ?», disait jeudi soir un membre de la direction palestinienne, Mohammed Shtayyeh.

Statut de Jérusalem: des milliers de musulmans manifestent aussi en Asie

Des milliers de personnes ont manifesté vendredi en Malaisie, en Indonésie, au Pakistan et en Afghanistan contre la décision du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, dénonçant une « gifle » pour le monde musulman.

Environ 5000 manifestants ont défilé dans la capitale malaisienne Kuala Lumpur après la grande prière du vendredi, selon la police. Ils criaient des slogans tels « Ne touchez pas à Jérusalem » ou « Faites tomber le président Trump ».

En tête de cortège, le ministre malaisien des Sports et dirigeant de l’antenne des jeunes du parti au pouvoir UNMO, Khairy Jamaluddin, a accusé M. Trump d’avoir effectué une « annonce illégale ».

« Ce que vous avez fait contrevient à la législation internationale. Les musulmans ne peuvent pas accepter votre décision », a lancé le ministre de ce pays d’Asie du Sud-Est à majorité musulmane.

La décision de Donald Trump constitue « une gifle pour les musulmans du monde entier », a estimé Mohamad Rasul, un conducteur de train de 51 ans, qui a pris part à la manifestation.

En Indonésie, archipel voisin de la Malaisie et pays musulman le plus peuplé au monde, plusieurs centaines de personnes ont manifesté devant l’ambassade des États-Unis à Jakarta, exhibant des banderoles avec des slogans tels « Non à Trump » et un grand drapeau palestinien.

La Malaisie et l’Indonésie sont de fervents soutiens de la cause palestinienne. Les manifestations de solidarité à l’égard du peuple palestinien sont fréquentes.

Des centaines de personnes ont également manifesté dans plusieurs villes du Pakistan, dont la capitale Islamabad, scandant « Mort à Trump », « Trump est fou » ou encore « Mort aux États-Unis », tout en brûlant des drapeaux américains et israéliens ainsi que des effigies de Donald Trump.

À Kaboul, plus d’un millier de personnes, selon un photographe de l’AFP, se sont réunies en début d’après-midi devant la principale mosquée de la ville, munies de pancartes clamant « Jérusalem est Palestinienne ». Un drapeau israélien et un américain ont été brûlés.

Quelques dizaines de manifestants ont tenté de marcher vers l’ambassade américaine, mais ont été rapidement refoulés, très en amont de l’enceinte puissamment gardée.

Aucun incident violent n’a été rapporté.

À Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan, environ 2500 personnes ont également défilé et brûlé les bannières américaine et israélienne, a indiqué le correspondant de l’AFP.

Quelque 500 personnes se sont également réunies à Kunduz, dans le nord-est du pays, selon le correspondant local de l’AFP.

La décision annoncée mercredi par M. Trump de reconnaître « officiellement Jérusalem comme capitale d’Israël » et de transférer l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv vers cette ville a provoqué une vague de condamnations internationales.

[toggle title= »JÉRUSALEM: LES ÉTATS-UNIS ISOLÉS AU CONSEIL DE SÉCURITÉ » load= »hide »]

L’ONU s’est déclarée vendredi « particulièrement inquiète des risques d’une escalade violente » après la décision de Donald Trump de reconnaître unilatéralement Jérusalem comme capitale d’Israël, lors d’une réunion du Conseil de sécurité au cours de laquelle Washington a réaffirmé son engagement pour la paix.

Cette réunion, demandée par huit pays sur les quinze du Conseil de sécurité, a montré l’isolement des Etats-Unis face à ses quatorze partenaires qui ont tous critiqué, avec plus ou moins de force, la décision américaine.

Le Conseil de sécurité n’a cependant guère de moyens de contrecarrer l’annonce d’un transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem. Les Etats-Unis, membre permanent, sont dotés d’un droit de veto sur toute résolution ou déclaration du Conseil de sécurité requérant un consensus.

« Du 6 au 8 décembre » sont annoncés « trois jours de rage », a déploré lors d’une liaison vidéo depuis Jérusalem Nikolay Mladenov, coordonnateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Proche-Orient, mettant en garde contre le risque de voir se développer « un radicalisme religieux ».

Seule une « négociation entre les deux parties » peut décider de l’avenir de Jérusalem, a insisté le responsable de l’ONU, en appelant les dirigeants du monde entier « à montrer de la sagesse » pour ramener le calme dans la région.

Les Etats-Unis « restent engagés dans le processus de paix » au Proche-Orient, a affirmé l’ambassadrice américaine Nikki Haley, rejetant « les sermons et les leçons » et revendiquant les Etats-Unis comme seuls médiateurs possibles pour résoudre le conflit.

« Je comprends que le changement soit difficile » pour les autres membres de la communauté internationale. Mais « nos actions visent à faire progresser la cause de la paix ». « Nous voulons un accord négocié » et les Etats-Unis n’ont « pas pris position sur les limites ou les frontières » et le « statu quo est maintenu sur les lieux saints », a-t-elle fait valoir.

La réunion en urgence du Conseil de sécurité avait été demandée par la Suède, la France, l’Italie, le Royaume-Uni, la Bolivie, l’Uruguay, l’Egypte et le Sénégal.

Plusieurs de ces Etats, notamment la Suède, la Bolivie, l’Egypte, considèrent que la décision américaine viole des résolutions de l’ONU. Il s’agit d’une « violation de la légitimité internationale », a souligné l’ambassadeur égyptien Amr Aboulatta, évoquant une « ville sous occupation ».

Son homologue suédois Olof Skoog a rappelé la résolution 2334, adoptée le 23 décembre 2016, qui souligne que le Conseil de sécurité « ne reconnaîtra aucune modification aux frontières du 4 juin 1967, y compris en ce qui concerne Jérusalem, autres que celles convenues par les parties par la voie de négociations ». Cette résolution avait été approuvée par quatorze pays, les Etats-Unis dirigés alors par le démocrate Barack Obama ayant choisi l’abstention, rendant possible son adoption.

« Le moment est venu d’avancer vers un accord de paix détaillé », a aussi réclamé le diplomate suédois.

L’ambassadeur britannique Matthew Rycroft, comme son homologue russe Vassily Nebenzia, ont appelé « les parties à la retenue ».

Le Français François Delattre a souligné que « sans accord sur Jérusalem, il n’y aura pas d’accord de paix ». « L’importance historique et religieuse de Jérusalem en fait l’une des clés de la résolution du conflit israélo-palestinien, mais également de la stabilité régionale et internationale », a-t-il dit. « Il n’y a pas d’alternative à la solution de deux Etats », a abondé M. Nebenzia.

L’ambassadeur italien Sebastiano Cardi a souligné que l’Italie maintiendrait son ambassade à Tel Aviv. Son homologue uruguayen Elbio Rosselli a évoqué le « rêve » de John Lennon d’un « monde en paix », en espérant qu’il puisse s’appliquer au Proche-Orient.

La décision de Donald Trump de transférer l’ambassade américaine, qui ne se concrétisera pas avant plusieurs années, a provoqué la fureur du monde arabe et suscité une réprobation générale des partenaires de Washington.

Lors de la réunion du Conseil de sécurité, Riyad Mansour, l’ambassadeur palestinien au statut d’observateur à l’ONU, a dénoncé « une décision irresponsable ».[/toggle]