Assad qualifie de «traîtres» les milices kurdes qui craignent d’être lâchées par Washington

Photo d'un drapeau des Unites de protection du peuple kurde (YPG), le 17 octobre 2017 lors de la libération de la ville syrienne de Raqa. (AFP/Archives/BULENT KILIC)
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Combats le 13 juillet 2015 dans la ville d’Hassaké entre l’EI et les miliciens kurdes des unités de protection du peuple (YPG), qui sont appuyés par la coalition. (Archives/Compte Twitter/@ActualiteMM)

Le président Bachar al-Assad et les forces kurdes ont échangé lundi des accusations violentes et inédites depuis le début de la guerre en Syrie, faisant craindre un déclenchement des hostilités entre les deux camps.

Pendant près de sept ans de conflit, les Kurdes et le régime ont réussi pratiquement à s’éviter hormis quelques accrochages. Mais avant la guerre déclenchée en mars 2011, cette minorité -15% de la population- avait été opprimée pendant des décennies sous le régime du clan Assad.

C’est le président syrien qui a déclenché cette guerre des mots, en qualifiant de « traîtres » les milices kurdes syriennes soutenues par les États-Unis et considérées comme la colonne vertébrale de la lutte contre le groupe jihadiste Etat islamique (EI) en Syrie.

Les milices kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) ont réussi à chasser l’EI de plusieurs villes avec l’aide de la coalition internationale menée les Etats-Unis. Leurs opérations ont été lancées sans coordination avec le régime Assad qui lui, appuyé par l’allié russe, a combattu ces mêmes jihadistes dans d’autres régions du pays.

« Lorsqu’on parle de ceux qu’on appellent ‘les Kurdes’, ce ne sont pas juste des Kurdes. Tous ceux qui travaillent pour le compte d’un pays étranger, notamment sous commandement américain, sont des traîtres », a dit M. Assad, dont les propos ont été diffusés par la présidence sur les réseaux sociaux.

« C’est notre évaluation de ces groupes qui travaillent pour le compte des Américains », a ajouté le président syrien devant des médias russes et officiels syriens, après avoir reçu une importante délégation russe.

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La guerre en Syrie leur a offert une semi-autonomie et la lutte contre les djihadistes les a transformés en enfant chéri des autorités américaines. Mais aujourd’hui, les Kurdes syriens sentent le vent tourner.

Washington a annoncé un futur «ajustement» du soutien aux forces kurdes après l’effondrement du groupe djihadiste État islamique (EI) et le rapatriement de 400 Marines déployés en Syrie.

Avec un risque de désengagement, une offensive de la Turquie voisine est à craindre selon des analystes et des habitants kurdes, la montée en puissance des Kurdes pendant le conflit ayant provoqué l’ire d’Ankara.

«Nous avons peur que les États-Unis nous lâchent après la fin des combats contre l’EI», confie à l’AFP Nada Abbas, professeure d’anglais de 30 ans dans la ville de Qamichli, grande ville à majorité kurde du nord-est syrien.

«Ce sera un cadeau pour la Turquie car elle n’accepte pas que les Kurdes aient leur propre force; elle nous attaquera», craint-elle.

Estimés à 15% de la population syrienne, opprimés pendant des décennies sous le régime du clan Assad, les Kurdes ont profité de la guerre déclenchée en 2011 pour établir une autonomie de facto dans les territoires qu’ils contrôlent, dans le nord et le nord-est du pays.

En 2016, ils ont proclamé une «région fédérale» et organisent désormais des élections locales. Ils ont introduit la langue kurde longtemps bannie dans les écoles et ont créé leurs propres forces de sécurité et surtout leur propre milice, les Unités de protection du peuple kurde (YPG).

– ‘Utilisés comme une carte’ –

Considérées comme un groupe « terroriste » par Ankara, les YPG ont pourtant été la colonne vertébrale de la lutte contre l’EI et pensaient avoir en Washington un partenaire indéfectible, alors que les États-Unis ont mis sur pied une coalition internationale antidjihadistes.

«La menace de l’EI est toujours présente, l’EI n’est pas fini», martèle Nesrine Abdullah, porte-parole des Unités de protection de la Femme (YPJ), force kurde exclusivement féminine, se référant aux cellules dormantes et attaques sporadiques des djihadistes.

« La Turquie est aussi une menace pour le peuple kurde », poursuit-elle.

« Les forces de la coalition doivent rester pour garantir la sécurité et la stabilité », plaide la responsable.

Mais, à présent, les djihadistes en déroute ne contrôlent plus que quelques portions du territoire syrien et la donne pourrait changer.

«Nous avons peur des États-Unis», affirme Rafee Ismaïl, vendeur ambulant d’accessoires à Qamichli. «Depuis longtemps, ils nous utilisent comme carte entre leurs mains. Quand nous ne leur serons plus utiles, ils nous oublieront», estime cet homme âgé de 37 ans.

Pour lui, «après ce qui s’est passé en Irak, nous nous sommes rendus compte que nous (les Kurdes) étions encore faibles».

Washington a dénoncé le référendum sur l’indépendance organisé le 25 septembre dans la région autonome du Kurdistan irakien. La consultation a été rejetée par le pouvoir central à Bagdad, dont les troupes se sont ensuite emparées des territoires disputés.

«Les gens se jouent encore de nous. En Irak, il y a une constitution qui respecte les droits des Kurdes; en Syrie, nous n’avons rien de ces droits donc nous sommes doublement vulnérables», ajoute Rafee Ismaïl.

– Protection russe? –

En 2016, la Turquie a lancé une offensive en Syrie contre l’EI mais aussi les YPG.

«La principale menace pour les Kurdes en Syrie, c’est la Turquie», confirme Nicholas Heras, expert du Center for a New American Security à Washington.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan «a été très clair à ce sujet, dès que les Américains ne seront plus là, il prévoit d’écraser les Kurdes de Syrie», avance-t-il.

Une perspective qui pourrait jeter les Kurdes dans les bras de la Russie, grand rival des Américains dans la guerre complexe qui ensanglante la Syrie.

Moscou, un allié du régime syrien de Bachar al-Assad, a montré des signes de soutien à cette minorité, affirmant notamment que son aviation avait effectué des dizaines de missions de soutien aux milices kurdes dans la lutte anti-EI, notamment das l’est.

« Les rapports entre les YPG et l’armée russe deviennent très spéciaux, souligne M. Heras. La Russie, c’est une assurance pour les Kurdes de Syrie si les États-Unis venaient à les abandonner. »

Dans la région kurde syrienne d’Afrine (nord), frontalière de la Turquie et où l’EI n’a aucune présence, les Kurdes ont bénéficié de formations militaires russes.

« Pour une protection face à toute offensive ou occupation turque, Afrine peut compter uniquement sur les Russes, pas sur les Américains », conclut M. Heras.[/toggle]

En réponse, les FDS, une alliance de milices dominées par les Kurdes syriens, ont accusé le régime Assad d’avoir ouvert les frontières du pays aux djihadistes étrangers.

« Bachar al-Assad et ce qui reste de son régime sont les derniers à pouvoir parler de trahison, car ce régime (…) est celui qui a ouvert les portes du pays aux hordes de terroristes étrangers venus des quatre coins du monde », ont-elles affirmé dans un communiqué.

« C’est lui-même qui a libéré tous les terroristes de ses prisons pour qu’ils versent le sang des Syriens de tous bords », ont ajouté les FDS.

L’opposition syrienne avait aussi accusé le régime d’avoir libéré de prison tous les extrémistes au début du conflit afin de porter atteinte au caractère pacifique de la révolte syrienne.

« Ce régime (…) est lui-même une définition de la trahison », ont encore dit les FDS, dominées par les Unités de protection du peuple kurde (YPG). « Si les Syriens n’y font pas face, le pays ira vers la partition, ce que nos forces ne permettront en aucun cas ».

Au début de la guerre, les Kurdes ont adopté une position de « neutralité » envers le pouvoir et la rébellion, cherchant à rester à l’écart du conflit.

Les forces du régime se sont retirées unilatéralement des zones kurdes mi-2012, un retrait perçu alors comme une tactique destinée essentiellement à encourager les Kurdes à ne pas s’allier aux rebelles.

Les Kurdes ont ensuite bénéficié du chaos pour établir une autonomie de facto dans les territoires sous leur contrôle dans le nord et le nord-est du pays, créant leurs propres forces de sécurité et leur propre milice, les YPG.

Soutenues au sol par des forces spéciales américaines et par l’aviation de la coalition, les FDS ont chassé en octobre l’EI de Raqa, sa capitale de facto en Syrie.

Elles poursuivent actuellement leur ultime offensive contre l’EI dans l’est de la province de Deir Ezzor, les jihadistes contrôlant désormais moins de 10% de cette région.

Le régime, appuyé par l’allié russe et les combattants du Hezbollah libanais et iraniens, poursuit une offensive parallèle dans la même région.

L’intervention militaire russe en 2015 au côté du régime Assad a permis à ce dernier de remporter d’importantes victoires contre les rebelles et les jihadistes et à reprendre d’importants pans du territoire.

Le régime contrôle 55% du territoire syrien après avoir chassé rebelles et jihadistes de nombreux fiefs, tandis que les Kurdes en contrôlent 28%.

Les Kurdes ont récemment exprimé leurs inquiétudes quant à une offensive du régime syrien contre eux ainsi que de la Turquie voisine contre eux.

Ankara considère les YPG comme un groupe « terroriste ». Jadis alliée de Damas, la Turquie a soutenu la rébellion anti-Assad et abrite l’opposition syrienne en exil à Istanbul.

Déclenché par la répression de manifestations pacifiques, le conflit en Syrie s’est complexifié avec l’implication de pays étrangers et de groupes djihadistes, sur un territoire morcelé. Il a fait plus de 340.000 morts.