Le Canada garde son ambassade à Tel-Aviv, assure un Trudeau en total désaccord avec Trump

0
Contrairement au États-Unis, le Canada gardera son ambassade en Israël à Tel-Aviv. (Google maps)

Le Premier ministre Justin Trudeau a affirmé jeudi que l’ambassade du Canada en Israël resterait à Tel-Aviv, marquant son désaccord avec le président américain Donald Trump qui, malgré les conséquences, prévisibles et imprévisibles, de son gestes, a annoncé la veille le transfert à Jérusalem de son ambassade, suscitant une vague mondiale de désapprobation et l’hostilité du monde arabe.
——
Mise à jour 0712/2017 à 16h20

Des Palestiniens en colère ont affronté jeudi des soldats israéliens et brûlé le portrait de Donald Trump pour protester contre la décision unilatérale et potentiellement explosive du président américain de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël.

Les Palestiniens ont fermé écoles et commerces jeudi, entamant «trois jours de rage» en réplique à la décision de M. Trump. Les responsables palestiniens font état de plus d’une vingtaine de blessés par des balles en caoutchouc ou réelles lors de heurts d’ampleur relativement limitée en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza.

Jeudi soir, l’armée israélienne a dit avoir riposté à des tirs de projectiles effectués depuis la bande de Gaza. L’un est tombé en Israël, deux autres dans l’enclave palestinienne selon l’armée qui a précisé que sa riposte avait visé «deux postes militaires». Dans la journée, le Hamas, mouvement islamiste armé qui contrôle Gaza, avait appelé à une «nouvelle intifada».

——

Refusant de risquer de mettre le feu aux poudres dans un Moyen-Orient instable où la question palestinienne reste ultra-sensible, «Nous ne déménagerons pas notre ambassade de Tel-Aviv», a pour sa part déclaré Justin Trudeau aux télévisions canadiennes en marge d’un déplacement officiel en Chine.

Le chef du gouvernement a réaffirmé ainsi la position intangible du Canada, indépendamment de la présence des conservateurs ou des libéraux au pouvoir, d’encourager la création d’un Etat palestinien à côté d’un Etat israélien.

Pour le gouvernement libéral canadien, le statut de la ville de Jérusalem doit être défini par un accord de paix entre les parties.

Hier, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, avait déjà déclaré que la position du Canada restait inchangée: «Le Canada est un ami et allié indéfectible de l’État d’Israël et un ami du peuple palestinien. Notre position de longue date est que la question du statut de Jérusalem ne peut être résolue que dans le cadre d’un règlement général du conflit israélo-palestinien.»

«Nous demeurons fermement engagés envers l’objectif d’une paix juste, globale et durable au Moyen-Orient qui inclut la création d’un État palestinien vivant côte à côte avec l’État d’Israël dans la paix et dans la sécurité. Nous lançons un appel au calme et continuons à soutenir la création de conditions nécessaires pour que les parties puissent trouver une solution», avait aussi ajouté la cheffe de la diplomatie canadienne.

La position canadienne ne date pas d’hier. Déjà, en 1979, le gouvernement du conservateur Joe Clark avait renoncé à déménager l’ambassade canadienne de Tel-Aviv à Jérusalem, citant l’avertissement de l’ambassadeur canadien de l’époque et ex chef conservateur Robert Stanfield qui affirmait qu’une pareille action allait» contre le progrès vers un règlement de paix juste et durable.»

À une époque plus récente, même le premier ministre Stephen Harper, grand ami d’Israël et dont soutien quasi inconditionnel à l’État hébreu avait suscité de nombreuses controverses, n’avait pas osé déménager l’ambassade canadienne à Jérusalem.

La question du statut de Jérusalem est hautement explosive et le président américain pourrait bien avoir déclenché une spirale de violence.

Non seulement les Palestiniens revendiquent la partie orientale de la ville pour y installer aussi la capitale de leur éventuel Etat, alors qu’Israël a toujours exclu un éventuel partage, mais Jérusalem a un statut unique: trois fois sainte, pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, elle est au cœur du conflit israélo-palestinien.

La décision du président Trump annoncé hier de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et d’y préparer le transfert de l’ambassade américaine a provoqué une vague de condamnations dans le monde.

Du 6 au 8 décembre 2017, des manifestations «journée de rage» se déroulent à Jérusalem et en Cisjordanie.

Aujourd’hui, jeudi, les groupes palestiniens ont appelé à une grève générale dans les Territoires et à Jérusalem-Est, la partie palestinienne de la ville annexée, et les magasins sont restés fermés dans la matinée, les écoles également.

Des manifestations sont aussi prévues à la mi-journée à Ramallah, la capitale politique palestinienne de facto, à Bethléem, et en Cisjordanie occupée, et également, au cours de la journée, en différents points de la bande de Gaza.

Le gouvernement canadien a mis en garde ses ressortissants sur son site, les prévenant qu’il est probable que des manifestations de grande envergure et des affrontements se produisent et leur recommandant d’éviter les secteurs touchés.

La décision du président américain Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël ne devrait pas changer grand-chose de concret à court terme sur le terrain diplomatique, mais elle réunit les ingrédients d’un nouvel accès de violence, sur place ou ailleurs.

De Ryad à Téhéran en passant par Ankara et Bruxelles, les réactions, à l’exception d’Israël, vont de la réprobation à la condamnation, en fonction de l’état des relations avec Washington et des intérêts.

Mais elles expriment une préoccupation commune: celle que M. Trump ait non seulement porté un coup redoutable à l’entreprise de paix déjà agonisante entre Israéliens et Palestiniens mais aussi pris le risque d’une réaction en chaîne locale voire régionale, en manipulant un composé aussi volatil que Jérusalem.

« Il y a beaucoup de colère chez les Palestiniens, dans le monde arabe et en Turquie, et de nombreuses menaces », dit Yossi Alpher, conseiller d’Ehud Barak, Premier ministre israélien lors des négociations de Camp David.

« De toute façon, il va y avoir des troubles » dont l’ampleur dépendra notamment de la perception du langage de M. Trump.

Le président américain a paru soucieux de limiter les dégâts en affirmant que reconnaître Jérusalem comme capitale ne signifiait pas prendre position sur une question aussi essentielle et épineuse que le périmètre dans lequel Jérusalem est reconnue comme capitale.

Jérusalem, sainte pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, est un cri de ralliement qui porte dans tout le Moyen-Orient. Les mises en garde se sont succédé contre le danger de nourrir la violence, voire le fanatisme, dans une région en proie aux tumultes.

– ‘Portes de l’enfer’ –

La puissante milice irakienne de Noujaba, pro-iranienne, a jugé « légitime de frapper les forces américaines en Irak ». Al-Akhbar, journal réputé proche du Hezbollah libanais, a publié en Une une photo montrant un drapeau américain en flammes et légendée: « Mort à l’Amérique ».

Le mouvement islamiste palestinien Hamas a estimé que M. Trump ouvrait « les portes de l’enfer » pour les intérêts américains dans la région.

La « défense » de l’esplanade des Mosquées, symbole national et religieux puissant au coeur de l’un des plus vieux conflits de la planète, mobilise chroniquement les Palestiniens frustrés d’Etat contre tout ce qui ressemble à un empiètement israélien sur le troisième lieu de l’islam.

L’Esplanade, site sacré aussi pour les juifs qui l’appellent le mont du Temple mais y sont interdits de prière, reste historiquement sous la garde de la Jordanie. En plein Jérusalem-Est annexé et occupé par Israël, tous les accès en sont contrôlés par Israël.

La décision de M. Trump est une « déclaration de guerre » contre le peuple palestinien et les sites sacrés musulmans et chrétiens de Jérusalem, a clamé Ismaïl Haniyeh, le chef du Hamas, qui se pose en champion de la lutte contre Israël.

M. Haniyeh a appelé à une « nouvelle intifada », soulèvement populaire dont les deux premiers sont restés dans les mémoires.

– ‘Pacifique et non-armé’ –

Chacun s’interroge sur l’ampleur que prendrait la protestation chez les Palestiniens, soupesant d’une part la sensibilité extrême du sujet et l’exaspération de certains Palestiniens, d’autre part la lassitude d’un grand nombre, l’absence d’organisation et l’efficacité de l’appareil sécuritaire israélien.

L’analyste palestinien Ghassan Khatib juge une nouvelle intifada « improbable ».

« Je crois qu’il y aura une vague de protestation populaire. Je ne sais pas pour combien de temps, cela dépend de plusieurs facteurs, y compris la manière dont Israël réagit », dit-il.

Il relève que la réactivité palestinienne peut être affectée par le fait que, dans les esprits, la décision de M. Trump ne suffit pas à oblitérer « la réalité arabe tangible de Jérusalem-Est » et qu’elle n’engage que les Etats-Unis, alors que la communauté internationale s’y oppose.

Une vague de violences commencée en octobre 2015 a considérablement diminué, même si perdurent les attaques sporadiques de Palestiniens isolés le plus souvent armés de couteaux contre des Israéliens.

Des tensions meurtrières autour de l’esplanade des Mosquées en juillet ont pris fin au bout de deux semaines.

Le quotidien israélien Yediot Aharonot relevait que l’épisode de juillet donnait un coup d’avance aux forces de sécurité israéliennes en leur ayant permis d’identifier les instigateurs.

Israël a déjà signalé qu’il était prêt à répondre. « Jérusalem et Israël sont dans une région sensible à une époque sensible. Nous sommes prêts à toutes les éventualités », a déclaré le ministre de la Défense Avigdor Lieberman.

Comme d’autres dirigeants, Nasser Qudwa, responsable du Fatah, parti palestinien dominant, appelle à la protestation. « Nous ferons de notre mieux pour que la réaction soit pacifique, non armée », mais, ajoute-t-il: « au bout du compte personne ne peut contrôler chaque individu dans la rue ».

Les commentaires sont fermés.