Liban: Et finalement un mois plus tard, Saad Hariri ne démissionne pas

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Saad Hariri lors d’une conférence de presse à Paris le 1er septembre 2017. (AFP/Archives/ludovic MARIN)

Le Premier ministre libanais Saad Hariri est revenu mardi sur sa démission, un mois après une annonce choc depuis l’Arabie saoudite qui avait pris de court le Liban et la communauté internationale.

Cette décision devrait apporter un peu de répit au Liban, où cette démission avait fait naître la crainte d’une nouvelle période de forte instabilité politico-économique dans un pays profondément divisé entre deux axes régionaux.

Dans la foulée de ce retractation, la France a officiellement annoncé qu’une réunion de soutien au Liban se tiendrait vendredi à Paris, en présence de M. Hariri.

« Le Conseil des ministres a remercié le Premier ministre d’être revenu sur sa démission », avait au préalable déclaré M. Hariri, en lisant un communiqué au nom du gouvernement.

Saad Hariri s’exprimait à l’issue de la première réunion de ce cabinet depuis sa démission choc le 4 novembre à Ryad.

Le dirigeant libanais avait alors invoqué l’ingérence de l’Iran et du Hezbollah dans les conflits de la région, où Ryad et Téhéran s’affrontent par procuration.

Depuis, les deux camps rivaux au Liban –l’un dirigé par Saad Hariri et appuyé par Ryad et l’autre mené par le Hezbollah chiite et soutenu par l’Iran– cherchaient à trouver un compromis pour éviter au pays un nouveau séisme politique.

Mardi, le gouvernement –auquel participent les deux camps– a réaffirmé sa volonté de « se distancier » des conflits régionaux.

« Le gouvernement libanais, dans toutes ses composantes politiques, décide de se distancier de tout conflit, de toute guerre et des affaires intérieures des pays arabes », indique le communiqué lu par M. Hariri.

Cette « distanciation » vise à « préserver les relations politiques et économiques du Liban avec ses frères arabes », poursuit le texte.

Une telle politique était déjà prônée par ce gouvernement au moment de sa formation en 2016.

Mais l’engagement actif, depuis des années, du Hezbollah chiite au côté du régime syrien de Bachar al-Assad et les accusations saoudiennes mettant en cause son implication dans le conflit au Yémen ont mis à mal cette politique.

Rappel des dates-clés de la crise politique provoquée par l’annonce le 4 novembre à Ryad de la démission surprise du Premier ministre libanais Saad Hariri, qui est revenu mardi sur sa décision.

– Démission choc –

Le 4 novembre, Saad Hariri, alors en Arabie saoudite, annonce sa démission, dans une déclaration retransmise par la chaîne Al-Arabiya à capitaux saoudiens. Il accuse le Hezbollah, qui fait partie de son gouvernement, et son allié iranien de « mainmise » sur le Liban et dit craindre pour sa vie. Il accuse Téhéran d’avoir « créé un État dans l’État ». Téhéran rejette des « accusations sans fondement ».

La démission intervient dans un contexte de fortes tensions sur plusieurs dossiers entre les deux poids lourds de la région, l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite.

– Hariri « détenu », selon le Hezbollah –

Le 10, le président libanais Michel Aoun, allié du Hezbollah, exprime son « inquiétude » quant au sort de M. Hariri, et le chef du Hezbollah accuse l’Arabie saoudite de « détenir » M. Hariri.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, déclare qu’à sa « connaissance », M. Hariri est libre de ses mouvements.

– Hariri se dit « libre » –

Le 12, Saad Hariri annonce qu’il va « très bientôt » rentrer dans son pays. « Je suis libre ici, si je veux voyager demain, je voyage ». « J’ai écrit ma démission de ma main, et j’ai voulu provoquer un choc positif », dit-il lors d’un entretien avec sa chaîne de télévision libanaise, Future TV.

Le 14, le patriarche maronite, le cardinal Bechara Raï, effectue une visite historique en Arabie saoudite, où il est reçu par le roi Salmane et rencontre M. Hariri. « Je suis convaincu par les raisons de sa démission », dit-il.

Le président français Emmanuel Macron, qui avait effectué une visite éclair le 9 novembre à Ryad pour rencontrer le prince héritier, « réitère son souhait que Saad Hariri puisse se rendre au Liban comme il l’a annoncé ».

Le 15, Michel Aoun hausse le ton et accuse Ryad de détenir M. Hariri. « Nous le considérons donc comme en captivité et détenu (…) ».

– Le tournant de Paris –

Le 16, Jean-Yves Le Drian rencontre M. Hariri à Ryad alors que le chef de la diplomatie saoudienne Adel al-Jubeir assure que le dirigeant libanais est libre de quitter Ryad « quand il veut ».

Invité par la France, Saad Hariri arrive le 18 par avion privé à Paris, où il s’entretient avec Emmanuel Macron.

Le 21, il quitte Paris pour Le Caire, où il rencontre le président Abdel Fattah al-Sissi, avant d’arriver en fin de soirée à Beyrouth via Chypre.

Hariri revient sur sa décision –

Le 22, Saad Hariri annonce qu’il suspend sa démission, en attendant des consultations sur des dossiers épineux dont l’implication dans des conflits régionaux du Hezbollah. Il appelle à éloigner le Liban des conflits au Moyen-Orient et à adopter une « politique de distanciation », alors que le Hezbollah est notamment engagé dans la guerre en Syrie voisine au côté du régime.

Le 27, M. Hariri déclare qu’il souhaite rester Premier ministre, mais que sa décision dépendra des discussions en cours.

Le 30, il dit de nouveau craindre pour sa vie, en affirmant que le régime syrien a « prononcé une peine de mort » contre lui.

Le 5 décembre, Saad Hariri revient sur sa démission, lors du premier conseil des ministres en un mois.

Le gouvernement, auquel participent les deux camps rivaux –l’un dirigé par Saad Hariri et appuyé par Ryad et l’autre mené par le Hezbollah et soutenu par l’Iran–, réaffirme sa volonté de « se distancier » des conflits régionaux.

– ‘Hypocrisie manifeste’ –

« Une réaffirmation de la +distanciation+ libanaise, nonobstant son hypocrisie manifeste et l’impossibilité de la traduire concrètement, permet de sauver la face et de gagner du temps », a affirmé à l’AFP Karim Bitar, spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut des affaires internationales et stratégiques de Paris (Iris).

Durant le Conseil des ministres, M. Hariri a dit espérer que cette réunion « soit une nouvelle chance pour défendre ensemble le pays ».

« Nous voyons comment la région est en train de bouillir et nous devons être conscients que tout faux pas pourrait entraîner le pays vers un dangereux précipice », a-t-il dit, selon un communiqué séparé dont l’AFP a obtenu copie.

« Je suis Premier ministre du Liban et aujourd’hui je suis condamné à mort par la Syrie », tandis que le Hezbollah « est classé comme organisation terroriste par les pays du Golfe », a encore commenté Saad Hariri.

Le camp de M. Hariri a soutenu l’opposition syrienne tandis que le Hezbollah s’est rangé aux côtés de l’armée de Damas.

Le Hezbollah est honni par l’Arabie saoudite qui le considère comme le bras de l’Iran au Liban.

La démission surprise de Saad Hariri puis son séjour prolongé en Arabie saoudite avait donné lieu à un flot de spéculations sur sa liberté de mouvement et le président Michel Aoun avait accusé Ryad de retenir M. Hariri en « otage ».

Il est rentré au Liban trois semaines plus tard, après une « exfiltration » négociée par la France, et avait gelé sa démission.

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