L’Occident furieux alors que la Russie revendique désormais la victoire contre l’EI en Syrie

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Le président russe s’adresse aux troupes sur la base aérienne russe de Hemeimim en Syrie le 12 décembre. (Service de presse du Kremlin)

La Russie revendique désormais la victoire contre le groupe djihadiste État islamique en Syrie, au grand dam de la coalition internationale qui dénonce une réécriture de l’histoire et met en garde contre un excès de triomphalisme.

«La mission de l’armée russe est accomplie (…) Le territoire syrien est totalement libéré des combattants de cette organisation terroriste», proclame le ministère russe de la Défense.

Une victoire gravée dans le marbre lundi par le président Vladimir Poutine lors d’une visite surprise aux soldats russes stationnés en Syrie: «vous revenez victorieux (…) La patrie vous attend!», leur a-t-il lancé en annonçant le retrait d’une grande partie du contingent russe.

Pour la coalition internationale emmenée par les États-Unis, qui combat depuis 2014 l’EI en Syrie et a longtemps reproché aux Russes de briller par leur absence sur ce terrain-là, la potion est pour le moins amère.

«Je trouve parfois un peu étonnant que la Russie s’approprie la victoire contre Daech (acronyme arabe de l’EI)», a ironisé le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, qui fut ministre de la Défense au plus fort des opérations.

«Cette guerre contre Daech, Bachar al-Assad, les Russes et les Iraniens y sont quand même venus très tard (…) Il ne faudrait pas qu’ils se donnent des éloges pour des actions qu’ils n’ont pas commises», a-t-il plaidé.


Comme on pouvait s’y attendre, les équipages russes, ici ceux des bombardiers à longue portée de Tu-22 m de retour en Russie le 13 décembre 2017 après leur mission en Syrie, sont accueillies en héros. (Ministère russe de la Défense)

«Redorer son blason»

Les forces du régime de Damas, appuyées par l’aviation russe et des milices pro-iraniennes, ont repris en novembre les deux derniers centres urbains encore tenus par l’EI, Deir Ezzor et Boukamal, dans l’est du pays.

En octobre, les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance kurdo-arabe soutenue par la coalition, avaient décroché la première grande victoire en reconquérant la capitale autoproclamée de l’EI, Raqa, après onze mois d’offensive.

La Russie n’a «mené qu’une fraction des opérations antiterroristes» en Syrie et la lutte contre l’EI n’était «pas sa priorité», renchérit le Pentagone.

Depuis son engagement en septembre 2015, l’armée russe s’est surtout concentrée sur l’opposition dite modérée dans la «Syrie utile» (ouest), qui agrège les forces économiques vitales du pays, selon la coalition.

«Ils ont commencé à frapper Daech quand il n’y avait plus grand monde d’autre à frapper», déclare une source diplomatique française à l’AFP.

«Ils veulent sur la fin requalifier tout leur engagement comme étant un engagement contreterroriste» et «redorer le blason du régime», selon elle. L’enjeu est aussi de contrôler un maximum de territoire en vue des négociations de paix.

Sans surprise, Moscou livre une tout autre lecture des événements. «En trois ans d’existence, la « coalition » n’a obtenu que dernièrement son premier « résultat » dans la lutte contre l’EI en Syrie: la destruction de Raqa et de ses civils par des bombardements massifs», assène le ministère russe de la Défense.

«Mutation du conflit»

Pour les Occidentaux, si la victoire contre l’EI est acquise, le combat n’est pas pour autant achevé. À la frontière avec l’Irak, les opérations vont se poursuivre «jusque mi, fin-février», prévient le président français Emmanuel Macron.

Même défait territorialement, l’EI demeure aussi une menace terroriste majeure à travers ses réseaux dormants et regagnera du terrain si le processus de paix échoue, avertissent les services de sécurité occidentaux.

Par ailleurs, plus l’ennemi commun, Daech, «recule, plus d’autres tensions pourraient resurgir», analyse la source française qui évoque un «risque de mutation du conflit» vers des heurts entre FDS et régime, Kurdes et Arabes ou Kurdes et armée turque.

«Il ne faudrait pas qu’une (nouvelle) guerre civile remplace la guerre menée contre Daech», avertit Jean-Yves Le Drian.

Pour François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies à Londres, la Russie va devoir expliquer quelle transition politique elle est prête à promouvoir maintenant que l’ennemi est vaincu.

«C’est là qu’on va voir les limites de ce qu’elle peut faire, car rien n’est réglé. Personne ne va se bousculer au portillon pour payer pour la Syrie post-rébellion», prédit-il à l’AFP avant d’ajouter: «il est des victoires qu’il n’est pas forcément très utile d’annoncer».

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