RDC: 15 Casques bleus tués, «pire attaque» de l’histoire récente de l’ONU

Des casques bleus en patrouille avec des soldats de l'armée congolaise en République démocratique du Congo (RDC) (Sylvain Liechti/ONU)
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Des casques bleus en patrouille avec des soldats de l’armée congolaise en République démocratique du Congo (RDC) en 2014. (Sylvain Liechti/ONU)

Les Nations unies ont subi la « pire attaque » de leur histoire récente en République démocratique du Congo où au moins 15 Casques bleus ont été tués jeudi dans l’est, théâtre d’un affrontement attribué au groupe armé ougandais musulman ADF.

« C’est la pire attaque contre des soldats de la paix des Nations unies dans l’histoire récente de l’organisation », a réagi son secrétaire général Antonio Guterres, se déclarant « indigné » face à ce « crime de guerre » qui a principalement touché des soldats tanzaniens.

Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière depuis son déploiement en 1999 dans l’ex-Zaïre contre la Mission des Nations unies au Congo (Monusco), la plus pléthorique et la plus coûteuse de toutes les opérations de l’ONU dans le monde (18.000 personnes et 1,2 milliard de dollars de budget annuel).

La Monusco a fait état d’un bilan « d’au moins quatorze » soldats de la paix tués, ainsi que cinq soldats congolais. Antonio Guterres avait auparavant indiqué qu’au moins douze Casques Bleus tanzaniens avaient perdu la vie.

Ils ont été victimes des miliciens ougandais musulmans des ADF (Allied Defense Forces, Forces démocratiques alliées).

Les assaillants ont visé une base, tenue par un contingent tanzanien, de la Monusco jeudi à Semuliki dans la province du Nord-Kivu, selon des sources onusiennes.

« Des renforts militaires sont arrivés sur le terrain. Le commandant de la force se trouve aussi sur place, coordonnant la réponse de la mission. L’évacuation médicale des victimes est en cours », a précisé M. Guterres dans son communiqué.

L’armée congolaise affirme que des dizaines d’ADF ont été tués, mais ne fait état que d’un blessé et un disparu dans ses rangs. « Les terroristes ADF doivent subir la force », a réagi sur Twitter le gouverneur du Nord-Kivu Julien Paluku.

Repliés sur eux-mêmes en forêt, ne communiquant guère, les ADF combattent officiellement depuis le Nord-Kivu le régime du président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 27 ans dans l’Ouganda voisin.

Présents dans l’est de la RDC depuis 1995, leurs troupes ne seraient pourtant pas très nombreuses: « On estime les ADF à 150 », indiquait récemment à l’AFP une source occidentale à Kinshasa.

Une précédente attaque attribuée aux ADF en octobre contre une base de la Monusco dans le Nord-Kivu avaient déjà tué trois Casques bleus tanzaniens.

Les ADF sont l’un des nombreux groupes armés actifs dans le Nord et le Sud-Kivu, les deux provinces orientales de la RDC frontalières de quatre pays (Ouganda, Rwanda, Burundi, Tanzanie) et de trois grands lacs (Édouard, Kivu et Tanganyika).

Le carnage visant les Casques bleus jette un coup de projecteur sur l’activité au quotidien de ces groupes armés, étrangers mais surtout congolais, qui menacent la sécurité des civils dans les deux Kivus, à 2.000 km de la capitale Kinshasa.

« De juin à novembre 2017, au moins 526 civils ont été tués dans les Kivus, au moins 1.087 personnes ont été enlevées ou kidnappées pour obtenir une rançon, et il y a eu au moins 11 viols de masse », indique cette semaine le tout nouveau « baromètre sécuritaire du Kivu » lancé par Human Rights Watch et le groupe d’étude sur le Congo de l’Université de New York.

« En octobre, les Nations Unies ont déclaré un +niveau 3 d’urgence+ en RD Congo, une catégorie attribuée seulement à trois autres pays: la Syrie, l’Irak et le Yémen », rappelle ce groupe d’experts.

« L’année dernière, 922.000 personnes ont été déplacées en RD Congo, plus que partout ailleurs dans le monde », ajoutent-ils, notamment en raison de la crise au Kasaï dans le centre du pays.

La situation sécuritaire instable en RDC va de pair avec une crise politique due au maintien au pouvoir du président Joseph Kabila au-delà de son deuxième et dernier mandat qui a pris fin le 20 décembre 2016 d’après la Constitution.

Des élections sont prévues le 23 décembre 2018 mais le Rassemblement de l’opposition demande le départ de M. Kabila dès la fin de l’année, dans un pays où toute contestation de rue de l’opposition est systématiquement interdite et réprimée.

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L’attaque contre des Casques bleus en République démocratique du Congo, qui a tué 14 d’entre eux, est la plus meurtrière subie par les forces de l’ONU dans ce pays et une des pires dans toute l’histoire de l’organisation internationale.

Il faut remonter à 1993, lors d’une attaque en Somalie qui avait fait 24 morts parmi les soldats de l’ONU, pour trouver un bilan plus lourd.

– Le 7 décembre 2017, 15 Casques bleus de la Mission de Nations unies au Congo (Monusco) sont tués et au moins 53 sont blessés lors d’affrontements avec des miliciens ougandais musulmans des ADF (Allied Defense Forces, Forces démocratiques alliées), dans la province du Nord-Kivu (est). Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière contre la Monusco depuis son déploiement en 1999.

– Le 23 janvier 2006, huit Casques bleus guatémaltèques sont tués lors d’un accrochage avec des éléments armés dans le parc de la Garamba (Province orientale, extrême est) alors qu’ils effectuaient une mission de reconnaissance dans cette région soupçonnée d’abriter des éléments de la rébellion ougandaise de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA).

– Le 25 février 2005, neuf Casques bleus bangladais sont tués au cours d’une patrouille au nord-est de Bunia, chef-lieu de la province orientale de l’Ituri.

Le 9 mai 2017, quatre Casques bleus cambodgiens et un marocain périssent dans l’attaque de leur convoi au sud-est du pays, près de Bangassou. L’un d’eux est tué dans l’échange de coups de feu, les quatre autres sont « sauvagement assassinés ».

– Le 29 mai 2016, cinq Casques bleus togolais sont tués à 30 km de Sévaré, dans la région de Mopti (centre). Cet attentat contre la Mission de l’ONU au Mali (Minusma) n’a pas été revendiqué.

– Le 18 mai 2016, une embuscade au nord d’Aguelhoc (nord-est) fait cinq morts dans le contingent tchadien. L’attaque est revendiquée par le groupe malien Ansar Dine, allié à Al-Qaïda, qui a contrôlé le nord du pays entre 2012 et janvier 2013.

– Le 12 février 2016, sept Casques bleus guinéens sont tués dans une attaque djihadiste contre la base de la Minusma à Kidal (également revendiquée par Ansar Dine).

– 2 juillet 2015: six soldats de l’Onu burkinabè périssent dans une attaque, revendiquée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), à 45 kilomètres au sud-ouest de Tombouctou (nord).

– Le 3 octobre 2014, un convoi du contingent nigérien de la Minusma est la cible d’une attaque dans la région de Gao (nord-est): neuf morts. L’attaque, la plus meurtrière contre les soldats de la paix au Mali, est revendiquée par le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), un groupe lié à Al-Qaïda.

– 18 septembre 2014: cinq Tchadiens sont tués par l’explosion d’une mine au passage de leur véhicule, près d’Aguelhoc (nord).

– Le 13 juillet 2013, sept Casques bleus tanzaniens et un policier sierra-léonais de la force conjointe ONU-Union africaine au Darfour (Minuad) sont tués dans une embuscade au nord de Nyala, une des principales villes du Darfour.

En juillet 2008, l’attaque contre une patrouille militaro-policière de la Minuad avait fait sept morts dans le nord.

Le 8 juin 2012, sept Casques bleus nigériens de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) sont tués dans une embuscade près de Taï (ouest), une petite ville proche de la frontière avec le Liberia. Il s’agit de l’attaque la plus grave contre l’Onuci (2004-2017).

Le 24 juin 2007, six membres du contingent espagnol de la force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) sont tués dans l’explosion d’une voiture piégée au Liban sud.

Le 7 avril 1994, dix Casques bleus belges chargés de la protection du Premier ministre rwandais Agathe Uwilingiyimana sont lynchés et tués aux premières heures du génocide.

Le 5 juin 1993, 24 casques bleus pakistanais sont tués à Mogadiscio lors d’affrontements avec des miliciens du chef de guerre somalien, le général Mohamed Farah Aïdid. Sa tête sera mise à prix par l’ONU.[/toggle]