La rencontre de Vancouver sur la Corée du Nord : bilan d’un fiasco

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Le secrétaire d’État américain Rex Tillerson, entouré ( de gauche à droite) la ministre des Affaires étrangères de Corée, Kang Kyung-wha, la ministre des Affaires étrangères canadienne et co-présidente de ce sommet, Chrystia Freeland et le ministre japonais des Affaires étrangères, Taro Kono, prononce une allocution à l’ouverture à la réunion des ministres des affaires étrangères sur la sécurité et la stabilité dans la péninsule coréenne à Vancouver le 16 janvier. 2018. [Département d’État]

Lorsqu’en décembre dernier le Canada a annoncé qu’il coorganiserait, avec les États-Unis, une rencontre internationale sur la Corée du Nord, plusieurs y voyaient une belle opportunité pour faire avancer positivement ce dossier. Le résultat final aura été inverse, puisqu’on se retrouve aujourd’hui avec une communauté internationale plus divisée sur la question. Chronique d’un fiasco.

Ce sommet représentait une initiative intéressante puisque le Canada, n’étant pas perçu comme l’un des pays directement impliqués dans le conflit diplomatique avec la Corée du Nord, pouvait passer pour un intermédiaire « neutre ». De plus, de réaliser cette rencontre en sol canadien permettait de mieux la vendre auprès de gouvernements moins enclins à une telle rencontre, comme la Chine ou la Russie. Bref, on aurait pu obtenir un résultat diplomatique qui, sans nécessairement faire avancer la situation de façon notable, aurait été moins politiquement controversé pour la Corée du Nord, contrairement aux résolutions de l’ONU.

Quelques jours avant la rencontre, cet espoir aura été enterré puisqu’on a appris que ni la Russie, ni la Chine n’avaient été invité à la rencontre. Pourtant, trois pays sont nécessaires pour tout effort concernant la Corée du Nord : les États-Unis, la Chine et la Russie! Il faut rappeler les propos de Sergei Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russes. Ce dernier aura déclaré que la rencontre de Vancouver pouvait, au mieux, ne rien changer, ajoutant même que la rencontre était digne d’une mentalité issue de la Guerre froide (bref, une mentalité de confrontation). C’est un sentiment similaire que le ministère chinois des Affaires étrangères aura exprimé.

Si Justin Trudeau a reconnu que la Chine et la Russie sont incontournables pour toutes solutions diplomatiques dans ce dossier, il aura quand même mis de l’avant un point intéressant, en mentionnant que les pays convoqués à la rencontre pouvaient faire en sorte que les sanctions économiques contre Pyongyang soient imposées avec plus de force. En effet, avec des pays comme le Luxembourg ou la Belgique dans le lot, on avait affaire à des États où transite beaucoup d’argent occulte dans le monde. La rencontre avait donc encore une occasion de fournir quelques résultats positifs. Cette occasion aura été ratée avec les déclarations d’ouverture du Canada et des États-Unis, ainsi que le résumé final de l’évènement, puisque que c’est une position politique particulièrement dure et déconnectée de la réalité qui a été exprimée contre la Corée du Nord.

C’est le désarmement nucléaire complet et sans condition, sans réelle garantie envers la Corée du Nord, qui est mis de l’avant. Une telle position oublie que la Corée du Nord est dans une dynamique où son programme balistique est opérationnel et bien développé et que son programme nucléaire, même encore expérimental, est bien avancé et le gage de survie du régime. C’est aussi oublier que l’appel à davantage de sanctions économiques et diplomatiques contre la Corée du Nord doit se faire avec la Russie et la Chine, qui ont clairement manifesté leur désapprobation face aux résultats de la rencontre.

Est-ce que le régime de Kim Jong-un mérite d’être dénoncé? Absolument. Est-ce que le programme nucléaire nord-coréen est une menace à la paix et la stabilité mondiale? Absolument. Est-ce que ça justifie de prendre des positions politiques tranchées moralement? Non, parce que c’est de faire abstraction de la réalité où Pyongyang est en mesure de tenir tête aux sanctions internationales et qu’en ajouter ne fait que le conforter dans son comportement délinquant. N’en déplaise à certains, la Realpolitik est ici à l’oeuvre et force partenaires et adversaires à devoir faire des compromis, incluant sur leurs principes.

La communauté internationale n’a que trois options réalistes* face à la Corée du Nord : accepter son statut de puissance nucléaire (ce qui mettrait en péril tous les efforts de non-prolifération); négocier de bonne foi un démantèlement par étape du programme nucléaire (ce qui est, dans les faits, refusé par les puissances occidentales); ou encore littéralement écraser de sanctions le pays et l’isoler complètement du reste du monde. Cette dernière option n’a toujours pas été appliquée, puisqu’elle implique des coûts humains lourds pour la population civile en Corée du Nord, le but ultime de cette option étant de provoquer des troubles sociaux suffisamment importants pour provoquer un changement de régime. Non seulement la population souffrirait directement des sanctions (notamment par des disettes), mais aussi d’une probable répression sanglante par le régime de toute tentative de soulèvement. Il est évident que l’option #2 est celle qui est préférable, il faut garder à l’esprit que les trois options offrent des possibilités réelles de changer la situation. Or, la rencontre de Vancouver n’aura démontré aucune volonté de ses participants d’aller vers l’un de ces scénarios.

Autrement dit, on aura eu une rencontre qui, promettant d’offrir un discours moins tranché que celui qu’on entend au Conseil de sécurité de l’ONU, n’en aura été au final qu’une copie encore plus dure. L’événement aura donc été une occasion ratée de faire avancer les choses, ce qui en soi est un fiasco tant pour la question nord-coréenne que pour la diplomatie canadienne. En effet, ce qui passera à l’histoire cette semaine ne sera clairement pas cette rencontre, mais les discussions entourant la participation nord-coréenne aux Jeux olympiques d’hiver de PyeongChang, participation qui risque de faire plus avancer les efforts diplomatiques que les discussions à Vancouver.

* Malgré ce qu’en pense le président Trump, une guerre contre la Corée du Nord n’est pas une option réaliste…

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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