USA: plus de 200.000 Salvadoriens bientôt expulsés, on craint une vague migratoire au Canada

Des jeunes clandestins manifestent contre l'abrogation par l'administration Trump d'un statut spécial les protégeant de l'expulsion, le 6 décembre 2017 à Washington. (GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP/Archives/MARK WILSON)
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Des jeunes clandestins manifestent contre l’abrogation par l’administration Trump d’un statut spécial les protégeant de l’expulsion, le 6 décembre 2017 à Washington. (GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP/Archives/MARK WILSON)

Le ministère de la Sécurité intérieure (DHS) doit annoncer lundi la suppression d’un statut spécial qui protège de l’expulsion plus de 200.000 Salvadoriens résidant illégalement aux Etats-Unis, un nouveau signe du durcissement de la politique migratoire américaine qui fait craindre une vague migratoire salvadorienne qui frapperait le Canada, le pays le plus proche où ils pourraient trouver refuge.

Ce statut de protection temporaire (TPS) qui doit être supprimé dans le cas de ces 200 000 Salvadoiens est destiné aux réfugiés qui ne peuvent rentrer dans leur pays en raison de conflits armés, de catastrophes naturelles ou d’autres conditions temporaires extraordinaires. Il avait été instauré en mars 2001 pour le Salvador après deux tremblements de terre dévastateurs qui avaient fait plus de 3.000 morts. Les Salvadoriens représentent actuellement près de 60% des bénéficiaires du TPS, qui permet de travailler légalement mais sans recevoir certaines allocations.

Mais l’administration Trump qui a déjà annoncé l’abrogation du TPS pour près de 60.000 Haïtiens, plus de 5.000 Nicaraguayens et un millier de Soudanais, estime que les « conditions extraordinaires mais temporaires (…) n’existaient plus » pour eux.

La possibilité qu’ils se retournent vers le Canada avait été signalée par des diplomates canadiens établis aux États-Unis, après la vague migratoire de l’année dernière qui avait vu des milliers d’Haïtiens franchir la frontière en traversant un sentier à travers la forêt près de Saint-Bernard de Lacolle en si grand nombre que les Forces armées canadiennes avaient dû monter un camp de tentes pour les héberger temporairement jusqu’à ce Canada statue sur leur demande.

Jusqu’à 200 personnes franchissaient la frontière par jour l’été dernier. Outre les abris temporaires montés par l’Armée canadienne, des dizaines de policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et d’agents de l’immigration ont dû être déployés dans la région pour gérer la situation.

Une campagne de dissuasion est en cours et un nouveau plan de contingence est prêt

Face à la possibilité d’afflux de Salvadoriens frappant à la porte du Canada pour demander l’asile, un nouveau plan de contingence dont les détails n’ont toutefois pas été rendus publics est prêt, même si tous souhaitent ne pas avoir à le mettre en oeuvre.

Des caravanes aménagées pour l’hiver ont été achetées et sont maintenant utilisées à la frontière de Saint-Bernard-de-Lacolle, au Québec.

Pour l’instant, rien encore d’alarmant. «Le volume de personnes qui ont franchi la frontière de façon irrégulière à Lacolle récemment est comparable aux niveaux que nous avons vus cet automne», a écrit le porte-parole du ministre de la Sécurité publique, Scott Bardsley, cité par La Presse Canadienne.

En plus des préparations à la frontière, le gouvernement canadien a aussi lancé une campagne aux États-Unis pour dissuader les gens à venir au pays.

Certains demandeurs d’asile ont décidé d’aller vers le Nord, car ils ont été influencés par des rumeurs voulant que le Canada ait des programmes d’immigration spéciaux pour les gens couverts par les programmes de statut temporaire aux États-Unis.

Des députés parlant l’espagnol et le créole, ainsi que le ministre de l’Immigration, ont alors effectué des tournées en Floride, au Texas, en Californie et au Minnesota afin de s’adresser à ces communautés. Les consulats de dizaines de villes aux États-Unis ont aussi multiplié les démarches pour expliquer le système d’immigration canadien, notamment dans les médias locaux.

Mais des demandeurs d’asile potentiels persistent à fouiller sur Internet pour trouver le meilleur moyen de se rendre au Canada par des moyens irréguliers, quitte, ce qui complique encore les choses à utiliser comme les Haïtiens l’an dernier des chemins clandestins, l’Entente dur les tiers pays sûrs empêchant les gens provenant des États-Unis de faire une demande d’asile au Canada s’ils passent par les postes frontaliers.

Le gouvernement canadien tente maintenant de cibler ces gens, a indiqué le porte-parole du ministre de l’Immigration Ahmed Hussen, Hursh Jawal, lui aussi cité par La Presse Canadienne.«Nous mettons en place une campagne numérique ciblée en utilisant exclusivement le marketing sur les moteurs de recherche, pour cibler spécifiquement les communautés affectées par le (statut de protection temporaire)».

«Les Canadiens peuvent se rassurer sur le fait que les gouvernements à tous les niveaux continueront de travailler ensemble pour protéger nos communautés et maintenir l’intégrité de notre système d’immigration, tout en respectant nos obligations internationales pour protéger les personnes vulnérables qui fuient la guerre, le terrorisme et la persécution.», d’ajouter le porte-parole.

D’autres «orages» à l’horizon

Mais, même si cela devait bien se passer de ce côté-ci de la frontière cette fois, d,autres menaces de vagues migratoires difficiles à gérer pointent à l’horizon.

Le dispositif de protection temporaire (TPS) a été prolongé jusqu’en juillet pour 57.000 Honduriens, alors que le pays est depuis plusieurs mois en proie à des violences après la réélection contestée du président Juan Orlando Hernandez, mais, à terme, le secrétaire d’État, Rex Tillerson, a estimé en novembre que plus de 300.000 migrants d’Haïti et d’Amérique centrale ne devraient plus bénéficier de ce statut spécial, ouvrant ainsi la porte à leur expulsion.

Selon le Washington Post, les Salvadoriens bénéficiaires du TPS auront jusqu’en septembre 2019 pour quitter le territoire ou trouver d’autre moyen d’obtenir un permis de résidence. Le DHS doit annoncer officiellement sa décision lundi dans la journée.

« C’est une décision dégoûtante qui va briser des milliers de familles », a réagi un élu démocrate de New York Joe Crowley, cité par l’ AFP.

New York qui accueille une communauté salvadorienne importante et active..

Selon le Centre d’études des migrations, le Salvadoriens sont bien intégrés avec un taux d’emploi de 88%, et résident en majorité en Californie (25%) et autour de la capitale fédérale (20%).

Un des chevaux de bataille de Donald Trump

La lutte contre l’immigration clandestine et l’expulsion des résidents illégaux est l’un des chevaux de bataille de Donald Trump, qui veut réformer un système qu’il qualifie de « laxiste » permettant « à beaucoup trop de gens dangereux » de rentrer aux États-Unis.

Dès son entrée en fonction, en janvier 2016, il a signé un décret migratoire qui interdit de façon permanente le franchissement des frontières américaines aux ressortissants de sept pays en majorité musulmans (Yémen, Syrie, Libye, Iran, Somalie, Corée du Nord et Tchad).

Ce décret a fait l’objet d’une intense bataille judiciaire, ses détracteurs dénonçant un ciblage discriminatoire de dizaines de millions de musulmans.

Le sort de 690.000 jeunes arrivés clandestinement alors qu’ils étaient enfants, qui ont obtenu de l’administration Obama un permis de travail et une garantie qu’ils ne seraient pas expulsés, est maintenant dans la balance. Donald Trump espère monnayer le maintien de ce programme avec l’oppostion démocrate en échange du financement de son projet de mur à la frontière du Mexique.

Après l’attentat de New York perpétré par un Ouzbek le 31 octobre, Trump a aussi a annoncé la fin du « Programme de loterie de visas de diversité », un tirage au sort qui offre chaque année un permis de résidence (carte verte) à 50.000 étrangers.

Et, pour couronner le tout, il veut également mettre un terme au système de regroupement familial, appelé « migrations en chaîne » par les conservateurs anti-immigration.

En décembre, le sénateur démocrate du Maryland Ben Cardin s’est inquiété des effets dévastateurs de la mesure sur les expulsés et sur le Salvador, en proie à une criminalité généralisée avec notamment le groupe ultraviolent MS-13 et à la pauvreté, ainsi que sur leur famille alors que plus de 190.000 enfants de bénéficiaires du TPS ont la nationalité américaine.

« Depuis près d’une décennie, le Salvador connaît l’un des pires taux d’homicide par habitant au monde », a-t-il écrit dans une lettre au DHS. Il a également mis en doute « la capacité du gouvernement salvadorien à recevoir près de 200.000 ressortissants ».

Selon lui, cette vague d’expulsion « pourrait faire empirer des conditions déjà précaires dans le pays et faire augmenter les pressions vers l’émigration ».

Bref, sous prétexte de chasser les migrants, on assiste de plus en plus aux États-Unis à ce qui ressemble à une «épuration» (comment expliquer autrement l’expulsion de personnes productives et bien intégrés dont la contribution à l’économie américaine est globalement positive), avec des conséquences regrettables pour le Canada d’une Amérique qui pellette ses problèmes dans la cour de son voisin.

*Avec AFP