Yémen: les séparatistes prennent le dessus dans les combats à Aden

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Des combattants du mouvement séparatiste du Yémen du sud patrouillent dans une rue d'Aden, le 28 janvier 2018. (Saleh Al Obeidi/AFP))
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Des combattants du mouvement séparatiste du Yémen du sud patrouillent dans une rue d’Aden, le 28 janvier 2018. (Saleh Al Obeidi/AFP))

Des combattants séparatistes du sud du Yémen encerclaient mardi le palais présidentiel à Aden, deuxième ville du pays, après trois jours de combats meurtriers contre les forces gouvernementales qui ont perdu la plupart de leurs positions clés.

Le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi est lui-même réfugié en Arabie saoudite, mais son premier ministre Ahmed ben Dagher et des membres du gouvernement résidaient ces derniers jours au palais présidentiel d’Aden.

La crise qui a éclaté dimanche entre les séparatistes et le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie saoudite, a donné une nouvelle dimension au conflit qui se poursuit depuis trois ans dans ce pays pauvre de la péninsule arabique.

« Les séparatistes ont encerclé le palais et contrôlent maintenant l’entrée principale », a indiqué à l’AFP un officier de l’armée yéménite, ajoutant: « Ceux qui sont à l’intérieur sont de fait assignés à résidence à ce stade ».

De son côté, le brigadier Saleh al-Sayyed, qui dirige des troupes combattant depuis dimanche avec les séparatistes, a annoncé que ses unités avaient pris le contrôle de la 4e Brigade qui inclut la garde présidentielle à Aden.

Les combats ont fait au moins 36 morts et 185 blessés depuis dimanche, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

La coalition sous commandement saoudien, qui intervient militairement au Yémen depuis 2015, a appelé dans la nuit à un cessez-le-feu immédiat. Le ministère de l’Intérieur a lui aussi déclaré avoir donné pour instruction à toutes les unités d’arrêter les combats et dit espérer que l’autre camp répondrait « positivement à l’appel de la coalition ».

Les séparatistes du sud du Yémen n’ont pas encore réagi à cette requête.

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Rappel des principaux développements au Yémen depuis le soulèvement en 2011.

– Hadi au pouvoir –

Le 27 janvier 2011, début d’une contestation qui va mobiliser des dizaines de milliers de manifestants réclamant le départ du président Ali Abdallah Saleh. D’importantes tribus se joignent au mouvement, suivies par des officiers de l’armée.

Le 23 novembre, M. Saleh signe à Ryad avec l’opposition parlementaire un accord de transition parrainé par les monarchies arabes du Golfe, en vertu duquel il doit remettre le pouvoir à son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, en échange de l’immunité pour lui-même et ses proches.

Le 27 février 2012, il cède officiellement le pouvoir à M. Hadi, après 33 ans de règne.

– La rébellion à Sanaa –

Pendant l’été 2014, les Houthis, s’estimant marginalisés après l’insurrection, lancent une offensive depuis leur fief de Saada (nord).

Issus de la minorité zaïdite (branche du chiisme), les Houthis contestent depuis une décennie le pouvoir central. Ils sont soutenus par l’Iran, qui dément toute implication militaire.

Le 21 septembre, les rebelles, alliés à de puissantes unités militaires restées fidèles à M. Saleh, entrent dans Sanaa et s’emparent du siège du gouvernement après plusieurs jours de combats. En octobre, les Houthis prennent le port de Hodeida (ouest) puis progressent vers le centre.

Le 20 janvier 2015, ils s’emparent du palais présidentiel à Sanaa.

Le 21 février, le président Hadi fuit Sanaa pour Aden (sud), qu’il proclame capitale « provisoire ».

En mars, les Houthis avancent vers le sud et s’emparent d’Aden. Leur chef, Abdel Malek al-Houthi, justifie l’offensive par la lutte contre les extrémistes sunnites d’Al-Qaïda et du groupe Etat islamique (EI).

– ‘Tempête décisive’ –

Le 26 mars 2015, neuf pays dirigés par l’Arabie saoudite lancent l’opération aérienne « Tempête décisive » (puis « Restaurer l’espoir ») pour contrer l’avancée des Houthis vers le sud. Le président Hadi se réfugie à Ryad.

Le 17 juillet, le gouvernement annonce la « libération » de la province d’Aden, premier succès des forces loyalistes appuyées par la coalition arabe sous commandement saoudien.

Jusqu’à mi-août, les forces loyalistes parachèvent la reprise de cinq provinces du sud, mais peinent à les sécuriser face à Al-Qaïda et l’EI.

En octobre, les forces loyalistes reprennent le contrôle du détroit de Bab al-Mandeb, par où transite une bonne partie du trafic maritime mondial.

En janvier 2017, les forces gouvernementales appuyées par l’aviation et la marine de la coalition déclenchent une opération dans l’ouest. Le but est de reprendre les zones longeant la mer Rouge.

Cette guerre a fait depuis plus de 9.200 morts et près de 53.000 blessés. Selon l’ONU, le pays est le théâtre de « la pire crise humanitaire au monde ».

– Rupture de l’alliance rebelle –

Le 23 août 2017, la direction des Houthis qualifie de « traître » l’ex-président Saleh pour les avoir présentés comme des « miliciens ». Le 29 novembre, la crise entre M. Saleh et les Houthis dégénère à Sanaa, où de violents combats éclatent entre les deux alliés.

Le 2 décembre, M. Saleh propose à l’Arabie saoudite de « tourner la page », à condition qu’elle lève le blocus renforcé un mois plus tôt après un tir de missile par les Houthis au-dessus de Ryad.

Le 4 décembre, M. Saleh est tué par des rebelles Houthis, qui renforcent leur emprise à Sanaa.

– Du camp gouvernemental –

Fin avril 2017, l’ex-gouverneur d’Aden, Aidarous al-Zoubaidi, est limogé par le président Hadi. Le 11 mai, M. Zoubaidi annonce la mise en place d’un « Conseil de transition du Sud », une autorité parallèle dominée par des séparatistes.

Le 28 janvier 2018, des forces séparatistes s’emparent du siège transitoire du gouvernement à Aden après des affrontements meurtriers avec l’armée loyaliste. Le Premier ministre dénonce un « coup de force » séparatiste et demande à la coalition d’intervenir.

Le 29, la ville d’Aden est de nouveau le théâtre de violents combats entre forces séparatistes et militaires gouvernementaux, qui utilisent des chars et de l’artillerie lourde.[/toggle]

– ‘Toutes les mesures nécessaires’ –

La coalition a affirmé qu’elle prendrait « toutes les mesures nécessaires pour rétablir la sécurité à Aden », où le gouvernement s’est réfugié après avoir été chassé de la capitale Sanaa par les rebelles Houthis en 2014.

Jusqu’ici, les principales composantes de la coalition -émiraties et saoudiennes- ne sont pas intervenues militairement à Aden pour faire cesser les combats.

Lundi soir, le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, qui est réfugié à Ryad, a présidé une réunion avec ses conseillers et des responsables politiques, rejetant « le coup de force (séparatiste) et les actions terroristes à Aden », selon l’agence Saba.

Les séparatistes étaient précédemment alliés à M. Hadi, mais la relation s’est tendue après le limogeage en 2017 du gouverneur d’Aden, Aidarous al-Zoubaidi, qui a formé un Conseil de transition du sud (STC), une autorité parallèle dominée par des séparatistes.

Le Yémen du sud était un Etat indépendant avant sa fusion avec le Nord en 1990 et les séparatistes y sont restés puissants.

Depuis dimanche, ils ont acheminé des renforts vers Aden et, dans certains quartiers, ils semblaient en bien meilleure position que les unités gouvernementales, selon des habitants.

Le STC avait fixé un ultimatum la semaine dernière à M. Hadi exigeant le départ du Premier ministre Ahmed ben Dagher et « des changements au gouvernement », accusé de « mauvaise gestion » et de « corruption ».

Cet ultimatum a expiré dimanche matin et des combats ont aussitôt éclaté en ville, aboutissant à la prise du siège transitoire du gouvernement et d’autres installations par les séparatistes.

– ‘Trop dangereux’ –

Après avoir été chassé de Sanaa en 2014 par les rebelles Houthis soutenus par l’Iran, le gouvernement a déclaré l’année suivante Aden « capitale provisoire » du Yémen.

Les Emirats, élément clé de la coalition dirigée par Ryad, ont entraîné et appuient une force appelée « Ceinture de sécurité » dans le sud. Cette force soutient le Conseil de transition du sud créé par les séparatistes.

Ce mois-ci, Ryad a annoncé qu’elle transférait deux milliards de dollars à la Banque centrale du Yémen, contrôlée par le gouvernement Hadi, pour sauver l’économie.

Lors d’un point de presse lundi soir à Ryad, le porte-parole saoudien de la coalition au Yémen, le colonel Turki al-Maliki, a appelé les séparatistes à « la retenue et à parler avec le gouvernement légitime ».

Dans le même temps, a-t-il ajouté, « nous appelons le gouvernement légitime à examiner les demandes du mouvement social et politique » des séparatistes.

Entre-temps, les civils à Aden se terrent chez eux, redoutant d’être pris sous des tirs croisés.

Dans la province de Chabwa (sud), 14 personnes, dont des soldats, ont été tuées mardi lors d’un « attentat suicide » perpétré contre une cible militaire, a indiqué une source haut placée au sein de l’armée dans la région.

L’attentat a visé un point de contrôle d’une force soutenue par les Emirats dans l’est de la ville d’Ataq, chef-lieu de la province, a précisé cette source ayant requis l’anonymat. Selon elle, l’attentat est le fait de jihadistes.

La guerre au Yémen a fait plus de 9.200 morts et près de 53.000 blessés depuis mars 2015 et aucune solution n’est en vue. Selon l’ONU, le pays est le théâtre de « la pire crise humanitaire du monde ».