L’ONU réclame enfin une trêve humanitaire en Syrie

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Un jeune Syrien porte un masque à oxygène au visage d’un bébé dans un hôpital de Douma, dans la Ghouta orientale, à l’est de Damas, après une attaque chimique présumée imputée au régime, le 22 janvier 2018. (Hasan Mohamed/AFP)

Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté samedi à l’unanimité une résolution réclamant « sans délai » un cessez-le-feu humanitaire d’un mois en Syrie, alors que plus de 500 civils, dont une centaine d’enfants, ont été tués en sept jours de frappes du régime syrien sur le fief rebelle de la Ghouta orientale.

Le texte adopté, maintes fois amendé, « réclame que toutes les parties cessent les hostilités sans délai pour au moins trente jours consécutifs en Syrie pour une pause humanitaire durable ».

L’objectif est « de permettre la livraison régulière d’aide humanitaire, de services et l’évacuation médicale des malades et blessés les plus graves ».

« Ce n’est pas un accord de paix sur la Syrie, le texte est purement humanitaire », a souligné l’ambassadeur suédois Olof Skoog, co-signataire avec son homologue koweïtien de ce texte qui a nécessité plus de quinze jours de négociations pour obtenir un assentiment de la Russie, alliée indéfectible du régime de Bachar al-Assad.

Des exclusions au cessez-le-feu pour les combats contre divers groupes jihadistes sont prévues. Elles peuvent donner lieu à des interprétations contradictoires, Damas qualifiant de « terroristes » les rebelles soutenus par l’Occident, ont noté des observateurs. Le respect du cessez-le-feu risque par conséquent d’être aléatoire.

Le Conseil a prévu de se réunir à nouveau sur ce sujet dans quinze jours pour voir si la trêve était bien respectée.

Par ailleurs, la résolution « appelle à la levée immédiate des sièges de zones habitées dont la Ghouta orientale, Yarmouk, Foua et Kefraya ».

L’aviation et l’artillerie du régime ont pilonné samedi la Ghouta orientale pour le septième jour consécutif, a indiqué l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), affirmant que l’aviation russe participait aux raids, ce que Moscou a démenti.

Au moins 35 civils dont huit enfants sont morts samedi dans les bombardements, après des frappes nocturnes qui ont provoqué des incendies dans des quartiers résidentiels, a précisé l’ONG.

En sept jours, 513 civils ont été tués, dont 127 enfants, a indiqué à l’AFP le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane.

Dans une clinique de fortune à Douma, principale ville de la Ghouta soumise à un déluge de feu, chaque journée s’accompagne de drames humains, rapporte un correspondant de l’AFP.

Plusieurs corps, dont ceux d’enfants, ont été placés dans une pièce transformée en morgue. Penchés sur les victimes, des hommes pleurent un neveu ou un fils.

Cette nouvelle campagne aérienne dévastatrice a été lancée le 18 février par le régime en prélude à une offensive terrestre pour reprendre ce dernier fief contrôlé par les rebelles aux portes de Damas.

Ces deux dernières semaines, aucun membre du Conseil de sécurité n’avait pris d’initiative pour tenter de mettre un terme à l' »enfer sur Terre », selon les termes du patron de l’ONU, Antonio Guterres.

La pression internationale tardive n’est réellement intervenue que dans les dernières 48 heures.

Lenteurs, drames, cinéma, dîner russe somptueux… La négociation ayant abouti samedi à une demande de cessez-le-feu humanitaire en Syrie a donné lieu à quatre jours de soubresauts à l’ONU dont certains prêteraient à sourire si l’enjeu n’avait été si sanglant.

L’histoire débute le 6 février: les organisations humanitaires en Syrie exigent une trêve immédiate pour acheminer de l’aide, notamment aux 400.000 civils reclus dans la Ghouta orientale, cette enclave rebelle dans la banlieue de Damas assiégée depuis cinq ans.

Deux jours plus tard, une première réunion du Conseil de sécurité sur la question s’achève par des mines fermées d’ambassadeurs. Moscou juge « irréalisable » un cessez-le-feu.

Le lendemain, le 9 février, le Koweït –président en exercice du Conseil de sécurité– et la Suède mettent un texte de résolution sur la table. Les négociations débutent.

« Au début, tout se passe bien, la Russie discute », raconte à l’AFP un diplomate. Dix jours plus tard, soit au début de cette semaine, le ton se durcit. Les bombardements, notamment sur les hôpitaux, dans la Ghouta redoublent et « ce n’est pas un hasard », ajoute-t-il.

Sous la pression d’images de plus en plus horribles –plus de 500 civils tués en sept jours–, le Koweït et la Suède finalisent mercredi un texte et appellent à un vote mais sans donner de date…

Certains diplomates s’énervent. « Si on avait été les auteurs, y’a beau temps qu’on aurait demandé un vote avec une date », s’indigne l’un d’eux.

Jeudi: vote ou pas? Non, juste une réunion « d’échanges » voulue par la Russie qui cherche manifestement à gagner du temps.

Moscou propose de nouveaux amendements, dont certains sont jugés « inacceptables » par les Occidentaux, comme celui requérant l’aval de Damas pour tout convoi humanitaire.

L’ambassadeur français François Delattre s’insurge contre l’incurie: « Prenons garde que la tragédie syrienne ne soit pas aussi le tombeau des Nations unies! »

Fin 2016, c’était la même chose pour Alep, se remémore une ancienne dans les couloirs surannés de l’ONU.

En fin d’après-midi jeudi, deux évènements prévus de longue date se percutent.

Avec le concours de la France, la mission diplomatique allemande à l’ONU projette « Les derniers hommes d’Alep », en lice pour l’Oscar du meilleur documentaire. A l’écran, des images d’enfants inertes et ensanglantés sortis de décombres par les Casques blancs, ces secouristes filmés sous les bombardements. Dans la salle, des exclamations étouffées d’horreur.

Simultanément, débute une vaste réception dans des locaux diplomatiques russes. Avec 150 à 200 invités, dont des diplomates chinois et des dix pays non permanents du Conseil de sécurité, selon des témoins.

Au menu, du Stroganina, ce saumon blanc sibérien givré, et du vin français du « Domaine Le Bout du Monde ». Logique, c’est un dîner « Yakut » avec des danseurs et musiciens en costumes venus de Sibérie. La soirée est animée, des convives dansent.

Dans la nuit, retour aux affaires: un vote de la résolution réclamant un cessez-le-feu de trente jours est programmé vendredi à 16H00 GMT. Il est repoussé une première fois, puis une deuxième. Il n’aura pas lieu ce jour-là.

Les discussions s’intensifient entre Russie, Koweït et Suède. Elles se déroulent entre missions, par courriels, téléphone, SMS, entre capitales. Le bar de l’ONU est assailli de diplomates d’autres nations et de journalistes désoeuvrés. Conseillère la veille, la France devient facilitatrice entre les trois pays en négociations.

Dans la salle solennelle du Conseil de sécurité, constate l’AFP, seuls deux ou trois ambassadeurs sont à leur place, en attente.

Invisible, l’ambassadrice américaine Nikki Haley s’énerve sur Twitter. « Combien de gens vont mourir avant que le Conseil de sécurité ne soit d’accord pour un vote? Faisons cela ce soir. Le peuple syrien ne peut attendre ».

En 2017, elle avait fait adopter en une semaine à l’ONU des sanctions ultra-sévères contre une Corée du Nord jugée menaçante.

Pour la Syrie, ses sept ans de guerre et ses plus de 340.000 morts, il y aura eu une quinzaine de jours d’échanges sans initiative forte de membres du Conseil de sécurité contre le cycle infernal des violences infligées aux civils.

Dans le texte voté samedi à l’unanimité, l’ONU se borne à « réclamer » une trêve « sans délai ». Les hostilités peuvent continuer contre les groupes jihadistes « et » leurs associés, laissant libre cours aux interprétations.

La « folie onusienne » de ces derniers jours est-elle fréquente? « Oui », répond à l’AFP un ambassadeur chevronné.

Soumis à un siège asphyxiant depuis 2013 par le régime, les quelque 400.000 habitants de la Ghouta subissent au quotidien pénuries de nourriture et de médicaments.

Sur les marchés, le pain a disparu et les habitants se nourrissent avec les moyens du bord. « Je n’ai rien mangé depuis avant-hier », confie en pleurant Mahassen, réfugiée dans un abri souterrain avec ses deux enfants. « Cela fait trois jours qu’ils pleurent », lâche-t-elle.

En représailles aux raids, les rebelles tirent roquettes et obus sur Damas. Depuis le 18 février, une vingtaine de personnes ont péri dans ces frappes, qui ont fait six blessés samedi, selon les médias officiels.

Le scénario dans la Ghouta s’était déjà déroulé dans plusieurs fiefs rebelles, dont Alep en 2016, écrasée par des bombardements et un siège pour forcer les insurgés à déposer les armes.

Les principaux groupes rebelles contrôlant la Ghouta orientale, Jaich al-Islam et Faylaq al-Rahmane, ont rejeté toute évacuation de civils et de combattants.

Cette campagne militaire utilisant bombes, barils d’explosifs et obus est d’une rare intensité, même pour un pays ravagé depuis 2011 par une guerre qui a fait plus de 340.000 morts.

Le représentant syrien à l’ONU, Bachar Jaafari, a réitéré jeudi la position du régime, déterminé à reprendre coûte que coûte l’ensemble du pays. « Oui, la Ghouta orientale deviendra un nouvel Alep », a-t-il martelé.

Déclenché en 2011 par la répression de manifestations pacifiques pro-démocratie, le conflit qui a opposé au départ les rebelles au régime, s’est complexifié avec l’implication de groupes jihadistes et de puissances étrangères.

Grâce à l’appui militaire de Moscou, le régime a renversé la donne en multipliant les victoires face aux rebelles et aux jihadistes, jusqu’à reprendre le contrôle de plus de la moitié du territoire.



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