Affaire Skripal: la responsabilité russe, seule explication «plausible»

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Des équipes spécialisées examinent, le 8 mars 2018 l’endroit où l’ex-espion russe et sa fille ont été empoisonnés à Salisbury. (Ben Stansall/AFP)

Londres, Berlin, Paris et Washington ont estimé jeudi que la responsabilité russe était la seule explication «plausible» à l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal, et demandé à Moscou de fournir toutes les informations sur le programme chimique Novitchok.

«Nous, les chefs d’État et de gouvernement de la France, de l’Allemagne, des États-Unis et du Royaume-Uni, exprimons notre consternation après l’attaque contre Sergueï et [sa fille]Ioulia Skripal», déclarent-ils dans un communiqué commun.

«Cet emploi d’un agent neurotoxique de qualité militaire, d’un type développé par la Russie, constitue le premier emploi offensif d’un agent neurotoxique en Europe depuis la Seconde guerre mondiale», ajoutent la Première ministre britannique Theresa May, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel et le président américain Donald Trump.

«C’est une atteinte à la souveraineté britannique», «c’est notre sécurité à tous qui est menacée», disent-ils.

«Le Royaume-Uni a informé en détail ses alliés sur le fait qu’il était hautement probable que la Russie soit responsable de l’attaque. Nous partageons le constat britannique qu’il n’y a pas d’autre explication plausible».

Les quatre alliés appellent en conséquence la Russie à «répondre à toutes les questions liées à l’attaque de Salisbury. La Russie devrait en particulier déclarer de façon entière et complète son programme Novitchok à l’organisation pour l’interdiction des armes chimiques».

Cette démonstration d’unité des quatre pays intervient au lendemain de l’annonce de sanctions contre la Russie par Theresa May, qui, devant le parlement britannique, avait affirmé que la Russie était «coupable» de l’empoisonnement.

Ex-espion empoisonné: Moscou prépare sa riposte

Le Kremlin a promis jeudi une riposte rapide après la décision «absolument irresponsable» de Londres d’expulser des diplomates russes pour la sanctionner après l’empoisonnement d’un ex-agent double russe en Angleterre.

Depuis l’hospitalisation le 4 mars de l’ex-espion Sergueï Skripal et sa fille Ioulia, le ton ne cesse de monter entre Moscou et Londres, aggravant des relations déjà calamiteuses et renforçant le climat de nouvelle Guerre froide qui s’est installé entre la Russie et les Occidentaux, à quelques jours de la présidentielle russe dimanche et à trois mois du Mondial-2018 de football.

Après plusieurs jours d’accusations réciproques, Londres est passé aux actes mercredi. La première ministre britannique Theresa May a annoncé l’expulsion de 23 diplomates russes et le gel des contacts bilatéraux avec la Russie, qu’elle a déclarée «coupable» de l’empoisonnement survenu le 4 mars à Salisbury en Angleterre.

«La position de la partie britannique nous semble absolument irresponsable», a déclaré à la presse le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Les mesures de riposte «ne se feront naturellement pas attendre».

«La décision sera prise par le président (…) et il n’y aucun doute qu’il choisira la version qui répond au mieux aux intérêts de la Russie», a précisé M. Peskov, estimant que l’empoisonnement de l’ex-espion russe présentait «tous les signes de provocation».

Le chef de la diplomatie Sergueï Lavrov a assuré que Moscou expulserait «obligatoirement» des diplomates britanniques, mais que la teneur de la réponse russe serait d’abord communiquée à Londres avant d’être rendue publique.

«Rien à voir»

La Russie disposait jusqu’ici de 59 diplomates accrédités au Royaume-Uni. Les 23 diplomates ciblés, considérés par Londres comme des «agents de renseignement non déclarés», ont «une semaine» pour quitter le territoire. Il s’agit de la vague d’expulsion de diplomates russes par le Royaume-Uni la plus importante depuis la Guerre froide.

Toutefois, «ce n’est pas dans notre intérêt national de couper tout dialogue», a-t-elle dit.

Theresa May a précisé que Londres n’enverrait aucun représentant, diplomate ou membre de la famille royale, à la Coupe du monde de football cet été en Russie.

Les analystes ont noté que les sanctions britanniques restaient à ce stade plutôt modérées.

Sergueï Skripal, 66 ans, et sa fille Ioulia, 33 ans, ont été victimes d’une attaque avec un agent innervant militaire — de fabrication russe, selon les autorités britanniques — à Salisbury, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Ils sont hospitalisés «dans un état grave».

«La partie russe n’a rien à voir avec l’incident qui a eu lieu à Salisbury», a insisté jeudi M. Peskov.

Comme les États-Unis la veille, la France a indiqué jeudi qu’elle «partage le constat du Royaume-Uni» sur la responsabilité de Moscou. Le président Emmanuel Macron a indiqué qu’il annoncerait des mesures «dans les prochains jours». «Tout porte à croire que la responsabilité est attribuable à la Russie», a-t-il dit.

Sommée de s’expliquer, Moscou martèle qu’elle ne coopérera que si elle obtient l’accès à un échantillon de la substance en cause, identifiée par Londres comme l’agent «Novitchok» («petit dernier») conçu à la fin de l’URSS.

États-Unis «solidaires»

Mme May a évoqué devant le Parlement «un usage illégal de la force par l’État russe contre le Royaume-Uni». Elle a jugé «tragique» la «voie choisie» selon elle par le président russe Vladimir Poutine, qui n’a pas répondu à sa demande d’explication sur cette affaire.

Sur la BBC jeudi, le chef de la diplomatie britannique Boris Johnson a accusé la Russie «d’aller trop loin dans la mauvaise direction»: «La Russie est en ce moment sur un chemin revanchiste. Poutine ressent le fantôme de Staline. Il regarde autour de lui et voit l’OTAN aux frontières de ce qui était l’Union soviétique. C’est pour cela qu’il cause des problèmes».

Selon les médias britanniques, le ministre de la Défense Gavin Williamson, s’apprête à annoncer un investissement de 48 millions de livres (environ 54 millions d’euros) pour renforcer les capacités de défense contre les armes chimiques.

À New York, lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU convoquée en urgence à la demande de Londres, les États-Unis, «solidaires du Royaume-Uni», ont eux aussi affirmé que la Russie était «responsable» de cet empoisonnement.

Une accusation rejetée en bloc par l’ambassadeur de Russie à l’ONU, Vassily Nebenzia, qui a accusé Londres de mener une «guerre de propagande» contre Moscou.



Royaume-Uni: Theresa May politiquement gagnante de la crise avec la Russie

La Première ministre britannique Theresa May quitte le 10 Downing Street le 14 mars 2018 / © AFP / Daniel LEAL-OLIVAS
Affaiblie par les négociations sur le Brexit, la Première ministre britannique a resserré les rangs et sort pour l’instant renforcée de la crise diplomatique avec la Russie qu’elle a désignée comme le coupable de l’empoisonnement d’un ex-agent double sur le sol anglais.

Même le tempétueux ministre des Affaires étrangères Boris Johnson, qui n’hésite pas à défier l’autorité de la cheffe du gouvernement dans le dossier du Brexit, où il défend une rupture franche avec l’Union européenne, affichait jeudi sa loyauté. Il louait dans les médias la réponse « robuste et proportionnée » de Theresa May aux Russes.

Le Scottish National Party (nationalistes écossais), s’est aussi rangé du côté de Theresa May, par la voix du chef du parti au parlement de Westminster, Ian Blackford. La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon a aussi affiché publiquement son soutien sur Twitter, martelant que « la Russie ne peut pas tuer ou tenter de tuer illégalement dans nos rues en toute impunité ».

Bien que sa riposte envers les Russes -expulsion de 23 diplomates, gel des relations bilatérales- a été jugée plutôt mesurée par des analystes, la cheffe du gouvernement a profité des divisions du Parti travailliste.

Theresa May s’est transformée en « colosse politique », estimait le quotidien de gauche The Guardian. « Pas en raison de ce qu’elle a dit mais simplement parce qu’elle n’est pas Corbyn ».

« La réponse de la Première ministre à l’affront de Salisbury a été d’une fermeté remarquable – contrairement à la posture lâche de Jeremy Corbyn, qui semble incapable de dénoncer une attaque contre le pays dont il aspire à former le gouvernement », taclait le quotidien conservateur The Daily Telegraph.

– ‘Colosse politique’ –

Mercredi, le leader de l’opposition travailliste s’est en effet attiré un flot de critiques pour avoir refusé de juger le Kremlin responsable de l’empoisonnement le 4 mars à Salisbury (sud-ouest de l’Angleterre) de Sergueï Skripal, 66 ans, et de sa fille Ioulia, 33 ans, hospitalisés depuis dans un état critique.

Jeremy Corbyn a laissé entendre devant les députés qu’une tierce partie avait pu détourner et utiliser l’agent innervant utilisé lors de l’attaque, option qu’avait elle-même évoquée Theresa May il y a quelques jours, avant de retenir la responsabilité russe, faute d’explications de la part de Moscou.

Il a appelé à « maintenir un dialogue solide avec la Russie, dans l’intérêt de notre propre sécurité et de la sécurité internationale ».

D’autres députés travaillistes se sont immédiatement distanciés de leur chef, apportant un soutien sans équivoque à la cheffe de gouvernement, ce qui a mis au jour un parti déchiré.

Jeremy Corbyn est régulièrement la cible des médias de droite pour ses accointances présumées avec les ex-pays du bloc soviétique. Le mois dernier, il avait été contraint de démentir des accusations selon lesquelles il avait collaboré avec un espion tchécoslovaque dans les années 1980. Des allégations réfutées aussi par les Archives des forces de sécurité tchèques.

Jeudi, il a de nouveau été vilipendé par les tabloïds, le Sun l’accusant d’être la « marionnette de Poutine » tandis que le Daily Mail moquait le « pantin du Kremlin ».

La prise de position de Theresa May « a uni les conservateurs derrière elle, tout en divisant le parti de M. Corbyn à ses dépens », analysait The Daily Telegraph, ajoutant que « puisqu’il ne peut pas défendre l’intérêt national face à une agression extérieure », Jeremy Corbyn « est totalement inapte » à diriger un gouvernement.

Reste maintenant pour Theresa May à maintenir ce cap, alors que le Royaume-Uni s’attend à un retour de boomerang de la Russie, ce qui pourrait conduire à une escalade des tensions.

Elle devait se rendre jeudi dans la petite ville de Salisbury, où les investigations se poursuivent.

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