Bilan de la 9e rencontre Université/Défense : la guerre du futur

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Lorqu’on pense “guerre du futur”, les premières images qui nous viennent à l’esprit sont généralement très futuristes, hollywoodiennes : Terminator, Star Wars, etc. Pourtant, plusieurs avancées technologiques d’aujourd’hui, plutôt discrètes, laissent entrevoir des champs de bataille radicalement différents de ce que l’on connait. La 9e rencontre Université/Défense, à l’Université Laval, aura été l’occasion d’en avoir un aperçu.

Tournant autour des thématiques de l’intelligence artificielle, du “super soldat” et des avancées technologiques, la conférence a présenté ce qui se fait et ce qui peut se faire, tout en relevant les défis éthiques et légaux qui peuvent en découler. D’entrée de jeu, le brigadier-général (ret.) Giguère a posé le défi alimentant tous ces thèmes : réussir à se projeter dans le futur, pour voir à quoi ressemblera la guerre de demain. Sauf qu’une telle projection, comme l’auront rappelé plusieurs conférenciers, est particulièrement difficile à faire. On ne compte plus le nombre de prédictions qui ne se seront jamais matérialisées, le nombre d’innovations-surprises qui ont changé radicalement la façon dont on faisait certaines choses.

Sur le front de l’intelligence artificielle, c’est la question de l’automatisation qui se pose. Grâce à des algorithmes permettant à un système d’apprendre (le fameux machine learning), on peut chercher à automatiser beaucoup plus facilement des tâches qui pouvaient sembler titanesques. Un exemple concret est dans l’analyse d’image, afin d’identifier rapidement quelles images contiennent des éléments d’intérêts (tanks, combattants, etc.). Dans un contexte de données massives, une telle automatisation va être précieuse pour les services de renseignements, leur permettant de gagner beaucoup de temps.

Mais l’automatisation va beaucoup plus loin que la simple analyse d’image. En effet, qui dit intelligence articifielle dit robot. On a ici un retour aux débats éthiques qui avaient fait rage il y a une décennie, lorsque les drones armés étaient devenus un outil courant pour l’armée américaine. Si ces drones restaient contrôlés par des humains, nous avons aujourd’hui des drones civils autonomes. La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de PyeongChang en aura été témoin, alors que 1200 drones ont formé dans le ciel le symbole des anneaux olympiques. On voit facilement ici le genre d’application militaire qui pourrait en découler, où des nuées de drones pourraient se coordonner simultanément dans les airs.

Ce genre d’automatisation pose aussi la question de la responsabilité des opérations. Sur cet aspect, les doctrines militaires des pays occidentaux sont toutes basées sur les Conventions de Genève, afin d’assurer la protection des civils, mais aussi la responsabilité des soldats et des officiers dans la conduite des activités militaires. D’ailleurs, lorsqu’on parle des frappes de drones, il y a toujours un humain d’impliqué, au moins pour faire feu. Ultimement, on veut que ça soit un humain qui soit imputable en cas de bavure, mais on veut surtout un jugement humain pour éviter de faire une bavure. On le sait, aucun système n’est parfait et si des humains ont pu confondre, en Irak, des journalistes portant une caméra à l’épaule avec des miliciens portant un lance-roquette, il est évident qu’un algorythme de reconnaissance d’images risque de faire le même genre d’erreur.

Ainsi, les conférenciers s’entendaient tous pour dire que les armées occidentales ne risquent pas d’avoir recours à des robots-militaires complètement autonomes. Cependant, ça ne veut pas dire qu’un adversaire aura la même retenue. Comment faire face alors à des engins de combat pouvant réagir en quelques millisecondes? Une réponse peut-être du côté du “super soldat”? Trop tôt pour le dire, mais il est certain que les développements techniques pour améliorer les capacités des soldats présentent beaucoup d’opportunité. Que ce soit pour améliorer la force et l’endurance (les exosquelettes), pour mieux suivre l’état des troupes (vêtements intelligents, capteurs intégrés dans le corps humain, etc.) ou pour repousser plus loin les limites du corps humains (médicaments, prothèses, etc.), le soldat d’infanterie de demain risque d’être assez différent de ce que nous connaissons aujourd’hui.

Mais peu importe l’avancée scientifique ou technologique qu’on développera, la tension entre possible et utile va rester. En effet, plusieurs avancées sont possibles, mais seulement quelques-unes seront utiles pour l’armée. Une façon de déterminer lesquelles pourront être retenues est par la prédiction de ce que sera le champ de bataille du futur. On le sait, l’humanité se trouve de plus en plus en milieu urbain. En parallèle, les technologies d’aujourd’hui donnent un avantage indéniable à l’offense sur la défense. Demain, ce qui sera utile risque bien d’être ce qui permettra de frapper vite, fort et avec précision. Ce qui permettra d’avoir l’information la plus rapide et la plus précise. Ce qui permettra de soutenir le plus efficacement les troupes en action, leur assurera une plus grande autonomie.

En plus de mettre en contact deux mondes généralement séparés, les milieux académique et militaire, une conférence comme celle-ci offre une double-utilité. La première est de réfléchir à l’avance à aux impacts que des enjeux et des avancées peuvent avoir. On rejoint ici une idée que le major (ret.) Max Michaud-Shields a exposé : souvent, en temps de crise, l’armée a utilisé de nouvelles armes et technologies, développées très rapidement, mais sans avoir eu le temps de penser aux impacts sociaux et éthiques qui peuvent en découler. Les armes chimiques et nucléaires sont des exemples parlant.

La deuxième utilité de la conférence est de favoriser l’innovation, qui est plus que jamais nécessaire alors que la notion de suprématie militaire est remise en question. Le major general américain (ret.) David Fastabend exposait qu’on n’est plus dans une dynamique de symétrie de la puissance entre les États (un pays tentant d’imiter les capacités d’un autre), mais dans une dynamique de compétition avec tous les États. Les technologies d’aujourd’hui permettent à des États moins puissants de compétitionner contre les plus grands, dont les États-Unis, en développant de nouvelles tactiques. Cela nous ramène à la dynamique de la course à l’armement de la Guerre froide, sauf qu’au lieu de savoir qui aura le plus d’armes nucléaires, c’est à qui aura la capacité la plus innovante, donc qui prendra au dépourvu son adversaire. Dans cette dynamique, tous les États peuvent prétendre à la suprématie, même si ce n’est que pour le temps d’une bataille.

Christian Picard détient une maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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