Le Canada et ses Casques bleus au Mali: un état des lieux

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Le général Jonathan Vance, le ministre de la Défense nationale Harjit Sajjan et la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, à Ottawa, le 19 mars 2018. (45eNord.ca)

Cette semaine, le gouvernement Trudeau, par l’entremise des ministres Sajjan et Freeland, a annoncé la participation du Canada à la MINUSMA, la mission de l’ONU au Mali, pour 12 mois, annonçant ainsi le retour « militaire » du pays dans les Casques bleus. Au-delà des discours, voici l’analyse d’une mission qui ne changera pas grand-chose, mais qui fera plaisir aux alliés canadiens… et qui n’est absolument pas une mission de combat, malgré ce que prétend le parti conservateur canadien!

Les faits

Créée par la résolution 2100 du Conseil de sécurité de l’ONU, le 25 avril 2013, la MINUSMA vise à assurer une stabilité suffisante au Mali pour en permettre la reconstruction. La MINUSMA a ainsi pris le relais de la MISMA, une mission de l’Union africaine mise en place suite à l’intervention de la France au Mali en 2012-2013, lorsque divers groupes rebelles ont profité du chaos suivant la chute de Mouammar Kadhafi en Libye pour tenter de renverser le gouvernement malien. Avec 163 morts et plus de 13 000 effectifs, il s’agit de la mission onusienne en cours la plus meurtrière et la plus importante.

Quelle sera la contribution canadienne? Pour le moment, le gouvernement s’est engagé à fournir six hélicoptères (deux CH-147F Chinooks pour du transport lourd et quatre CH146 Griffons, pour servir d’escortes). Si ces appareils ne sont pas destinés à combattre « activement », ils seront néanmoins armés et les règles d’engagement devraient leur permettre de riposter. Entre 200 et 250 militaires seraient aussi déployés pour assurer le support des hélicoptères, avec un souci d’inclure le plus de femmes possibles dans le contingent. Normalement, la mission canadienne serait basée dans la ville de Gao, pour prendre le relais de la mission belge qui remplace temporairement le contingent aérien allemand. De plus, en novembre dernier, le Canada a promis un avion-cargo CC-130 Hercules en soutien aux opérations onusiennes en Afrique. Les détails de ces opérations restent encore à officialiser auprès de l’ONU.

On notera que cette promesse de déploiement au Mali représente l’engagement le plus concret du gouvernement Trudeau dans le domaine du maintien de la paix. En novembre dernier, lors de la Rencontre de Vancouver sur le maintien de la paix, le gouvernement canadien avait réorganisé sa promesse de déployer 600 soldats et 150 policiers, pour plutôt parler d’une force d’intervention rapide de 200 soldats, d’un soutien de transport aérien tactique pour 12 mois et d’une force opérationnelle d’hélicoptères pour 12 mois. Au total, on reste toujours dans les 600 soldats déployés (puisqu’il faut des troupes qui accompagnent les appareils), mais cette annonce canadienne semblait avoir été obtenue sous la pression des alliés, ceux-ci n’en pouvant plus d’attendre.

Au final, on peut quand même constater que les deux tiers de la promesse canadienne de novembre sont maintenant honorés, puisqu’il reste encore à annoncer officiellement la force d’intervention rapide de 200 soldats. On notera aussi que ce déploiement au Mali va multiplier par cinq les effectifs canadiens dans les Casques bleus et, surtout, marquer le retour de soldats parmi ces effectifs.

On notera que trois principales critiques se sont fait entendre : d’une part, le Canada se lancerait dans une mission de combat plutôt que de paix; d’autre part, la participation canadienne ne serait pas à la hauteur des attentes de ses alliés et partenaires; et, finalement, ce déploiement tiendrait davantage de l’opération de relations publiques pour le gouvernement Trudeau qu’autre chose.

Mission de paix ou de combat?

L’opposition conservatrice à Ottawa réclame qu’un débat sur la mission soit tenu à la Chambre des communs. Selon elle, la mission canadienne au Mali ne serait pas une mission de paix, mais bien une mission de combat. Pour faire court, le Parti conservateur du Canada affirme n’importe quoi.

Comme la mission canadienne au Mali a été présentée, il s’agit d’un déploiement aérien d’hélicoptères de soutien, avec un volet de formation des forces maliennes. Les hélicoptères seront en charge de fournir des capacités de transport, avec la possibilité de riposte s’ils sont attaqués. Ces effectifs canadiens ne sont pas déployés dans une perspective de combat « actif » : autrement dit, s’ils ont à se battre, ce sera pour se défendre.

Ça ne veut pas dire que la mission malienne ne comporte aucun risque. En partant, si on a besoin d’une mission de Casques bleus, c’est que la situation politique est particulièrement instable et qu’il y a des risques importants pour la sécurité des populations civiles en cause. De même, depuis les chocs qu’auront été les missions de paix en Somalie, au Rwanda et dans les Balkans, les membres de l’ONU ont revu les règles d’engagement des Casques bleus afin de permettre une plus grande souplesse en cas d’interventions plus risquées. Comme expliqué précédemment, le Mali sort d’une guerre civile et est encore instable. C’est dans ce contexte que se déroule la MINUSMA, qui est ici une mission de maintien de la paix et non une mission d’interposition classique. Pour autant, des combats violents peuvent avoir lieu dans le pays, puisqu’une mission de combat, menée par la France, se déroule aussi en parallèle.

Qu’on ne se trompe pas, c’est à une mission de paix de l’ONU que le Canada participe, avec des effectifs limités, armés pour se défendre. On est très loin des missions de combats en Syrie, en Libye et en Afghanistan.

Quelle réception des alliés?

L’autre critique, à l’effet que la participation canadienne ne sera pas à la hauteur des attentes des alliées, est en revanche partiellement justifiée. Il ne faut pas oublier que le gouvernement Trudeau avait promis, dès son élection, un retour quasi-fulgurant parmi les Casques bleus… avant de se faire tirer l’oreille sérieusement. Les engagements pris à Vancouver en novembre dernier auront calmé les partenaires canadiens, mais auront aussi revu à la baisse les promesses canadiennes. Pour les alliés, la participation canadienne sera donc en-deçà des promesses qu’on avait fait miroiter il y a deux ans.

Ceci dit, les pays occidentaux sont un peu dans le même bateau que le Canada, diminuant considérablement leur participation directe aux missions de l’ONU depuis 10-20 ans, pour plutôt les financer. Ce n’est donc pas tant le niveau de participation du Canada qui sera critiqué par les alliés que sa valse-hésitation. Le gouvernement canadien semblant maintenant fixé sur ce qu’il va faire, et opérant à l’intérieur des engagements en temps et effectifs promis à Vancouver, il est certain que cela va plaire aux partenaires.

Il faut aussi voir quels pays seront plus spécifiquement touchés par la mission canadienne. En se déployant à Gao, les Canadiens viennent prendre la relève de Belges et d’Allemands, deux alliés canadiens. De plus, une participation au Mali sera aussi bien vue par la France, bien présente dans le pays, et qui a encore à l’esprit le soutien canadien à l’opération Serval en 2013, durant le pic de la guerre civile malienne. De façon plus générale, si le Mali peut se stabiliser, cela va réduire la pression sur la Libye, ce qui devrait en retour entraîner une diminution des migrants traversant la Méditerranée pour rejoindre l’Europe.

Opération de relations publiques?

Qu’en est-il de cette dernière critique? Comme pour ce qui est de la réaction des alliés, il est difficile de trancher sur cette question.

C’est l’évidence même que l’impact réel du Canada va être marginal dans cette mission, sans compter qu’il n’y a peu ou pas d’intérêts directs canadiens au Mali. Ce genre de participation de faible niveau est généralement le signe d’une mesure de bonne volonté d’un pays auprès de ses partenaires. De plus, l’accent mis dans l’annonce sur la participation de femmes a une saveur politique, tout comme l’appel au mythe bien ancré du « Casque bleu canadien », comme justificatif pour que le Canada retourne aux missions de paix. Sur ces points, il y a indubitablement un côté « relations publiques ».

Ceci dit, il est aussi difficile d’affirmer que cette mission a été décidée dans la précipitation, comme une façon de détourner les regards sur la saga du voyage de Justin Trudeau en Inde. Comme le rappelait Jocelyn Coulon, ancien conseiller de Stéphane Dion, en entrevue à Radio-Canada, le Canada était techniquement en mesure de se déployer au Mali depuis 2016. Peut-être que l’annonce a effectivement été précipitée puisque le pays n’a pas fini de négocier sa participation avec l’ONU, mais la coutume veut généralement qu’un gouvernement annonce formellement à sa population en primeur sa participation à une mission, plutôt qu’à l’ONU.

Ce qui peut aussi faire penser à une opération de relations publiques est le « timing » du gouvernement. En effet, la mission est prévue pour une durée de 12 mois. Celle-ci ne sera pas déployée avant encore quelques mois, si bien que lorsqu’elle prendra fin, nous serons à l’aube des prochaines élections fédérales. Le gouvernement Trudeau pourra alors affirmer qu’il a rempli sa promesse électorale. De plus, si la mission s’est bien déroulée, il pourra la renouveler et espérer en tirer des bénéfices électoraux. De même, si la mission se déroule mal, le gouvernement Trudeau sera en mesure de dire qu’il est un « gouvernement responsable » qui ne renouvellera pas la mission, et ainsi ne pas s’attirer les foudres des électeurs s’intéressant aux questions militaires. Ce genre de timing n’a rien pour calmer le cynisme de la population envers les élus.

Quel bilan en tirer?

Les critiques contre la mission canadienne n’ont pas lieu d’être aussi virulentes qu’elles le sont. Néanmoins, on peut se poser des questions sur certaines motivations du gouvernement Trudeau et il ne faut pas non plus s’attendre à ce que la participation canadienne ait un impact significatif sur la MINUSMA. Nous sommes loin de l’héritage qu’auront laissé les Forces armées canadiennes avec l’Afghanistan. Il semble surtout que cette mission soit une façon de soutenir minimalement les alliés et partenaires du Canada, tout en réalisant une promesse électorale des libéraux fédéraux. Il reste que pour la population malienne, la présence de Canadiens va être bienvenue, aussi modeste soit-elle.

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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