Donald Trump : le protectionnisme américain au nom de la sécurité nationale

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Le président américain Donald Trump montre le document qu’il vient de signer instaurant des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium, le 8 mars 2018 à la Maison Blanche, à Washington. (Mandel Ngan/AFP)

Jeudi, le président américain a imposé des taxes sur l’importation d’acier et d’aluminium, au nom de la sécurité nationale des États-Unis, tout en épargnant le Mexique et le Canada de ces mesures. Retour sur les liens entre sécurité nationale et économie.

Réglons quelque chose en partant : économiquement, les mesures protectionnistes du président américain sont mal fondées. Il faut comprendre que la diversification économique des pays, liée aux échanges internationaux, permet en effet une certaine « spécialisation » des pays, permettant d’abaisser le coût global des produits. À l’inverse, si imposer de hauts tarifs douaniers sur un produit permet effectivement de protéger cette industrie, ça ne veut pas dire pour autant que ça va aider l’économie nationale, puisque les prix de ce produit peuvent augmenter, parfois de façon importante. Un exemple patent dans le cas américain est le bois d’œuvre, dont le prix moyen a augmenté de 31 % aux États-Unis depuis l’imposition de taxes sur le bois d’œuvre canadien, ce qui pousse à la hausse le prix des constructions de maisons, sans faire augmenter les salaires. Pourquoi? Parce que les États-Unis ne peuvent produire suffisamment de bois d’œuvre, ni à un prix compétitif. L’offre et la demande poussent alors à la hausse les prix.

L’acier, l’aluminium et la sécurité nationale

BFC Bagotville. (MDN)

Revenons à l’acier et l’aluminium. Contrairement au bois d’œuvre, le président américain a invoqué la sécurité nationale pour justifier les tarifs sur ces métaux. Selon lui, parce que les États-Unis importent le gros de leur acier et aluminium, le pays serait à risque en cas de crise sécuritaire. Il est vrai que ces métaux sont fortement utilisés dans le domaine militaire et qu’une guerre majeure pourrait nuire à la chaîne d’approvisionnement des Américains avec le reste du monde. D’ailleurs, historiquement, l’acier et l’aluminium font partie des ressources naturelles qui étaient utilisées pour déterminer le potentiel militaire d’un État. En Europe, après la Deuxième Guerre mondiale, on assista en 1950 à la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, qui a contrôlé les volumes de production de ces ressources en France et en Allemagne, afin de s’assurer que l’Allemagne ne soit pas en mesure de déclencher une troisième Guerre mondiale. Plus près de nous, la base militaire aérienne de Bagotville, au Saguenay, a été créée en 1942 afin d’assurer la protection des alumineries de la région, considérées comme vitale pour l’effort de guerre du Canada… et des États-Unis!

Autrement dit, en théorie, la position du président Trump était valide, surtout dans un contexte où l’armée américaine a plusieurs projets majeurs d’achats d’équipements militaires en branle ou à venir (notamment dans l’Air Force et la US Navy). Là où le bât blesse, c’est que les principaux fournisseurs des États-Unis ne sont pas des adversaires potentiels, mais bien des alliés et le premier d’entre eux est le Canada. Invoquer l’argument de la sécurité nationale contre, dans les faits, le Canada est un non-sens évident, non-sens qui révèle ce que tous s’entendent pour dire : les tarifs sur l’acier et l’aluminium du président Trump sont du protectionnisme américain à visées électorales. Par chance pour le Canada, dans le cas présent, une exemption temporaire lui a été accordée… sous réserve d’un nouveau traité de l’ALÉNA qui serait plus favorable aux États-Unis. Encore une fois, le protectionnisme américain à l’œuvre!

Quand le protectionnisme nuit à la sécurité internationale

Le 19 octobre dernier, un F-35A a réalisé le premier largage en vol d’un missile AIM-120 AMRAAM (Photo: Lockheed Martin)

Si, dans certains cas, un peu de protectionnisme peut être utile pour la sécurité nationale d’un pays, il peut aussi être un danger dans le cas des États-Unis. Étant au centre des échanges commerciaux mondiaux, les États-Unis ont développé une interdépendance avec plusieurs partenaires. Dans certains cas, cette interdépendance est même très importante, dont celle avec le Canada (en relations internationales, la relation canado-américaine est qualifiée « d’interdépendance complexe »). Cela veut dire que le niveau d’échanges commerciaux, industriels et politiques est si grand qu’il devient difficile de les démêler et que toute perturbation majeure va inévitablement nuire aux chaînes de production et d’approvisionnement des pays en cause. Dans le cas du Canada et des États-Unis, un même produit (civil ou militaire) peut être fabriqué des deux côtés de la frontière. L’exemple le plus frappant est l’automobile, ses composantes traversant la frontière jusqu’à 18 fois durant l’assemblage! On peut aussi penser au F-35, qui va massivement équiper les forces américaines et qui est fabriqué et développé dans plusieurs pays. Pour les États-Unis, l’interdépendance avec ses partenaires, dont le Canada, devient fondamentale pour son secteur industriel, ce qui vient directement affecter son approvisionnement militaire.

Dans l’état actuel des choses, si le président Trump veut vraiment que les capacités industrielles des États-Unis permettent de soutenir entièrement les forces militaires américaines, c’est un changement à 180° que le pays devra effectuer. Le faire à coup de décrets est une garantie d’échec et d’impacts économiques négatifs considérables pour les Américains et le reste du monde. Il doit donc le faire sur une plus longue perspective, avec un soutien financier gouvernemental important. L’autre solution est de ne pas recourir à ce protectionnisme et plutôt chercher des ententes fortes avec les plus proches partenaires du pays, dont le Canada, une solution beaucoup plus profitable pour tous les acteurs impliqués.

 

 

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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