Ex-espion empoisonné: Moscou expulse 23 diplomates britanniques et ferme le British Council

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Des équipes spécialisées examinent, le 8 mars 2018 l’endroit où l’ex-espion russe et sa fille ont été empoisonnés à Salisbury. (Ben Stansall/AFP)

Moscou va expulser dans les jours qui viennent 23 diplomates britanniques et faire cesser les activités du British Council en Russie, en rétorsion aux mesures prises par Londres après l’empoisonnement en Grande-Bretagne d’un ex-espion russe et de sa fille.

Avec ces expulsions, une nouvelle étape est franchie dans la crise entre la Russie et la Grande-Bretagne, et par extension avec l’Occident, alors que Vladimir Poutine s’apprête à remporter sans surprise dimanche un quatrième mandat qui le maintiendra à la tête du pays jusqu’en 2024.

Dans ce contexte de quasi guerre froide, Moscou n’a même pas attendu que l’élection présidentielle soit passée pour annoncer ses mesures de rétorsion aux expulsions de diplomates russes, annoncées mercredi par la Première ministre britannique Theresa May.

Les Russes se préparent à réélire dimanche haut la main Vladimir Poutine pour six ans de plus au Kremlin, confortant son statut d’homme fort incontournable du pays en plein regain de tensions avec les Occidentaux.

Accusé par Londres d’avoir « ordonné » l’empoisonnement d’un ex-agent double en Angleterre, vilipendé à l’ONU pour son soutien à Bachar al-Assad en Syrie, confronté à de nouvelles sanctions des Etats-Unis visant Moscou pour son ingérence dans l’élection de Donald Trump en 2016… Vladimir Poutine aura été soumis à un torrent de critiques d’une rare intensité lors de sa dernière semaine de campagne.

Les démentis, échanges d’accusations et menaces de représailles réciproques qui ont rythmé la semaine résument un mandat marqué par un retour en force de la Russie sur la scène internationale mais aussi par l’installation d’un climat de quasi Guerre froide sur fond de conflit syrien, d’annexion de la Crimée et d’insurrection dans l’Est de l’Ukraine menée par des séparatistes, soutenus par Moscou, selon Kiev et les Occidentaux.

Impassible, Vladimir Poutine a achevé une campagne a minima en rencontrant des agriculteurs dans le Sud, en prononçant un discours de deux minutes lors d’un concert en Crimée, et prenant des selfies avec des jeunes.

Crédité de près de 70% dans les derniers sondages, l’homme fort de la Russie, loué pour avoir ramené la stabilité après les années 1990 –au prix selon ses détracteurs d’un net recul des libertés– a peu de souci à se faire. A 65 ans, il devrait remporter dimanche un quatrième mandat le portant au pouvoir jusqu’en 2024, près d’un quart de siècle après avoir été désigné successeur par Boris Eltsine.

Le candidat millionnaire du Parti communiste Pavel Groudinine, est crédité de 7-8% des voix et le troisième, l’ultra-nationaliste Vladimir Jirinovski, de 5-6%, devant la journaliste libérale Ksénia Sobtchak 1-2%, les quatre autres candidats se contentant de scores négligeables.

– Génération Poutine –

Faute de suspense et vu les appels au boycott de l’opposant Alexeï Navalny, jugé inéligible, le principal objectif du Kremlin pendant cette campagne atone aura été de convaincre les électeurs de se déplacer et notamment la « génération Poutine », ces jeunes qui votent pour la première fois et n’ont connu que Vladimir Poutine au pouvoir.

De la péninsule du Kamtchatka à l’est jusqu’à l’enclave de Kaliningrad à l’ouest, les 107 millions d’électeurs de l’immense pays aux onze fuseaux horaires commenceront à voter à 08H00 locales soit, pour les premiers bureaux de vote de l’est du pays, samedi soir à 20H00 GMT. Les derniers bureaux fermeront dimanche à 18H00 GMT.

A l’étranger, Kiev a décidé de bloquer le vote des électeurs russes résidant en Ukraine pour protester contre la tenue de la présidentielle en Crimée, péninsule annexée par Moscou en 2014.

Le scrutin se tient quatre ans jour pour jour après la ratification du rattachement de la Crimée, décidé à l’issue d’un référendum jugé illégal par Kiev et les Occidentaux.

Si l’empoisonnement en Grande-Bretagne de Sergueï Skripal et sa fille a peu de chance d’influer sur le vote des Russes, habitués aux accusations occidentales quasi quotidiennes contre Moscou, il risque de donner le ton du prochain mandat de Vladimir Poutine –son dernier selon une Constitution qu’il a promis de ne pas toucher.

« Les conséquences en politique étrangère pour la Russie seront plus sérieuses » qu’à l’intérieur du pays, prévient Alexandre Baounov, expert du Centre Carnegie à Moscou. L’attaque « d’un citoyen européen sur le territoire européen fait revenir les craintes concernant la Russie. Ce n’est pas bon pour le Kremlin ».

– ‘Nous tenons bon’ –

Assuré de la réélection de Vladimir Poutine, le Kremlin a tout fait pour que la participation, seul véritable baromètre de ce scrutin, soit aussi forte que possible dimanche.

Cet enjeu a pris une importance particulière avec les appels au boycott d’Alexeï Navalny, le grand absent de la présidentielle, seul à même de mobiliser des dizaines de milliers de personnes contre le pouvoir mais interdit de participation en raison d’une condamnation judiciaire qu’il dénonce comme montée de toutes pièces.

Le président russe, lui, n’a quasiment pas fait campagne, se contentant de deux participations de deux minutes chacune lors de concerts de soutien et snobant les débats télévisés.

Il s’est surtout illustré par un discours très musclé devant le Parlement pendant lequel il a longuement vanté les nouveaux missiles « invincibles » de l’armée russe développés en réaction aux projets de bouclier antimissile, sommant les Occidentaux d' »écouter » enfin la Russie.

« En Amérique et en Europe, ils essayent de nous faire plier, de nous agenouiller, mais nous tenons bon. Ils nous ont promis une crise mais on a résisté. C’est la principale qualité de Poutine », estime Sergueï Babaïev, un électeur moscovite de 55 ans.

Le ministère russe des Affaires étrangères, qui avait convoqué un peu plus tôt l’ambassadeur britannique Laurie Bristow pour lui faire part de cette décision, a annoncé que « 23 membres du personnel diplomatique de l’ambassade britannique à Moscou » seraient déclarés persona non grata et « expulsés dans la semaine ».

Cette mesure est une réponse aux « actions de provocation » et aux « accusations sans fondement concernant l’évènement du 4 mars à Salisbury », précise le ministère, faisant référence à l’empoisonnement dans cette ville du sud de l’Angleterre de l’ancien agent double Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, par un agent innervant de conception militaire russe.

Theresa May a répondu que le gouvernement avait « anticipé une réponse de la sorte » de la part de Moscou et que cette réponse « ne change rien aux faits ». Le ministère britannique des Affaires étrangères a précisé qu’un Conseil de sécurité nationale était prévu en début de semaine prochaine « pour réfléchir aux prochaines étapes ».

Sergueï Skripal, 66 ans, et sa fille Ioulia, 33 ans, sont toujours hospitalisés dans un état « critique », tandis que le policier également empoisonné lorsqu’il leur a porté secours est, depuis vendredi, hors de danger, selon Londres.

Moscou a également annoncé samedi qu’il retirait « l’accord sur l’ouverture et le fonctionnement » du consulat britannique de Saint-Pétersbourg et qu’il mettait fin aux activités en Russie du British Council, l’organisme international britannique pour les relations culturelles et l’éducation, officiellement en raison de son « statut non défini ».

Le British Council s’est dit « profondément déçu » par cette décision.

En 2007, alors que Moscou et Londres étaient déjà engagés dans un bras de fer diplomatique autour de la mort de l’ancien agent secret Alexandre Litvinenko, la Russie avait ordonné la fermeture de tous les bureaux régionaux du British Council, n’autorisant que le fonctionnement de celui de Moscou.

Le British Council, dont les activités en Russie ont été interrompues samedi sur décision du Kremlin, est un organisme international britannique oeuvrant pour les relations culturelles et l’éducation, et un instrument du « soft power », ou puissance douce, du Royaume-Uni à l’étranger.

Samedi, les autorités russes ont annoncé qu’elles mettaient fin aux activités de l’antenne du British Council de Moscou, la dernière présente en Russie, dans le cadre des mesures prises par le Kremlin en réponse aux sanctions britanniques dans l’affaire de l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal et de sa fille en Angleterre.

En 2007 déjà, Moscou avait exigé la fermeture des antennes du British Council à Saint-Pétersbourg et Iékaterinbourg, en représailles après les sanctions prises par Londres à la suite de l’empoisonnement au Royaume-Uni d’un autre agent russe devenu opposant au Kremlin, Alexandre Litvinenko.

Le British Council est un réseau d’instituts culturels et linguistiques disposant de 179 antennes dans 107 pays, selon son rapport annuel publié en 2017.

Il a été fondé en 1934 et poursuit des objectifs définis dans une Charte royale, principalement la « promotion de la connaissance du Royaume-Uni » et de la langue anglaise à travers le monde.

Il développe des programmes de coopération dans les domaines de l’éducation, de la science ou de la culture, et disposait d’un budget de 1,1 milliard de livres (1,24 milliard d’euros) pour l’exercice 2016-2017.

Le British Council tire la majorité de ses revenus de ses activités d’enseignement et de l’organisation d’examens (650 millions de livres cette année là), et reçoit également une subvention du gouvernement britannique (158 millions de livres).

Dans un rapport publié en 2014, la commission des affaires étrangères du Parlement britannique estimait que le British Council contribuait de manière « inestimable à la puissance douce (soft power) du Royaume-Uni » et à « l’influence britannique à l’étranger ». Le parlement défendait ainsi le maintien de la subvention publique accordé à l’organisme, qui faisait l’objet de critiques.

Outil d’influence, le British Council sert la stratégie du Royaume-Uni en matière de de politique étrangère. C’est ainsi qu’il a réduit dans les années 2000 les moyens destinés aux antennes situées en Europe pour renforcer ses activités et sa présence au Proche-Orient, en Afrique du Nord et en Asie Centrale, conformément aux intentions de Tony Blair, le Premier ministre de l’époque.

Dans son plan de développement pour les années 2017-2021, l’institution s’est fixée comme objectif de « maintenir et renforcer les liens avec les pays de l’Union européenne, alors que le Royaume-Uni se prépare au Brexit ». Elle souhaitait également « consolider » ses positions des les pays à « forte croissance économique » que sont la Chine ou l’Inde.

Enfin, elle attribuait une attention particulière à la Russie, dans un souci de préserver « la sécurité du Royaume-Uni et la stabilité internationale ». Elle s’engageait à proposer « des opportunités aux jeunes à travers des échanges éducatifs et artistiques » afin de développer l' »amitié avec le Royaume-Uni en Russie et dans les pays voisins ».

L’ambassadeur britannique en Russie, Laurie Bristow, se réjouissait ainsi en 2017 du programme d’événements culturels développés par le British Council dans le cadre de « l’Année russo-britannique de la langue et de la littérature ».

Cette manifestation constituait selon lui « une opportunité extraordinaire pour construire des liens entre les peuples et les institutions » des deux pays.

– ‘D’autres mesures’ –

La diplomatie russe a également prévenu la Grande-Bretagne que, « si de nouvelles mesures inamicales étaient prises par Londres à l’égard de la Russie, la Russie se réserve le droit de répondre à son tour par d’autres mesures ».

« Les mesures sont plus sévères (que les mesures anglaises, ndlr) mais les Britanniques les méritent. Et je n’exclus pas que quelque chose d’autre suive », a assuré Vladimir Djabarov, vice-président du Comité des affaires étrangères du Conseil de la Fédération, cité par l’agence de presse russe Interfax.

Selon la BBC, la police britannique a commencé à contacter plusieurs exilés russes au Royaume-Uni afin de leur donner des conseils en matière de sécurité, des mesures que la police britannique n’a toutefois pas confirmé à l’AFP.

Mercredi, Theresa May avait annoncé l’expulsion de 23 diplomates russes, une mesure inédite depuis la fin de la Guerre froide, et le gel des contacts bilatéraux avec la Russie. Le ministre britannique des Affaires étrangères Boris Johnson avait assuré que Londres en voulait au « Kremlin de Poutine » et non à la Russie.

Le Kremlin avait aussitôt réagi, par la voix de son porte-parole Dmitri Peskov, affirmant que « toute mention ou référence à notre président n’est rien d’autre que choquant et impardonnable ».

Moscou nie depuis le début avoir commandité cette attaque au « Novitchok », un agent toxique mis au point à l’époque soviétique et que, selon un de ses inventeurs vivant désormais aux Etats-Unis, seule la Russie est capable de produire.

Un vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, a même assuré qu' »il n’y a eu aucun programme de développement d’armes chimiques sous le nom +Novitchok+ ni sous l’URSS, ni en Russie ».

L’Otan s’est dite « profondément préoccupée par la première utilisation offensive d’un agent neurotoxique sur le territoire de l’Alliance depuis sa fondation », notant qu’elle considérait « toute utilisation d’armes chimiques comme une menace pour la paix et la sécurité internationales ».



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