Le futur mandat de Poutine sous le signe des tensions avec l’Occident

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Le président russe Vladimir Poutine peint en superhéros lors d’une exposition à sa gloire en décembre 2017 à Moscou. (Archives/Yuri Kadobnov/AFP)

En promettant aux Etats-Unis une réplique « immédiate » en cas d’attaque nucléaire, le président Vladimir Poutine, quasiment assuré d’obtenir un quatrième mandat le 18 mars, a donné le ton: l’ère de tensions avec l’Occident n’est pas finie.

Sauf énorme surprise, l’ex-agent du KGB (services secrets soviétiques), devrait remporter le scrutin du 18 mars, ce qui le placera au pouvoir jusqu’en 2024, à l’issue d’une campagne électorale terne en Russie mais riche en confrontations diplomatiques entre Moscou et les puissances occidentales.

« Il semble qu’à la veille de l’élection présidentielle russe, le conflit entre notre pays et l’Occident pourrait atteindre un niveau inédit, encore plus dangereux », remarque le site d’informations Gazeta.ru, évoquant « une nouvelle +Guerre froide+ ».

Début mars, Vladimir Poutine, 65 ans, a vanté les nouvelles armes de la Russie lors d’un discours imbibé de rhétorique militaire et parmi les plus belliqueux qu’il ait prononcé en 18 années au pouvoir.

Si la Russie, ou l’un de ses alliés, est frappée par une arme nucléaire, « notre réponse sera immédiate », a-t-il déclaré, en révélant l’existence de nouvelles armes russes présentées comme « invincibles ».

Le 7 février, Washington a annoncé avoir tué en Syrie au moins 100 combattants pro-régime, dont plusieurs mercenaires russes. Cinq citoyens russes ont « a priori » été tués, a reconnu Moscou, en soulignant qu’ils n’appartenaient pas à l’armée russe.

Certains y ont vu une rare confrontation directe entre les forces russes et américaines, alors que les relations entre Moscou et Washington sont au plus bas, notamment empoisonnées par des soupçons d’ingérence russe dans le processus électoral américain.

Vladimir Poutine a une nouvelle fois balayé ces accusations lors d’un entretien vendredi à la chaîne de télévision américaine NBC, démentant tout éventuel rôle de l’Etat russe dans l’élection de Donald Trump en 2016.

Le 6 mars, les tensions avec l’Occident sont montées encore d’un cran lorsque la police britannique a annoncé que l’ex-espion russe Sergueï Skripal, un agent double qui avait travaillé pour les Britanniques, avait été empoisonné à Salisbury, dans le sud de l’Angleterre. Les spéculations vont depuis bon train sur la riposte de Londres s’il s’avérait que Moscou est impliquée dans cette affaire.

Les relations entre la Russie et l’Occident sont au niveau « le plus toxique depuis la fin de la Seconde guerre mondiale » et « l’affaire Skripal peut les empoisonner davantage », assure Gazeta.ru.

Le président russe Vladimir Poutine a écarté toute perspective de retour de la péninsule de Crimée à l’Ukraine, dont l’annexion en mars 2014 est à l’origine d’une série de sanctions occidentales contre la Russie.

A une semaine du scrutin du 18 mars, qui devrait assurer à Vladimir Poutine un quatrième mandat le portant au pouvoir jusqu’en 2024, la chaîne de télévision Rossiïa-1 a diffusé dimanche sur les réseaux sociaux russes Vkontakte et Odnoklassniki un film d’environ deux heures dédié au président.

A la question si la Russie serait un jour obligée de rendre la Crimée à l’Ukraine, Vladimir Poutine a répondu sèchement: « Non mais vous avez perdu la tête? Des circonstances de ce genre n’existent pas et n’existeront jamais. »

« On essaie toujours de dire à la Russie quelle est sa place, mais cette place ne nous convient pas », a-t-il ajouté.

Dans ce documentaire intitulé « Poutine », le journaliste Andreï Kondrachov, qui dirige son équipe de campagne électorale, l’interroge sur un large éventail de sujets, allant de la Syrie à sa vie personnelle.

« Savez-vous pardonner? », demande-t-il ainsi à Vladimir Poutine. « Oui », répond le président russe, avant d’ajouter: « sauf la trahison. »

Le documentaire fait également intervenir des proches et alliés du président, comme son ami d’enfance le violoniste Sergueï Roldouguine ou l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, qui multiplient les éloges.

« Pour parler franchement, je ne saurais dire une seule erreur qu’il aurait commise », a ainsi assuré le patron du géant pétrolier Rosneft Igor Setchine.

« Il prend toujours les responsabilités », a de son côté salué le directeur des services de sécurité russes (FSB), Alexandre Bortnkikov.

Crédité d’environ 70% des intentions de vote selon les derniers sondages, Vladimir Poutine a refusé de participer aux débats télévisés, se passant de meetings électoraux à l’exception d’une manifestation de soutien le 3 mars, à laquelle il s’est adressé à la foule pendant moins de trois minutes.

Il reste pourtant omniprésent à la télévision publique, qui couvre la quasi totalité de ses déplacements et lui a déjà consacré plusieurs documentaires.

– 4 ans après la Crimée –

Tout cela est plutôt bon pour le candidat Poutine, l’image d’une Russie assiégée et accusée de tous les maux par les Occidentaux étant, selon les sondages, un facteur incitant les Russes à se rassembler et à voter pour lui.

Et ce malgré une baisse de leur niveau de vie pendant son dernier mandat, marqué par une récession économique.

Lors de son discours au Parlement, le président russe a promis des mesures pour lutter contre la pauvreté. Mais « les promesses de campagne sont bâclées voire complètement inutiles », remarque Andreï Kolesnikov, analyste du centre Carnegie à Moscou.

« Le régime politique invite ses passagers, les Russes, à embarquer pour un voyage sans annoncer l’heure de départ, la destination ni même indiquer la solidité de l’appareil », ajoute-t-il.

Tout en jugeant ne pas recevoir suffisamment d’aide de l’Etat pour ses deux enfants, Sergueï Inchakov, un chauffeur de taxi de 37 ans, est certain de donner son vote au candidat Poutine.

« Nous n’avons pas besoin de changements maintenant. Poutine doit finir ce qu’il a commencé », explique-t-il à l’AFP.

Crédité d’environ 70% des intentions de vote selon les derniers sondages, M. Poutine devance de très loin ses rivaux, dont le mieux placé, le communiste Pavel Groudinine, plafonne à 7,8%.

« Ce ne sera pas une élection dans le véritable sens du mot, mais plutôt une célébration de l’identité de la majorité qui s’est formée après la Crimée », assure M. Kolesnikov.

La cote de popularité de Vladimir Poutine a été dopée par l’annexion de la péninsule ukrainienne par Moscou le 18 mars 2014. Les quatre ans de ce rattachement seront célébrés le jour de l’élection présidentielle.

Il est abhorré des Occidentaux, accusé d’annexer les terres des uns et d’interférer dans les élections des autres. Mais en Russie, Vladimir Poutine reste un président aimé et soutenu, certain de remporter le 18 mars un nouveau mandat.

Crédité d’environ 70% d’intentions de vote par l’institut public VTSIOM, le président a selon ses détracteurs consolidé son pouvoir en plaçant les médias sous contrôle et réduit les libertés publiques au cours de ses 18 années au pouvoir.

Son principal opposant, Alexeï Navalny, a ainsi été déclaré inéligible jusqu’en 2024 en raison d’une condamnation judiciaire, orchestrée selon lui par le Kremlin.

Mais pour des millions de Russes, Vladimir Poutine est l’homme qui a ramené la stabilité après le chaos politique et économique des années 1990, et restauré l’autorité et le rôle de Moscou dans l’arène internationale, perdus après l’humiliante chute de l’URSS.

« Poutine est un miroir et chacun voit en lui ce qu’il souhaite », remarque auprès de l’AFP l’analyste politique Konstantin Kalatchev. « Pour certains, il est l’homme qui a relevé la Russie à genoux, remis à niveau l’armée et l’industrie militaire. Pour d’autres, il a élevé leur niveau de vie et s’est assuré que leurs retraites soient versées sans retard ».

A l’étranger, c’est l’inverse: Vladimir Poutine apparaît souvent à la Une des journaux comme le représentant du mal absolu.

« Le fait qu’il soit considéré comme le principal ennemi de l’Occident, c’est la reconnaissance de son statut de principal homme politique », note M. Kalatchev. « S’ils ont peur de vous, c’est qu’ils vous respectent ».

– ‘Président fort’ –

La réputation de Vladimir Poutine à l’étranger a été ternie par le rôle de la Russie dans le conflit ukrainien, qui lui vaut d’être sous le coup de sanctions des Etats-Unis et de l’Union européenne dès 2014.

La Russie est également régulièrement pointée du doigt pour son soutien militaire au régime syrien de Bachar al-Assad. Et la révélation d’un vaste système de dopage de ses athlètes, menant à son exclusion des JO-2018 n’a pas aidé à remonter la cote de popularité du président russe.

Aux yeux de Vladimir Poutine, tous ces reprochent montrent en réalité que l’idée d’une Russie forte gêne les Occidentaux. C’est justement avec le leitmotiv d’un « président fort pour un pays fort » que Vladimir Poutine fait campagne pour être réélu le 18 mars.

Début mars, lors d’un discours devant le Parlement, il a ainsi présenté les nouvelles armes « invincibles » de la Russie, lançant aux Occidentaux: « Ecoutez-nous maintenant! »

Le président joue le rôle de « l’axe du mal » autour duquel les Occidentaux « se consolident et se mobilisent », a déclaré avec un sourire de connivence un journaliste russe qui interrogeait le président à la télévision. « Imaginez comment ils se débrouilleraient sans vous! ».

– Pas de choix –

Sauf énorme surprise, Vladimir Poutine obtiendra le 18 mars un quatrième mandat, le portant au pouvoir jusqu’en 2024. Son plus proche rival, selon les sondages, est le candidat du Parti communiste, le millionnaire Pavel Groudinine, qui récolte près de 8% des intentions de vote.

Poutine « exploite adroitement toutes les peurs et les complexes de la population », affirme M. Kalatchev, ajoutant que la peur principale des Russes est un retour à l’instabilité des années 1990. « Les gens ont peur de perdre ce qu’ils possèdent, et cette peur est particulièrement forte en province où la vie est difficile ».

Lors de la présidentielle de 2012, Vladimir Poutine, alors Premier ministre du président Dmitri Medvedev, avait fait campagne en promettant d’améliorer le quotidien des Russes. Mais au final, son dernier mandat a été marqué par une récession économique et une baisse du niveau de vie.

Pour Alexeï Navalny, les 70% d’intentions de vote pour le président russe ne s’expliquent pas par un véritable soutien à son programme politique, mais par le sentiment qu’il n’existe pas de véritable choix.

En province, « ils se disent (…) il n’y a personne d’autre que Poutine, je vais voter pour lui! », a-t-il déclaré récemment lors d’un entretien à l’AFP.

A Moscou, pendant une manifestation de soutien au président, des partisans de Vladimir Poutine semblaient partager le même ressenti.

« Je ne vois pas d’autre candidat qui puisse être notre commandant en chef », a ainsi déclaré le cinéaste Nikita Mikhalkov devant une foule de 100.000 personnes. « C’est le seul. Poutine est notre président ».

– ‘Tyrannie de la majorité’ –

Déclaré inéligible jusqu’en 2024, le principal opposant au Kremlin Alexeï Navalny a appelé à plusieurs reprises les électeurs à boycotter le scrutin.

Plusieurs milliers de Russes ont répondu à son appel en manifestant le 28 janvier. Brièvement interpellé alors, M. Navalny a dit craindre être mis en prison avant le jour de l’élection.

 

Malgré ses efforts, le taux de participation à la présidentielle devrait atteindre 60% selon des sondages, ce qui assurerait à Vladimir Poutine la légitimité recherchée.

Celle-ci pourrait l’encourager à passer une série de lois limitant encore davantage les libertés civiles, et visant notamment les médias et l’opposition, font remarquer des critiques du Kremlin.

Les députés russes discutent ainsi d’une loi qui permettrait de désigner non seulement des organisations mais aussi des individus comme « indésirables » et de leur restreindre l’accès à l’espace public.

« Une tyrannie de la majorité est en train d’émerger », note M. Kolesnikov. « Le pays reste uni derrière les habituelles valeurs anti-occidentales, isolationnistes et conservatrices », assure-t-il.



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