Le souper de la dignité

0

À la fin février, le comité parlementaire des anciens combattants m’a conviée à m’exprimer, pour une 4e fois, dans le cadre de leur étude qui était cette fois intitulée (tenez-vous bien: l’originalité du thème va vous jeter par terre…) «Obstacles à la transition et résultats mesurables d’une transition réussie.»

Wow, n’est-ce pas?

Ce n’est pas nécessairement rassurant de constater qu’en 2018, nos députés fédéraux, par le biais d’un comité parlementaire, se demandent encore collectivement ce qui accroche tant pour nos vétérans qui continuent de tomber comme des mouches et leurs familles. Depuis août dernier, dans les Maritimes seulement, ce sont 8 vétérans qui se seraient enlevé la vie. Les barrières de la transition sont questionnées, examinées, étudiées, sous tous les angles depuis longtemps. Mais encore, comment véritablement faire évoluer une question au sein d’un comité dont la composition peut difficilement résister à la démocratie, aux mouvements internes des partis politiques et du fonctionnement du système parlementaire: si la question demeure la même, le contexte politique dans lequel elle est posée, lui, est différent d’une fois à l’autre.

En bout de ligne, les vétérans et leurs familles sont devenus des enjeux politiques. Depuis des années, les «advocates» et les représentants d‘organisations de toutes sortes martèlent les mêmes réponses tout en formulant des arguments pareils-pas-pareils d’une fois à l’autre. Exactement comme dans le cas de l’Ombudsman des Vétérans qui témoignait également:

«Et puis Monsieur Parent? Êtes-vous tanné de répéter la même chose d’une fois à l’autre?», que je lui ai lancé en guise de salutations.

À un moment donné, on finit par perdre ses espoirs et on réalise que d’être écouté politiquement n’équivaut pas à être politiquement entendu. Témoigner est surtout une opportunité d’exprimer partiellement sa compréhension en espérant avoir une certaine portée face à la cause et à la position défendue. On apprend donc à profiter de l’opportunité pour garocher des petites bombes bien placées et exprimer bien fort ce que les hauts-fonctionnaires n’aiment pas trop qu’on répète tout haut.

Notre panel était composé de Dave Bona et de son épouse Theresa (pour parler spécifiquement du dossier de la méfloquine), et de moi-même, tous trois à titre individuels. D’ailleurs, Dave et Theresa ont livré un solide et émouvant témoignage: le dossier de la méfloquine commence à occuper une place politique intéressante et l’invitation lancée au couple constitue un puissant symbole de l’intérêt politique qu’on y accorde, incluant la perspective de la famille. Et personnellement, j’estime que nous avons accompli un excellent travail collectif en raison de la complémentarité des dossiers que nous défendons surtout, nous avons pu garocher nos p’tites bombes puantes respectives.

Pour ma part, j’ai résumé la situation des «caregivers» en nous situant politiquement et rappelé le gain politique que constitue la mesure de la reconnaissance de l’aidant naturel qui sera effective le 1er avril prochain -dans la mesure où elle est accessible-. (A ce sujet, si le sujet vous intéresse, j’ai parlé de cette mesure lors une entrevue radio lors de mon récent passage dans les Maritimes).

Mais j’ai surtout pointé ACC avec sa façon bureaucratique et schizophrénante d’aimer ceux qu’il dessert en parlant, notamment, du ridicule du tribunal des anciens combattants (révision et appel)/VRAB, des politiques mises en places dans le dossier du cannabis médical…et des cliniques TSO –notamment celle de Québec- pour sa façon de traiter et de pénaliser les vétérans qui choisissent de se médicamenter avec le cannabis médical. J’ai déposé la copie de l’article paru sur Radio-canada qui laisse transpirer leur désaccord.

Et puis, ma liberté d’expression me le permettant, je me suis lâché en lousse en rappelant le pouvoir des psychiatres-absolument-intouchables-dont-on-ne-questionne-jamais-la-facon-de-faire.

Les FAC constituent en grande partie le «ground zero» des barrières de cette transition avec son UISP\JPSU au dossier-pas-toujours-très-reluisant avec tout le dommage collatéral qu’il peut générer.



Le souper de la dignité

D’ailleurs, tout récemment, j’ai été touchée d’être invitée à assister au souper de la dignité qui soulignait la retraite d’un militaire que je connais depuis trois ans.

À cette époque pas si lointaine, dans sa blessure dont il commençait à ressentir des symptômes, il donnait l’impression d’être au top du top, du top. Il décrivait les événements à l’origine de ses traumas en trouvant le moyen de faire rire grâce à son sens de l’humour inégalable qui lui permettait de masquer le drame humain par ses mots et ses mimiques. Avec une logique émotionnelle ascendant rationnel, il expliquait le SPT en émettant une intelligente et sensée comparaison avec le moteur d’un véhicule, Il se sentait plus fort que ses démons. Convaincu de sa force mentale, il était déterminé à se soigner seul: il a refusé toute forme de médication afin de (se) prouver et de protéger sa carrière. Il avait des visées professionnelles pour lesquelles il s’entraînait depuis longtemps et du potentiel.

Puis, le temps à passer.

La descente s’est installée graduellement.

Et l’UISP duquel il a relevé ne m’a pas particulièrement impressionnée: on l’a fait changer de psychologue et de psychiatre je ne sais même plus combien de fois, on lui a imposé des conditions de traitement qui ne tenaient pas la route, Mais pire, quand il a demandé de l’aide et a exprimé l’urgence pour lui d’entrer en «détox», on l’a fait tranquillement poireauter dans sa noirceur, alors qu’il admettait ouvertement la quantité d’alcool qu’il ingurgitait chaque jour. Je les ai vus, ses immenses sacs de recyclages remplis de canettes de bières vides. A ce jour, je ne comprends toujours pas comment il se fait qu’il ait eu à envoyer des courriels pour réclamer cette aide alors tout le monde, de son médecin en passant par sa gestionnaire de cas, aurait du se grouiller le popotin la minute qu’il l’a exprimé. Surtout quand il est question de consommation.

Après une détox suite à laquelle il n’a pas touché une goutte d’alcool, on a fini par le bourrer de pilules. .. jusqu’à ce qu’il décide de cesser de les prendre «cold turkey» ..on le laisse partir alors qu’il est nettement encore très fragile.

Quand sa blonde me contacte, c’est parce qu’il ne va pas et qu’elle cherche à l’aider. Entre elle et moi, nous avons développé notre langage secret autour de ce qu’ils vivent.

Elle aussi, elle est une bonne personne. C’est deux-là, de l’extérieur, sont fait pour être ensemble: on le sent dans ce qu’ils dégagent et de ce qu’ils expriment autant individuellement qu’en couple. On l’entend aussi dans leur façon d’être présent l’un pour l’autre. Ils sont de plus en plus forts du lien qui les unit.

Mais le temps fait aussi son œuvre autrement: résultats ou représentation des dommages collatéraux, garder la passion bien allumée finit par requérir des efforts supplémentaires. Les difficultés sont devenues des fardeaux qui s’accumulent et qui ne semblent plus avoir de fin: entre les travaux de rénovations qui s’éternisent et l’absence de complicité face aux enfants, l’incertitude financière qui ne les lâche pas, l’ajustement perpétuel aux pilules, les papiers d’ACC qui s’accumulent et des formulaires trop compliqués à remplir, une vision commune de l’avenir qui varie avec la brique qui leur tombe dessus. Dans leur amour, ils ont surtout le besoin intense de se sentir vivants et légers, un besoin viscéral de ressentir une bouffée d’air frais en-dedans, dans toute la noirceur qui marque leur quotidien.

En 3 ans, je l’ai vu dégénérer, lentement, mais sûrement. Mais j’ai surtout vu les frères d’armes s’effacer, les signes de dépression s’intensifier, voir le militaire «au-dessus de tout» (mais sans l’être ) passer à «littéralement mort en-dedans».

Pus une joke. Même pus un sourire forcé.

«Mes cauchemars sont plus rassurants que ce que vis quand je suis réveillé.».

Quand on connait le monde militaire, ce sont des mots qui fessent. Des mots qui ne devraient pas faire de sens. Des mots qu’il faut entendre sérieusement, surtout. Des mots qui imposent la job de poser les questions difficiles sur la collection d’armes, les intentions, les pilules.. et le «c’est quand tu vois ton psy»?

C’était le fun, son souper de la dignité. Je sais qu’il n’en voulait pas, au début. Mais un de ses frères d’armes lui a tenu tête et lui a organisé quelque chose de très bien au restaurant.

Les anecdotes (racontables) partagées témoignaient de son grand cœur et de la personne que j’ai appris à connaître avec le temps à l’intérieur de la transition qui s’est installée. Lui et sa conjointe nous ont accueillis chaleureusement, mon Vétéran-À-Mouâ et moi. Je sentais qu’il était vraiment heureux de nous voir. Des anciens frères d’armes ont parcouru quelques heures de routes pour venir joindre le groupe au restaurant. Il était bon d’entendre les rires ponctuer les anecdotes et surtout, de voir ses yeux briller.

Alors que sa blonde et moi profitons d’un petit moment seule-à-seule, je lui fais remarquer que sa perte de poids m’inquiète.

«Ne vas pas lui dire que j’ai l’air fatiguée, qu’elle me dit discrètement. Ces temps-ci, il cherche à me convaincre qu’il est toxique pour moi, que je ne pas heureuse avec lui, qu’il devrait me laisser. Il a même commencé à demandé à mon entourage à savoir si j’avais l’air de bien aller comme pour justifier une décision qu’il cherche à prendre. Pis je l’aime ce gars-là. Je veux tellement être là pour lui . Et demain, je vais voir le médecin, justement pour avoir le suivi psychologique», qu’elle me glisse discrètement. «N’oublie pas de demander ta prescription pour ton suivi et rappelle-lui de spécifier que c’est en lien avec le SPT de ton chum . Pis donne-moi des nouvelles quand tu peux», lui dis-je.

J’ai surtout écouté avec beaucoup d’intérêt le discours de l’adjudant-chef qui lui a remis son diplôme de service: « 13 ans de carrière, ce n’est pas rien», qu’il lui a dit. Merci d’être venu jouer sur le terrain avec nous. Merci à ta femme et à tes enfants de t’avoir prêté à nous. Pis ‘astheure’ qu’on t’a bien brassé, on te retourne chez-toi.»

Je pense qu’en une phrase, il a exactement résumé ma pensée sur ce qui se passe.

À vous et à votre famille, merci de votre service.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

Les commentaires sont fermés.