Pour les évacués de la Ghouta, un voyage épuisant dans une Syrie divisée

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Des rebelles syriens évacués à bord de bus de la Ghouta orientale arrivent dans un secteur sous contrôle du gouvernement le 25 mars 2018. (AFP)

Le front collé à la vitre, la petite fille scrute le paysage d’immeubles éventrés, tandis que le bus se met lentement en branle. Pour les rebelles et civils évacués de la Ghouta orientale, c’est le début d’un périple épuisant dans une Syrie divisée.

Sous haute escorte des militaires russes, un voyage de douze heures, qui se fait généralement de nuit, attend les milliers d’évacués qui quittent le dernier bastion rebelle aux portes de la capitale, reconquis à plus de 90% par le régime, pour rejoindre la province d’Idleb (nord-ouest) qui échappe au contrôle de Damas.

Mais avant, il faut s’armer de patience, et attendre à la périphérie de Damas de très longues heures durant, que soient remplis les dizaines de bus qui prendront finalement la route.

Depuis le 22 mars, plus de 17.000 personnes -des combattants privés de la plupart de leur armement, leurs familles, mais aussi de simples habitants- ont quitté les territoires rebelles dans la Ghouta.

« On a été fouillé, ils ont pris nos noms, et ils ont pris plusieurs chargeurs de munitions à chaque combattant », confie Mohamed Omar Kheir, 20 ans, alors qu’il s’apprête à quitter la Ghouta.

« La police militaire russe supervisait toute l’opération », poursuit-il, rapportant de très longues heures d’attente.

Au milieu d’un paysage apocalyptique à Arbine, ex-fief rebelle ravagé par le pilonnage du régime, hommes, femmes et enfants juchés sur des monticules de décombres attendent d’embarquer avec leurs maigres possessions: des sacs de jute, des couvertures, des baluchons modestes.

Sur l’autoroute à la périphérie de Damas, le convoi n’en finit plus de s’allonger, attendant le feu vert du départ vers Idleb. Dans un bus, des décorations kitsch pendent du plafond: des grappes de raisin en plastique, de la fausse fourrure.



– Insultes –

Un militaire russe monte dans le véhicule, supervisant les soldats syriens qui effectuent une dernière inspection. L’ambiance est décontractée. « Il ne parle pas deux mots d’arabe », plaisante un des évacués.

Un peu plus loin, deuxième arrêt. Cette fois-ci, le Croissant-Rouge syrien distribue des biscuits, des pistaches, de l’eau.

Le convoi se met enfin en branle, pour quitter la région de Damas et ses paysages verdoyants et rejoindre Idleb, plus au nord. Tout au long de la route, les équipes de militaires russes, qui escortent les bus à bord de leurs propres véhicules, vont se relayer.

Peu à peu la fatigue du voyage se fait ressentir. Les geignements des enfants se font plus insistants. « Arrête », crie sèchement une mère. « Assieds-toi », confie plus doucement un papa à sa fille.

Le convoi continue de progresser vers le nord, en territoire du régime. Le port méditerranéen de Tartous. La ville de Banias. Puis la province de Hama.

Sur la route, un quartier résidentiel modeste tenu par le gouvernement.

Ici, pas de destructions visibles. De hauts palmiers se dressent, le long d’une rue bordée par des immeubles à la façade entretenue. A un carrefour, les portraits du président Bachar al-Assad, et de son prédécesseur, son père Hafez, apparaissent accompagnés des couleurs du drapeau syrien.

A un barrage de contrôle du régime, plusieurs soldats, rangés des deux côtés de la route, regardent passer les bus. Ils filment le convoi avec leur portable, ou effectuent un doigt d’honneur, tout sourire. Plein de mépris, les passagers lâchent une volée d’insultes.

Le dernier fief rebelle aux portes de la capitale syrienne continue de se vider de ses combattants, après le départ d’un convoi nocturne transportant des milliers de personnes hors de la Ghouta, les évacuations se poursuivant mardi sous le parrainage de la Russie.

Le régime de Bachar al-Assad, soutenu militairement par Moscou, est en passe de reconquérir l’intégralité des territoires rebelles à la périphérie de Damas, au terme d’une offensive meurtrière qui a imposé aux insurgés de douloureux accords d’évacuation.

Si deux groupes islamistes ont accepté ces accords parrainés par Moscou, le doute subsiste quant au sort de la troisième et dernière poche rebelle: celle de Douma, la plus grande ville encore tenue par les insurgés de Jaich al-Islam.

Au total, plus de 17.000 personnes -des combattants accompagnés de leurs familles, mais aussi d’autres civils- ont quitté la Ghouta orientale, prenant la direction du nord-ouest pour s’installer dans des territoires rebelles.

Chaque jour, le même processus se répète: les combattants privés de la plupart de leur armement, mais aussi des civils, chargés de valises bourrés d’affaires, se rassemblent au milieu d’un paysage de ruines, en attendant que se remplissent les bus.

Après de longues heures d’attente, des inspections et des fouilles minutieuses sous la supervision de soldats russes, le convoi peut enfin s’ébranler, des dizaines de bus quittant la périphérie de Damas pour un périple épuisant d’une douzaine d’heures.

Mardi, de nouvelles évacuations étaient en préparation dans la poche rebelle tenue par le groupe Faylaq al-Rahmane, qui a assuré qu’au total quelque 30.000 personnes doivent être évacuées.

Une dizaine de bus ont ainsi été affrétés, avec à leur bord plus de 800 personnes dont 189 combattants, a rapporté l’agence officielle Sana.

Un convoi, le plus important en effectif à avoir quitté la Ghouta, est pour sa part arrivé en début d’après-midi en territoire rebelle, dans le nord-ouest syrien, s’arrêtant à Qalaat al-Madiq, escale coutumière sur la route d’Idleb, a constaté un correspondant de l’AFP.

A son bord plus de 6.700 personnes, dont un quart de combattants, qui ont voyagé toute la nuit.

– Quelques jours de réflexion –

Appuyé par son indéfectible allié russe, le pouvoir de Damas a pu renverser la donne dans le conflit qui ravage la Syrie depuis 2011, multipliant les victoires face aux rebelles et aux jihadistes, jusqu’à reconquérir plus de la moitié du pays.

En début d’année, il avait fait de la Ghouta orientale sa priorité, alors que les rebelles de ce secteur, assiégés depuis 2013, tiraient obus et roquettes meurtriers sur la capitale.

Aujourd’hui, l’interrogation subsiste quant au sort de Douma, la plus grande ville de la Ghouta, où vivent des dizaines de milliers de civils.

Des négociations sont toujours en cours entre Jaich al-Islam et l’allié russe, mais les deux parties se sont donné quelques jours de réflexion sur les termes d’un accord « préliminaire » qui pourrait avoir été trouvé.

En échange du désarmement des rebelles et du déploiement de la police militaire russe, la zone verrait le retour des institutions du régime et des services de base (eau, électricité), sans toutefois que l’armée syrienne n’y pénètre, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Mais d’après le directeur de l’Observatoire, Rami Abdel Rahmane, les discussions sont retardées par des divergences au sein des rebelles et des « tentatives de sabotage par le camp le plus radical ».

– Arrestations –

Face à la progression des forces du régime, quelque 110.000 civils ont déjà fui les territoires rebelles dans la Ghouta, selon les médias étatiques. Ils n’ont d’autres choix que de rejoindre les secteurs gouvernementaux, malgré la crainte de représailles pour certains.

Ils abandonnent derrière eux des villes en ruine, où des immeubles éventrés s’alignent le long de rues jonchées de décombres.

En prenant le contrôle de nouvelles localités, les forces du régime ont arrêté ces derniers jours une quarantaine de personnes, selon l’OSDH, qui n’était pas en mesure d’expliquer ce qui leur était reproché.

Le scénario dans la Ghouta rappelle le sort d’autres bastions de l’opposition, reconquis par le régime au terme de sièges suffocants et de bombardements meurtriers, qui ont poussé les rebelles à accepter une évacuation.

Avant le début de l’offensive, quelque 400.000 personnes selon l’ONU vivaient dans la Ghouta orientale, subissant au quotidien pénuries de nourritures et de médicaments. Pour échapper au déluge de feu du régime, une grande partie vivait terrée dans les sous-sols.

Le conflit qui ravage la Syrie depuis 2011 a fait plus de 350.000 morts et s’est transformé en guerre complexe, impliquant de multiples belligérants. Les provinces d’Idleb (nord-ouest) et de Deraa (sud), où rebelles et jihadistes sont très présents, échappent encore très largement au pouvoir d’Assad, de même que le nord-est, dominé par les Kurdes.

– « Enfer total » –

Enfin, le convoi arrive au village de Qalaat al-Madiq, secteur sous contrôle rebelle de la province de Hama (centre) et escale coutumière sur la route vers Idleb. Au cours des deux dernières heures du périple, le silence règne dans les bus. Les plus jeunes se sont endormis. Les adultes sont épuisés.

Valises pleines à craquer et sacs en plastique bourrés d’affaires sont déchargés. Des secouristes transportent les blessés vers une clinique mobile pour leur prodiguer les premiers soins. Installé sur une chaise roulante, un jeune homme au crâne bandé attend son tour.

A même le sol, les voyageurs se reposent avant de devoir une nouvelle fois prendre la route, en direction de camps de déplacés, ou chez un proche. Installée près des bagages, une jeune fille dévore une banane.

A la faveur de son offensive dévastatrice lancée le 18 février, le régime a déjà reconquis plus de 90% des territoires rebelles dans la Ghouta.

Plus d’un mois de frappes aériennes et de combats ont tué plus de 1.600 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

« Notre situation était vraiment très difficile. Ils nous ont privé de tout ce qu’il y a de plus basique. On n’avait plus d’eau, beaucoup de maladies se sont développées », lâche Mohammed, qui vient d’arriver.

« Ils ont transformé notre vie en un enfer total ».

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