Skripal: Washington et les Occidentaux expulsent plus de 110 diplomates russes

0
L’ambassade de Russie à Washington, le 26 mars 2018. (Jim Watson/AFP)

Les Etats-Unis ont annoncé lundi « la plus importante expulsion » d' »espions » russes de l’Histoire, dans le cadre de représailles coordonnées du camp occidental qui replongent le monde au temps de la Guerre froide, après l’empoisonnement d’un ex-agent russe au Royaume-Uni, attribué par Londres à Moscou.

L’Australie s’est jointe mardi au mouvement, en annonçant l’expulsion de deux diplomates russes, portant à au moins 116 le nombre de diplomates russes qui doivent être expulsés dans 23 pays, dont 16 de l’Union européenne.

Moscou, qui nie être à l’origine de l’empoisonnement à l’agent innervant de Sergeï Skripal et de sa fille Ioulia le 4 mars à Salisbury (sud de l’Angleterre), a immédiatement dénoncé un « geste provocateur » et promis de riposter à son tour, au risque de relancer la guerre des sanctions. « La Russie n’a jamais eu et n’a rien à voir avec cette affaire », a répété le Kremlin.

Washington mène, et de loin, le mouvement, avec l’expulsion de 60 diplomates russes considérés comme des « agents de renseignement » (48 dans diverses missions aux Etats-Unis, et 12 à la mission russe auprès de l’ONU) et la fermeture du consulat de Russie à Seattle, sur la côte Ouest, en raison de la proximité de la plus grosse base de sous-marins nucléaires américains.

Il s’agit de la manifestation de « solidarité » américaine la plus marquée avec Londres depuis l’empoisonnement attribué par Londres à la Russie, et ce malgré les réticences persistantes du président Donald Trump à critiquer frontalement son homologue russe Vladimir Poutine.

Déplorant un « grave coup à la fois quantitatif et qualitatif » à la présence russe aux Etats-Unis, l’ambassadeur de Russie Anatoli Antonov a estimé sur le site d’information public Sputnik que Washington avait « réduit à néant le peu qu’il restait encore des relations russo-américaines ».

« Les Etats-Unis sont prêts à coopérer pour bâtir une meilleure relation avec la Russie, mais cela ne peut se produire que si le gouvernement russe change d’attitude », a commenté la Maison Blanche.

Le président du Conseil européen Donald Tusk a, lui, prévenu que « de nouvelles expulsions » n’étaient « pas exclues » après cette opération « concertée ». « Pour la première fois depuis la Deuxième guerre mondiale, une arme chimique a été employée en Europe », a souligné le chef de la diplomatie allemande Heiko Maas.

La France, l’Allemagne et la Pologne ont demandé chacune à quatre diplomates russes de partir, suivies notamment par les pays baltes, la Hongrie ou encore l’Espagne. L’Ukraine, en guerre avec des séparatistes pro-russes depuis 2014, en a chassé 13, et plusieurs autres pays, membres de l’Otan pour la plupart, en ont déclaré d’autres persona non grata.

Le Premier ministre australien Malcolm Turnbull a estimé que cette attaque participait d’un « schéma de comportement dangereux et délibéré de l’Etat russe qui constitue une menace croissante pour la sécurité internationale ».

L’Islande a de son côté annoncé, à l’instar de Londres, un boycott diplomatique de la Coupe du monde de football en Russie en juin-juillet.



– « Réponse extraordinaire » –

Le Royaume-Uni, qui avait déjà expulsé 23 diplomates russes, a salué la « réponse extraordinaire » de ses alliés. Cela « constitue le plus grand mouvement d’expulsion d’agents russes de l’histoire », s’est réjoui le chef de la diplomatie britannique Boris Johnson, tandis que la Première ministre Theresa May a estimé que la Russie était ainsi avertie qu’elle ne peut plus « bafouer le droit international ».

L’empoisonnement de l’ex-agent russe a provoqué une grave crise diplomatique entre Moscou et Londres.

Le président américain s’était jusque-là montré moins catégorique. Son appel à Vladimir Poutine pour le féliciter de sa réélection, la semaine dernière, a même été critiqué aux Etats-Unis car Donald Trump avait évité ce sujet délicat, préférant évoquer une possible rencontre pour désamorcer des tensions sans précédent depuis la Guerre froide.

« Bien s’entendre avec la Russie (et d’autres) est une bonne chose, pas une mauvaise chose », avait déclaré M. Trump, dont la promesse de rapprochement avec Moscou s’est heurtée depuis son arrivée à la Maison Blanche début 2017 à l’enquête sur des soupçons de collusion entre son équipe de campagne et le Kremlin avant son élection en 2016.

– « Solidarité effective » –

Mais les élus du Congrès des deux bords, qui réclament un durcissement de ton, semblent avoir eu raison de ses réticences.

« Nous prenons ces mesures pour démontrer notre solidarité indéfectible avec le Royaume-Uni, et pour imposer à la Russie de sérieuses conséquences pour ses violations continuelles des normes internationales », a expliqué le département d’Etat américain.

L’annonce a été « applaudie » par un ex-ambassadeur américain à Moscou sous la présidence du démocrate Barack Obama, Michael McFaul.

Pour Michael Carpenter, du centre de réflexion Atlantic Council, il s’agit d’un « message fort », « décuplé » par la « coordination entre les deux rives de l’Atlantique », mais « symbolique » car la Russie va répliquer du tac au tac.

L’administration Obama avait expulsé 35 agents russes fin 2016 pour punir Moscou de son ingérence présumée dans l’élection présidentielle américaine, démentie par Moscou. Dans un premier temps, le président russe Vladimir Poutine avait choisi de ne pas riposter, laissant sa chance au nouveau président américain. Mais devant l’absence d’embellie dans les relations, la guerre des sanctions avait été relancée à l’été 2017.

Donald Trump a autorisé la plus importante expulsion de diplomates russes en poste aux États-Unis mais cette décision historique ne signe peut-être pas l’arrêt des relations entre le président américain et son homologue russe Vladimir Poutine.

Le milliardaire républicain a validé « la plus importante » expulsion de Russes –60 « espions »– de l’histoire des États-Unis, et la fermeture du consulat de Russie à Seattle (nord-ouest), jugé trop proche des usines de l’avionneur Boeing, selon un haut responsable gouvernemental.

A première vue, M. Trump a opéré un virage à 180 degrés avec cette décision qui sonne comme des représailles après l’empoisonnement d’un ex-agent russe au Royaume-Uni, après avoir tenté depuis son investiture de se rapprocher du Kremlin malgré les accusations de collusion entre son équipe de campagne et Moscou afin de favoriser son élection en 2016.

L’administration américaine a d’ailleurs sanctionné récemment plusieurs responsables russes accusés d’avoir dirigé une vaste campagne de désinformation depuis la Russie.

Des collaborateurs du président, conscients que le grand public apprécie peu la proximité des deux dirigeants, ont souligné que c’était la décision de M. Trump et qu’il avait été impliqué dans toutes les étapes du processus.

Pourtant l’occupant de la Maison Blanche n’a pas évoqué le sujet dans ses messages sur Twitter lundi et c’est sa porte-parole Sarah Sanders qui a mis en avant la nécessité pour la Russie de changer « d’attitude » si elle souhaitait une amélioration de ses relations avec Washington.

A la décharge de M. Trump, plusieurs de ses prédécesseurs se sont trompés sur Vladimir Poutine.

En juin 2001, George W. Bush avait affirmé avoir « pu percevoir son âme: celle d’un homme profondément dévoué à son pays et aux intérêts de son pays », après sa première rencontre avec le président russe. La phrase lui vaudra des critiques et il admettra après son mandat s’être trompé.

Les collaborateurs de Barack Obama admettent également que l’ex-président, qui avait lancé un « redémarrage » des relations américano-russes en 2009, a mis trop de temps à réaliser que les intérêts de M. Poutine et ceux de la Russie n’étaient pas nécessairement concordants.

Comme le pointent certains observateurs, les messages envoyés par M. Trump depuis 14 mois sont très différents de ceux de son administration.

Alors que des responsables américains dénoncent régulièrement les violations par la Russie des frontières de ses voisins, en référence à la Crimée et à l’Ukraine, et que le ministre de la Défense Jim Mattis rassure les alliés de Washington inquiets d’un désengagement américain, M. Trump adopte un ton généralement conciliant à l’égard de son homologue.

– « Ne pas féliciter » –

« Bien s’entendre avec la Russie (et d’autres) est une bonne chose, pas une mauvaise chose », a dû se justifier le milliardaire, critiqué pour avoir félicité M. Poutine pour sa réélection le 18 mars.

« Ils peuvent nous aider à résoudre des problèmes avec la Corée du Nord, la Syrie, l’Ukraine, le groupe État islamique, l’Iran et même la course aux armements à venir », avait-il estimé.

Selon le Washington Post, le président américain avait alors ignoré les mises en garde de ses conseillers, notamment une note indiquant explicitement, en lettres capitales, « NE PAS FÉLICITER ».

M. Trump défend depuis longtemps un rapprochement avec Moscou.

En décembre 2017, il a affirmé que la coopération entre les services de renseignement russe et américain avait permis d’éviter des « milliers » de victimes en déjouant un projet d’attentat à Saint-Pétersbourg. M. Poutine l’avait remercié pour « les renseignements transmis par la CIA » à la Russie.

En novembre, il avait affirmé croire le président russe quand celui-ci lui avait affirmé n’être pour rien dans l’affaire d’ingérence électorale aux États-Unis.

Il avait aussi provoqué l’incompréhension en évoquant avec M. Poutine en juillet 2017 la création d’un centre de « cybersecurité » pour éviter le piratage électoral, alors que l’enquête sur l’ingérence russe en 2016 prenait de l’ampleur.

M. Trump avait aussi estimé que ses prédécesseurs avaient échoué avec Poutine car il n’avaient pas trouvé « l’alchimie ».

Mais cette alchimie pourrait avoir des limites, notamment avec les représailles promises par Moscou après l’expulsion de son personnel diplomatique.

« Quel consulat américain fermeriez-vous en Russie, si c’était à vous de décider? », a demandé sur Twitter l’ambassade russe à Washington à l’adresse de M. Trump.

Les commentaires sont fermés.