Syrie: pour les déplacés d’Afrine, le nouvel an kurde s’annonce lugubre

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Des civils fuyant la ville d’Afrine en Syrie le 16 mars 2018 pour échapper aux bombardements de l’armée turque et de ses supplétifs syriens. (George OURFALIAN/AFP)

Rachida Ali venait d’emménager il y a quelques mois dans une nouvelle maison à Afrine. Après avoir fui l’offensive turque contre l’enclave kurde syrienne, elle célèbre mercredi un bien triste Norouz, le nouvel an kurde, loin de son « palais ».

« Cela aurait été plus facile de mourir que d’abandonner notre maison », lâche, d’une voix nouée par l’émotion, cette quadragénaire qui a trouvé refuge dans des territoires voisins dont les Kurdes et le régime syrien se partagent le contrôle.

Elle fait partie des dizaines de milliers de civils qui ont fui Afrine, ville du nord-ouest syrien conquise dimanche par l’armée turque et des supplétifs syriens après deux mois de bombardements meurtriers sur l’enclave kurde.

Chaque 21 mars, la famille célébrait Norouz à Afrine où tous les habitants allumaient des feux de bois et revêtaient des habits fleuris traditionnels colorés. Mais ce mercredi, les circonstances ne s’y prêtent pas.

« C’est une tragédie, un peuple exilé et perdu, qui ne sait pas ce qui l’attend », déplore Rachida, un voile lilas fleuri posé sur ses cheveux, installée à même le sol et entourée par des petits au visage joufflu.

En l’écoutant parler, deux vieilles dames assises à ses côtés, devant un thé chaud, ne peuvent retenir leurs larmes, s’essuyant les yeux avec le foulard qui couvre leurs cheveux.

Ils sont une cinquantaine à vivre dans cette maison de la localité d’Al-Ziyarah, à quelques dizaines de kilomètres d’Afrine. Des sacs en plastique et en jute bourrés d’affaires sont posés le long des murs. Des sachets de pain et des casseroles s’entassent près de matelas en mousse.

-‘Paradis’ perdu-

« Norouz n’a plus aucun sens, quand on est loin d’Afrine », lâche Rouhane, 38 ans.

« Afrine, c’était notre paradis. Je n’oublie pas ce moment où, en la quittant, je me suis retourné et j’ai jeté un dernier regard vers la ville. Je me sentais impuissant, j’avais mauvaise conscience », confie la jaune femme.

Pour la communauté kurde syrienne, Afrine est particulièrement symbolique.

Elle a été un laboratoire d’émancipation pour la minorité, opprimée des décennies sous le clan Assad. C’est ici qu’est née en 2012 leur administration semi-autonome, qui a permis l’introduction dans les écoles de la langue kurde, longtemps bannie, et la création de forces de sécurité kurdes.

Randa Omar appréhende elle aussi l’avenir.

« On aurait jamais cru qu’on allait être confronté au spectre de l’exil », lâche la quadragénaire. « Ils nous ont obligé à quitter notre paradis pour vivre l’enfer de l’inconnu ».

-‘Sauver les enfants’-

Mohamed Zaki et sa famille ont vécu un double exil. Après avoir abandonné leur village dans l’enclave d’Afrine et avoir trouvé refuge dans son chef-lieu du même nom, ils ont été jetés une nouvelle fois sur les routes.

« On a fui à pied, avec les vêtements qu’on a sur le dos. Si nous ne nous étions pas abrités dans les sous-sols, nous serions morts », lâche-t-il.

L’agriculteur aux cheveux blancs et au teint hâlé, qui possédait des terres à Afrine, dort à même le sol avec ses enfants, emmitouflés sous des couvertures autour de lui.

« Nous sommes des paysans. Depuis des milliers d’années, on hérite de ces terres de père en fils », s’emporte-t-il, accompagnant ses paroles d’amples mouvements de la main.

« On n’a même pas d’argent pour manger. On a tout abandonné derrière nous. On est arrivé ici sans un sou », poursuit-il.

« Comment peut-on penser à célébrer Norouz? On ne rêve pas de festivités. On veut juste sauver les enfants de cette tragédie », ajoute-t-il.

Il aura suffi de quelques jours seulement pour qu’Afrine se vide de la quasi totalité de ses habitants.

Fuyant les violences, les civils n’ont eu d’autres choix que d’emprunter un corridor au sud de la ville, s’échappant parfois à pied au milieu d’une cohorte de camionnettes et de voitures transportant de maigres possessions chargées à la hâte.

Un calvaire qu’a vécu Khalil Tamr, 82 ans. Quatre jours durant, il a marché.

« Je suis arrivé seul ici. Aucune voiture ne m’a pris », lâche M. Tamr, qui a trouvé refuge au rez-de chaussé d’un immeuble abandonné à Al-Ziyarah.

A moitié allongé sur une couverture étendue à même le sol, le vieil homme à la barbe blanche rugueuse, en veste de costume, aspire de temps en temps une bouffée de son fume-cigarette, l’air grave.

Ses chaussures, une bouteille d’eau et un sac contenant du pain sont alignés près du mur en béton nu. Sur la route, il a été séparé de ses deux filles et de son fils: « Même les enfants, je les ai perdus ».



Conditions « tragiques », aussi, pour les déplacés de la Ghouta

Le coordinateur humanitaire et représentant de l’ONU en Syrie, Ali al-Zaatari, a dénoncé mercredi la « situation tragique » dans les centres ouverts par le gouvernement syrien pour accueillir les civils fuyant l’offensive du régime contre l’enclave rebelle de la Ghouta orientale.

« Si j’étais un citoyen, je n’accepterais pas de rester à Adra cinq minutes, en raison de la situation tragique », a indiqué le coordinateur humanitaire de l’ONU en Syrie, Ali al-Zaatari, dans un entretien à l’AFP, évoquant un de ces centres d’accueil mis en place par les autorités du président Bachar al-Assad.

Soutenue par son allié russe, l’armée syrienne a lancé le 18 février une vaste offensive pour reconquérir le dernier fief insurgé aux portes de Damas, et a déjà repris plus de 80% de l’enclave rebelle.

Les combats et les bombardements ont poussé à la fuite des dizaines de milliers de civils, qui n’ont pas eu d’autre choix que de rejoindre les secteurs gouvernementaux, où des centres d’accueil ont été hâtivement mis sur pied pour les accueillir, notamment dans des écoles, comme c’est le cas dans la localité d’Adra, au nord de l’enclave.

« Il est vrai que les gens ont fui les combats, la peur et l’absence de sécurité, mais ils se retrouvent dans des endroits où ils ne peuvent pas se laver, cela ne devrait pas être le cas », a déploré le responsable onusien dans son bureau dans la capitale syrienne.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), plus de 70.000 civils ont fui les combats et la mort dans les territoires rebelles depuis près d’une semaine.

« Les civils (…) se rassemblent dans des endroits qui s’apparentent à des centres d’accueil, ce sont des locaux gouvernementaux (…) qui ne sont pas adéquatement équipés pour accueillir des civils », a précisé le représentant de l’ONU.

« La solution c’est de vider ces centres d’accueils des habitants, aussi vite que possible et de maintenir les habitants dans la Ghouta orientale », a-t-il ajouté. « Maintenir les gens dans leur maison et leur faire parvenir des aides, c’est plus facile que de les transférer vers des centres publics », a-t-il souligné.

La guerre qui ravage la Syrie a fait plus de 350.000 morts depuis son déclenchement en 2011 après la répression par le régime de manifestations pro-démocratie. Les combats se sont embrasés sur plusieurs fronts, et le conflit implique aujourd’hui plusieurs puissances étrangères.

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