Attaque chimique présumée: mission mobilisée en Syrie, réunion à La Haye

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Les locaux de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques à La Haye, aux Pays-Bas (Archives/ Guus Schoonewille/AFP)

L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) tenait lundi une réunion d’urgence sur la Syrie, au cœur de crispations internationales après une attaque présumée aux « gaz toxiques » qui fait l’objet d’une enquête d’experts internationaux dépêchés dans le pays.

L’attaque chimique présumée du 7 avril dans la ville, alors rebelle, de Douma continue de mobiliser les grandes puissances, Etats-Unis et Russie en tête, et la tension ne faiblit pas après les frappes occidentales de représailles menées samedi contre des sites militaires du régime de Bachar al-Assad.

Ces raids d’une ampleur inédite, menés par Washington, Paris et Londres, sont intervenus malgré la présence en Syrie d’enquêteurs de l’ OIAC, qui ont débuté dimanche leur mission dans le plus grand secret.

Ces experts, qui ont pour mandat d’enquêter sur l’utilisation éventuelle d’armes chimiques mais pas d’en identifier les auteurs, semblent ne pas encore avoir visité Douma, où l’attaque présumée a fait des dizaines de morts selon des secouristes.

Moscou, grand allié du régime, s’est engagé à « ne pas s’ingérer » dans le travail de la mission, officiellement invitée par les autorités de Damas qui nient toute responsabilité dans le drame de Douma.

Après les raids occidentaux, le ballet diplomatique a repris sur le dossier syrien, pays en proie depuis 2011 à une guerre dévastatrice qui a fait plus de 350.000 morts.

Une réunion d’urgence du conseil exécutif de l’OIAC a lieu au siège de l’organisation à La Haye, capitale des Pays-Bas.

« La priorité » est de « donner les moyens au Secrétariat technique (de l’OIAC) d’achever le démantèlement du programme syrien », a assuré l’ambassadeur français Philippe Lalliot.

Par ailleurs, Américains, Français et Britanniques ont présenté à l’ONU un nouveau projet de résolution sur la Syrie qui devrait être discuté à partir de lundi.

Le texte inclut notamment la création d’un nouveau mécanisme d’enquête sur l’emploi d’armes chimiques.

L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), réunie lundi à La Haye après les frappes occidentales ciblées de samedi contre la Syrie à la suite de l’attaque chimique présumée de Douma, rassemble 192 pays.

– Qu’est-ce que l’OIAC ?

Fondée en 1997, l’OIAC qui a son siège à La Haye supervise l’application de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.

Le premier usage d’armes chimiques date de la Première Guerre mondiale. Elles ont ensuite été utilisées en 1988 par le dictateur irakien Saddam Hussein contre des civils à Halabja en Irak ou au Japon dans un attentat au gaz sarin en 1995 dans le métro de Tokyo.

Après presque 20 ans de négociations, la Convention est entrée en vigueur le 29 avril 1997. L’OIAC, prix Nobel de la paix en 2013, couvre avec ses 192 Etats membres 98% de la population mondiale. Seuls trois pays n’y ont pas encore adhéré : l’Egypte, Israël et la Corée du Nord.

Au cours des deux dernières décennies, l’OIAC a supervisé la destruction de quelque 96% des stocks d’armes chimiques déclarés dans le monde, soit 72.304 tonnes.

Les États-Unis ont l’intention de détruire leurs armes chimiques ces prochaines années.

En septembre, le président russe Vladimir Poutine a déclaré que son pays avait détruit ses dernières armes chimiques dans le cadre d’un processus entamé en 2005.

– Comment fonctionne l’OIAC ?

Un pays qui a signé la Convention doit déclarer et détruire toutes les armes chimiques qu’il possède ou qu’il a abandonnées dans un autre pays. Il doit également se débarrasser de toutes ses installations impliquées dans la fabrication de telles armes.

L’OIAC oeuvre également à vérifier les allégations crédibles d’utilisation d’armes chimiques en envoyant sur place des experts, dont bon nombre sont issus des milieux militaires ou scientifiques.

Des échantillons sont prélevés et envoyés au laboratoire de l’OIAC dans la banlieue de La Haye, à Rijswijk, ou dans d’autres laboratoires sélectionnés, pour une analyse plus approfondie.

Depuis 1997, l’OIAC a effectué quelque 6.785 inspections sur 3.170 sites liés aux armes chimiques et sur 3.615 sites industriels.

En avril 2018, cette organisation internationale a été accusée par Moscou d’avoir trafiqué les résultats de son enquête sur l’empoisonnement au Royaume-Uni de l’ex-espion russe Sergueï Skripal pour accuser la Russie.

– Que fait l’OIAC en Syrie ?

La Syrie a adhéré sous pression internationale en septembre 2013 à l’OIAC après avoir admis détenir des armes chimiques.

Moscou et Washington avaient auparavant scellé un accord prévoyant le désarmement chimique de ce pays, pour éloigner la menace de frappes américaines après une attaque chimique, attribuée par les Occidentaux au régime, qui avait fait un millier de morts selon les estimations près de Damas le 21 août 2013.

Selon l’OIAC, 100% des armes chimiques déclarées par Damas, soit 1.300 tonnes au total, avaient été remises et détruites avant janvier 2016. Néanmoins, le secrétaire général de l’OIAC, Ahmet Uzumcu, évoque régulièrement des failles dans les déclarations syriennes.

En 2014, l’OIAC a établi en Syrie une mission d’enquête -pour la première fois dans un pays en proie à une guerre civile- qui a travaillé depuis sur plus de 70 attaques présumées. Ses inspecteurs ont été la cible d’une bombe en mai 2014.

En août 2015, le Conseil de sécurité de l’ONU a créé une mission d’enquête commune ONU-OIAC, le Joint Investigative Mechanism (JIM), dont le mandat s’est achevé fin 2017.

Cette mission a incriminé l’armée syrienne dans au moins trois attaques chimiques, dont deux au chlore, en 2014 et 2015, ainsi que le groupe jihadiste Etat islamique dans une attaque au gaz moutarde en 2015.

En octobre 2016, l’ONU et l’OIAC ont estimé que Damas était responsable d’une attaque au gaz sarin commise en avril 2017 contre la ville de Khan Chekikhoun, après laquelle les Etats-Unis avaient frappé en représailles une base aérienne syrienne.

– Existe-t-il des sanctions ?

L’OIAC est davantage un « chien de garde » qu’une force de police et dépend de l’honnêteté des Etats membres dans leurs déclarations.

Certains produits chimiques, comme le chlore, utilisé contre des civils sous forme gazeuse pendant la guerre civile en Syrie, sont exemptés de toute déclaration de ce type puisqu’ils sont utilisés dans l’industrie ou l’agriculture.

La Convention ne contient aucune mesure punitive spécifique. À ce jour, malgré la condamnation de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, aucun État membre n’a été publiquement accusé d’avoir violé la Convention.

– Rassemblement à Damas –

Dans la capitale syrienne, fief du régime, des milliers de personnes ont envahi lundi la place des Omeyyades, fermée à la circulation pour l’occasion, brandissant drapeaux syriens et portraits du président Assad pour dénoncer les frappes occidentales.

Samedi à l’aube, une semaine jour pour jour après l’attaque chimique présumée, ces trois pays avaient mobilisé navires de guerre et avions de chasse pour cibler des centres de recherche liés selon les Occidentaux au programme d’armement chimique du régime.

La riposte se voulait spectaculaire, mais Paris a reconnu que les Russes étaient prévenus. Et les sites pris pour cibles étaient « complètement vides », a assuré l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), précisant que « les forces présentes avaient été évacuées ».

« Mission accomplie », s’est toutefois félicité sur Twitter le président américain Donald Trump, ajoutant que le « résultat » de l’opération, « parfaitement exécutée », « n’aurait pu être meilleur ».

– « Transparence et neutralité » –

Dans un pays ravagé par une guerre complexe, opposant de multiples belligérants soutenus par des grandes puissances aux intérêts divergents, ces frappes ne remettent pas en question l’équilibre des forces.

« La conclusion pour moi, c’est que ces frappes ne changent rien. C’était une mise en scène orchestrée par Trump et (le président russe Vladimir) Poutine pour permettre à chacun de sauver la face », estime l’expert Nabeel Khoury, chercheur du centre de réflexion Atlantic Council à Washington.

Le président français Emmanuel Macron s’est d’ailleurs montré conciliant après plusieurs jours de déclarations au ton menaçant. La France « n’a pas déclaré la guerre » à la Syrie de Bachar al-Assad, a-t-il assuré dimanche.

M. Poutine avait mis en garde dimanche les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni contre de nouvelles frappes en Syrie, qui entraîneraient « inévitablement le chaos » dans les relations internationales.

Les frappes de samedi ont d’ailleurs été dénoncées dans un tweet par l’ambassade de Russie à La Haye, faisant valoir qu’elles avaient pour but de « saper la crédibilité » de la mission d’enquête de l’OIAC.

Les enquêteurs à Damas ont tenu « plusieurs réunions » avec des responsables du régime, pour discuter de la mission à mener « avec transparence et neutralité », a assuré le vice-ministre syrien des Affaires étrangères, Fayçal Mokdad, cité par l’agence officielle Sana.

« La Syrie a souligné lors de ces réunions qu’elle était disposée à coopérer et à fournir toutes les facilités nécessaires pour permettre à la délégation de mener à bien sa mission », a-t-il souligné.

Le travail s’annonce toutefois compliqué pour les enquêteurs, qui arrivent plus d’une semaine après les faits dans une zone passée depuis sous contrôle de l’armée syrienne et de la police militaire russe et où des opérations de déminage sont en cours.

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