Des rescapés dénoncent une « boucherie » après une « bavure » de l’aviation afghane

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Un A-29 à l’aéroport de Hamid Karzaï International, en Afghanistan, le 15 janvier 2016. L’A-29 est un aéronef léger capable d,effectuer un soutien aérien rapproché, de l’escorte aérienne, de la surveillance armée et des opérations d’interdiction aérienne. Archives/(US Air Force/Sgt. Nathan Lipscomb)

Témoins et rescapés ont évoqué mardi une « boucherie » au lendemain du bombardement par l’armée de l’air d’une école coranique du nord-est de l’Afghanistan soupçonnée d’abriter un rassemblement de commandants talibans.

Plus de 24 heures après le raid, survenu lundi à la mi-journée pendant une cérémonie de remise de diplômes en présence de plusieurs centaines d’élèves et de membres de leurs familles, le bilan des victimes de ce qui apparaît comme la pire « bavure » des forces aériennes afghanes récemment reconstituées restait incertain.

Le porte-parole du ministère de la Défense, le général Mohammad Radmanish, a fait état de « 18 commandants talibans tués et douze blessés ».

Il a reconnu mardi devant la presse qu’il y avait aussi eu des victimes civiles, ce qu’il avait initialement nié, mais sans en préciser le nombre et affirmant que les insurgés qui auraient « riposté par balles » au raid les ayant visés en étaient responsables.

Ce que le directeur de l’hôpital de Kunduz, la capitale régionale, le Dr Naim Mangal, a aussitôt démenti auprès de l’AFP : « Toutes les victimes ont été blessées par des éclats de bombes, aucun des 100 blessés et des six morts que nous avons reçus n’a été touché par des balles », a-t-il insisté.

Des sources de sécurité s’exprimant sous le couvert de l’anonymat avaient précédemment annoncé « 59 morts, dont une majorité d’enfants parfois âgés de huit ans, et 17 talibans », ainsi que « 57 blessés » acheminés à l’hôpital de Kunduz.

Face à cet afflux, les forces de sécurité ont d’ailleurs été sollicitées pour donner leur sang à l’hôpital, a déclaré un responsable.

Les forces aériennes afghanes, accusées mardi d’avoir fait de nombreuses victimes civiles en bombardant une école coranique dans le nord-est du pays, constituent un atout relativement récent face aux insurgés, tout juste reconstituées avec l’aide des Occidentaux.

L’aviation afghane a largué sa première bombe il y a un an à peine, remarquait début février un officier des American Air Forces. Et fin mars, elle utilisait pour la première fois des bombes « intelligentes » à guidage laser.

Mais cette montée en puissance s’est régulièrement accompagnée de bavures, selon l’Onu qui a comptabilisé plus de 300 victimes civiles dues aux pilotes afghans en 2017.

– Des dizaines d’appareils –

Un temps parmi les plus puissantes de la région grâce au soutien soviétique, l’aviation afghane a été anéantie par la guerre civile des années 90 puis par le régime taliban. Et quand l’Otan a entrepris de la faire renaître, autour de 2007/2008, à peine lui restait-il quelques Mig en fin de carrière.

Aujourd’hui les forces afghanes peuvent compter sur plusieurs dizaines d’équipages formés et un large éventail d’appareils, d’une douzaine d’avions d’attaque brésiliens A-29 Super Tucano, dont les missions ont plus que doublé en un an, aux hélicoptères d’attaque prisés des troupes dont ils assurent la protection, selon les officiers américains qui les encadrent.

C’est le cas notamment des MD-530, capables d’évoluer par forte chaleur et à haute altitude – l’Afghanistan est un pays de montagnes, avec une capitale, Kaboul, à plus de 1.800 m: l’armée afghane dispose de 25 appareils et en comptera 55 d’ici la fin de l’année, équipés de roquettes et de mitrailleuses.

Les vieux hélicoptères soviétiques MI-17 sont progressivement remplacés par 150 Black Hawks américains auxquels s’adjoignent 24 avions C-208 utilisés pour des largages et des missions sanitaires; quatre C-130 cargo; et bientôt une trentaine de Cessna AC-208 américains, capables de transporter des passagers comme des missiles.

– Lourd bilan –

La mission de l’Onu en Afghanistan, qui a comptabilisé 631 victimes civiles dues aux opérations aériennes (dont 295 morts) en 2017, « le bilan annuel le plus lourd des opérations aériennes » depuis 2001, en impute la moitié (99 morts et 210 blessés) aux pilotes afghans – les autres sont dus aux forces américaines.

Ainsi, en août 2017, 13 civils dont des femmes et des enfants avaient été tués « par erreur » dans la province de Herat (ouest) et en octobre, dix policiers afghans ont trouvé la mort dans le bombardement d’un fief taliban du Helmand (sud).

Cependant, l’aviation afghane a effectué une moyenne de 40 sorties hebdomadaires sur l’année contre 25 pour les forces américaines, notent les officiers de l’Otan.

– « Unités rouges » –

Le porte-parole de la Défense a assuré que les hélicoptères ciblaient « une réunion de chefs talibans du nord-est dans un centre d’entraînement des unités rouges » (les unités d’élite des talibans), dans le district de Dashte Archi, largement sous le contrôle des rebelles, à plusieurs dizaines de kilomètres de Kunduz.

Il a annoncé l’envoi de deux délégations, une du ministère de la Défense et une autre de la présidence, pour procéder à « une enquête complète » sur l’opération qui survient un mois après l’offre de paix du président Ashraf Ghani aux insurgés.

La Mission de l’ONU en Afghanistan a également dépêché dès mardi matin une équipe pour faire la lumière sur cette attaque.

Un témoin interrogé par l’AFP, Youssuf, a dit avoir vu les hélicoptères arriver : « C’était une grande madrasa : les gens étaient assis en rang. Il y avait 1.000 personnes au moins, peut-être 2.000 qui assistaient à la cérémonie de +remise des turbans+ », qui récompense des jeunes gens ayant mémorisé l’intégralité du Coran.

« C’étaient des étudiants et des gens du coin, je n’ai pas vu de talibans. Les hélicoptères ont bombardé les rangs des élèves. J’ai vu du sang partout, des morceaux de corps éparpillés… »

Selon lui, la madrasa était adjacente à la mosquée de Dashte Archi et les deux bâtiments ont été frappés ainsi que le site de la cérémonie.

– Corps décapités –

 

Un autre témoin, arrivé sur les lieux juste après la frappe, Abdul Khalil, a affirmé à l’AFP avoir « compté 35 corps, la plupart décapités ».

« Dans ma seule tribu, 15 personnes ont été tuées dont mon neveu de 15 ans », a-t-il ajouté, parlant d’une « boucherie » : « tout était couvert de sang et le sol, jonché de morceaux de corps, de têtes, de membres. »

Des sources de sécurité ont accusé les rebelles d’avoir spécialement planifié la réunion de leurs commandants dans cette école religieuse et disposé de « nombreux gardes à moto tout autour ».

Selon un commandant taliban joint par l’AFP au Pakistan, qui a confirmé que ce district est bien sous le contrôle des insurgés, au moins 750 étudiants s’apprêtaient à recevoir leur diplôme avant de partir en vacances pour deux mois.

« Avec les familles invitées pour l’occasion, au moins 2.000 personne étaient rassemblées » dans l’enceinte de la mosquée et de l’école a-t-il raconté, précisant que la madrasa, ouverte au public, accueille en règle générale quelque 3.500 étudiants dont la moitié environ sont des pensionnaires.

Il a en revanche nié la présence de commandants.

Ce drame intervient dans le contexte des offres de paix du président Ghani qui a proposé début mars aux talibans de déposer les armes et de se transformer en mouvement politique. Ces derniers n’y ont officiellement pas donné suite un mois plus tard.

Dans un communiqué mardi soir, le chef de l’Etat a présenté ses « condoléances » aux victimes et ordonné qu’une assistance leur soit fournie, promettant une enquête « minutieuse ».

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