Le régime syrien en «état d’alerte» face à la menace d’une frappe occidentale

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L’armée syrienne mène, avec le soutien de la Russie, une campagne militaire d’envergure pour reconquérir le territoire national. (Archives/Nezar Mihoub/Sputnik)

Le régime syrien était confronté mardi à la menace d’une riposte militaire occidentale, le président américain Donald Trump s’engageant à répondre « avec force » et de manière imminente à une attaque chimique présumée qui a déclenché un tollé international.
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Mise à jour 10-04-2018 à 11h39

Alors que La Russie va déposer ce mardi à l’ONU un projet de résolution concurrent de celui des Etats-Unis pour exiger « une enquête » qui impliquerait l’Organisation internationale sur les armes chimiques (OIAC), a annoncé mardi qu’elle allait envoyer « sous peu » une équipe d’investigation dans la poche rebelle de Douma, en Syrie, pour enquêter sur l’attaque chimique présumée qui a déclenché un tollé international.

L’OIAC, qui a reçu une invitation officielle de Damas pour venir enquêter, « a demandé à la République arabe syrienne d’effectuer les arrangements nécessaires pour ce déploiement », a fait savoir l’organisation dans un communiqué. « L’équipe se prépare à se déployer en Syrie sous peu », a-t-elle ajouté.

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Depuis l’attaque présumée aux « gaz toxiques » qui aurait fait des dizaines de morts samedi dans la ville de Douma, dernier bastion rebelle aux portes de la capitale syrienne, Washington et les capitales occidentales maintiennent la pression sur le pouvoir de Bachar al-Assad, qui dément toute responsabilité.

Lundi, l’ambassadeur syrien à l’ONU Bachar al-Jaafari a accusé les Etats-Unis, la France et d’autres pays occidentaux de professer de fausses accusations contre Damas « de façon à ouvrir la voie à une attaque en Syrie comme l’agression criminelle des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne en Irak en 2003 ».

Une riposte militaire pourrait cependant attendre un vote au Conseil de sécurité de l’ONU, probablement mardi, sur un projet de résolution américain créant un mécanisme d’enquête international sur l’usage des armes chimiques en Syrie.

Rejetant l’initiative américaine, Moscou, allié indéfectible du régime syrien, va déposer son propre projet de résolution.

Le secrétaire-général de l’ONU Antonio Guterres a quant à lui réclamé une enquête « impartiale » sur le drame.

« C’était atroce », « horrible », a lancé Donald Trump à la Maison Blanche, au sujet de l’attaque chimique présumée. « Nous y répondrons avec force », a-t-il averti lundi soir, promettant des décisions majeures « très bientôt ».

– « Etat d’alerte » –

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), l’armée syrienne a d’ailleurs placé ses forces « en état d’alerte » pour les trois jours à venir dans les aéroports et les bases militaires du pays déchiré depuis 2011 par une guerre dévastatrice.

Les troupes se préparaient à tout déploiement rapide, notamment à Damas, mais aussi dans la province de Homs (centre), ou encore celle de Deir Ezzor (est), selon le directeur de l’Observatoire, Rami Abdel Rahmane.

Cette mesure est généralement adoptée « en réaction à des menaces extérieures », a-t-il précisé.

Dans les rues de la capitale, des Syriens ne semblaient pas impressionnés par les menaces de l’étranger.

« Personne n’a peur d’une frappe », lance sur un ton de défi Amal, ingénieure de 27 ans. « On sait que tout ce qu’ils font, c’est pour miner (…) l’engagement de l’armée qui libère les régions » tenues par la rébellion, a-t-elle souligné.

« Honnêtement, je n’ai pas peur d’une frappe américaine. Après sept ans de ce qu’on a vu avec la guerre (…) il n’y a plus de peur », lâche de son côté Rahf, une étudiante.

En avril 2017, Donald Trump avait déjà fait bombarder une base militaire syrienne, en riposte à une attaque au gaz sarin imputée au régime, qui avait tué plus de 80 civils à Khan Cheikhoun (nord-ouest).

Ces dernières semaines, les Etats-Unis et la France avaient brandi à plusieurs reprises la menace de nouvelles frappes.

Selon les Casques Blancs, les secouristes en zones rebelles, et l’ONG médicale Syrian American Medical Society, plus de 40 personnes ont été tuées, tandis que plus de 500 blessés ont été soignés, souffrant notamment de « difficultés respiratoires ».

Les forces du régime empêchant tout accès à Douma, les journalistes ne peuvent pas vérifier de manière indépendante ces accusations. L’AFP n’a en outre plus de correspondants dans la ville, toujours sous le contrôle des rebelles.

Pour la deuxième fois en deux jours, Donald Trump s’est entretenu au téléphone avec son homologue français Emmanuel Macron. Les deux présidents souhaitent « une réaction ferme de la communauté internationale », a rapporté l’Elysée.

– Ligne rouge franchie ? –

« Si la ligne rouge a été franchie, elle donnera lieu à une riposte », a renchéri mardi le porte-parole du gouvernement français, Benjamin Griveaux.

Face à l’initiative américaine concernant un mécanisme d’enquête international, la Russie a monté son propre projet de résolution, qui impliquerait l’Organisation internationale sur les armes chimiques (OIAC).

« Nous déposerons aujourd’hui un projet de résolution qui exigera une enquête », a déclaré le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. Selon lui, les forces russes en Syrie et le régime syrien sont en mesure de garantir la sécurité des inspecteurs de l’OIAC.

Depuis le début de la crise, Moscou et le régime n’ont de cesse d’accuser Washington et les puissances occidentales de chercher un « prétexte » pour mener des frappes en Syrie. La Russie en outre a mis en garde lundi contre « de graves conséquences » en cas de frappes aériennes occidentales en Syrie.

Le conflit qui déchire la Syrie depuis 2011 a fait plus de 350.000 morts et s’est complexifié au fil des années avec l’implication de puissances étrangères sur un territoire morcelé.

L’attaque chimique présumée de samedi a eu lieu dans la ville de Douma, dernier fief rebelle aux portes de Damas que le régime est déterminé à reprendre coûte que coûte.

Les forces syriennes y ont lancé le 18 février une vaste offensive qui a tué plus de 1.600 personnes et qui a été suivie par l’évacuation de dizaines de milliers de combattants insurgés et leurs familles vers le nord-ouest du pays.

La France, qui s’est à nouveau déclarée prête mardi à une « riposte » si la « ligne rouge » avait été franchie par le régime de Damas, dispose de plusieurs options militaires pour frapper en Syrie.

– Seul ou à plusieurs? –

Washington et Paris parlent d’une même voix depuis les attaques chimiques présumées de samedi contre la population de Douma. Donald Trump et Emmanuel Macron souhaitent tous deux « une réaction ferme » envers Damas, ce qui ouvre la possibilité d’une riposte commune.

Paris est certes capable de frapper « en autonomie », mais en cas de riposte en Syrie, « cela se ferait en lien avec les Américains, sans doute », a récemment déclaré le chef d’état-major français, le général François Lecointre.

En outre, « il est probable que les Britanniques se joignent aux Américains et aux Français d’une manière ou d’une autre », estime Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Paris et Washington pourraient également vouloir faire participer les pays arabes. Le ministre américain de la Défense Jim Mattis a affirmé vouloir « s’occuper du problème (…) en coopération avec nos alliés et nos partenaires, depuis l’Otan jusqu’au Qatar ».

– Depuis les airs ou la mer –

Parmi les scénarios possibles côté français figure l’envoi d’avions Rafale armés de missiles de croisière Scalp. La portée de ces missiles, supérieure à 250 km, permet de frapper sans que les avions n’aient à survoler la Syrie, dont le ciel est protégé par les défenses anti-aériennes russes.

Les appareils pourraient décoller de Jordanie ou des Emirats Arabes unis, pays qui accueillent chacun une base française.

Mais Paris pourrait aussi décider de faire décoller ses Rafale de son territoire national, et organiser deux ou trois ravitaillements en vol pour leur faire rejoindre la zone. Une option qui a le mérite de la discrétion, souligne une source militaire. « En métropole, personne ne voit ce qu’on prépare ».

C’est l’option qu’avait choisie le président François Hollande en août 2013, après des attaques chimiques dans la Ghouta qui avaient fait plus de 1.400 morts. Mais Barack Obama avait finalement renoncé à lancer une opération en Syrie, forçant Paris à se raviser alors qu’une demi-douzaine de Rafale armés se tenaient prêts à décoller de la base de Saint-Dizier (est).

Autre possibilité: lancer des frappes depuis une frégate multi-missions (FREMM) équipée de missiles de croisière navals (MdCN), dont la portée de plusieurs centaines de kilomètres permet de viser en profondeur des objectifs stratégiques, en restant dans les eaux internationales.

« La France dispose en permanence d’une frégate de premier rang en Méditerranée orientale, dans le cadre de l’opération Chammal » au Levant, souligne l’état-major français, sans préciser quel type de bâtiment croise actuellement au large de la Syrie.

Quelle que soit l’option choisie, « le principal risque, c’est la riposte sol-air », rappelle un haut gradé, en référence aux systèmes de défense anti-aériennes et anti-missiles en Syrie.

Moscou dispose en Syrie de systèmes de défense anti-aérienne S-300 et S-400, ainsi que de dizaines de chasseurs et de bombardiers opérant en soutien au régime.

En février, un F-16 israélien a été abattu en Syrie après avoir bombardé une base militaire syrienne. Lundi, Russes et Syriens ont accusé Israël d’avoir de nouveau frappé cette base, mais selon Moscou, cinq des huit missiles téléguidés aurait été détruits.

– Le choix des cibles –

« Il est difficilement imaginable qu’on se contente d’une frappe symbolique, détruire seulement une base aérienne par exemple, mais personne n’imagine que la France et les USA souhaitent aller jusqu’à une opération de changement de régime. Le curseur se situera quelque part entre les deux », estime Bruno Tertrais.

Selon lui, les frappes risquent de viser « des bases et de centres de commandement, en évitant la présence russe et la présence iranienne », sous peine de risquer une escalade avec Moscou.

« En cas de menace pour nos soldats, les forces militaires russes prendront des contremesures aussi bien contre les missiles que leurs vecteurs », a prévenu en mars le chef d’état-major des armées russes, le général Valeri Guerassimov, cité par le site d’informations Sputnik.

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