Moscou, Téhéran et Ankara: l’alliance d’intérêts des maîtres du jeu en Syrie

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De g. à d., les ministres des Affaires étrangères turc, Mevlut Cavusoglu, russe, Sergei Lavrov, et iranien, Javad Zarif, lors d’une réunion sur la Syrie, le 16 mars 2018 à Astana. (AFP/Archives/Alexey FILIPPOV)

La Turquie, la Russie et l’Iran, dont les dirigeants se rencontrent mercredi à Ankara pour un sommet consacré à la Syrie, sont devenus les maîtres du jeu dans ce pays ravagé par le conflit, profitant de l’effacement de Washington et ses alliés.

En janvier 2017, ces trois pays ont lancé le processus d’Astana, excluant Washington et concurrençant les négociations menées dans le cadre de l’ONU.

Ce processus a notamment abouti à un accord sur la création en Syrie de quatre « zones de désescalade » ayant permis une diminution des violences dans certains secteurs. Mais la recherche d’un règlement du conflit syrien patine, notamment du fait des intérêts contradictoires de Moscou, Ankara et Téhéran.

Pour Sinan Ulgen, président du Center for Economics and Foreign Policy (Edam), basé à Istanbul, ces trois pays sont désormais les principales forces en présence en Syrie car elles ont été « disposées à investir des ressources militaires pour influencer le conflit ».

« Pendant longtemps, les forces occidentales n’ont pas voulu s’engager militairement. Ainsi, la Syrie se trouve désormais divisée en différentes zones d’influence reflétant la présence militaire de ces pays », ajoute ce professeur invité à Carnegie Europe.

Après avoir soutenu contre le régime syrien des groupes de l’opposition dite « modérée », les Etats-Unis, à la tête d’une coalition internationale anti-jihadistes, concentrent désormais leurs efforts en Syrie sur la lutte contre le groupe Etat islamique (EI). Ils s’appuient sur des milices kurdes et ne pèsent plus de tout leur poids en vue d’un règlement du conflit.

Le président américain Donald Trump a même affirmé le 30 mars que les Américains quitteraient la Syrie « très bientôt », alors que l’EI est en passe d’être totalement vaincu.



– ‘Gérer la guerre’ –

Moscou et Téhéran sont les principaux soutiens du régime du président Bachar al-Assad et l’ont aidé à reprendre plus de la moitié du territoire syrien.

Quant à la Turquie, elle affirme avoir « sécurisé », avec l’aide de ses supplétifs rebelles syriens, « 2.000 km2 » dans le nord de la Syrie, au cours d’une opération menée entre août 2016 et mars 2017.

Et elle mène depuis janvier une nouvelle offensive contre les Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde alliée de Washington dans la lutte contre l’EI, mais classée « terroriste » par Ankara. Le bastion kurde d’Afrine a ainsi été pris le 18 mars.

« Le processus d’Astana est un moyen à travers lequel la Turquie, la Russie et l’Iran tentent de gérer la guerre et servir leurs divers intérêts », estime Elizabeth Teoman, analyste à l’Institute for study of war (ISW).

Selon elle, la Turquie cherche à sécuriser des territoires pour y implanter les rebelles qui lui sont acquis, alors que Moscou veut « protéger les bases navales et aériennes russes le long de la mer Méditerranée ».

Et si la Turquie « est un partenaire plus faible » que la Russie ou l’Iran sur le terrain, selon Mme Teoman, son contrôle étendu dans le nord de la Syrie « renforce sa position au sein de (l’alliance) tripartite ».

– Fragiliser l’Otan –

Plusieurs experts mettent également en avant la volonté russe et iranienne de jouer des tensions croissantes entre la Turquie et les Etats-Unis, notamment du fait du soutien américain aux YPG.

Le président turc a ainsi clairement exprimé sa volonté de poursuivre son offensive en Syrie jusqu’à Minbej, ville tenue par les YPG où sont également postés des soldats américains.

« Moscou espère probablement diriger la colère de la Turquie contre les Américains (…) Cela servirait les intérêts russes à la fois en Syrie et plus globalement, en créant des fissures dans l’Otan », explique Aron Lund, du think-tank américain Century Foundation.

Selon Mme Teoman, « la Russie et l’Iran pourraient encourager la Turquie à mener en priorité des opérations qui peuvent mettre en danger les forces américaines, couper les voies d’approvisionnement américaines ou limiter les opérations américaines ».

Mais des points de dissensions subsistent entre les trois pays du fait de leur soutien à des camps opposés.

« La coopération turco-russe est fonctionnelle, mais connaît des frictions. Poutine et Erdogan exercent des pressions pour restreindre et modeler le comportement l’un de l’autre », observe Mme Teoman.

Par conséquent, peu de résultats concrets sont attendus lors du sommet prévu mercredi à Ankara entre les présidents turc Recep Tayyip Erdogan et ses homologues russe Vladimir Poutine et iranien Hassan Rohani.

« La Syrie est très compliquée, et même si les Russes et d’autres travaillent dur pour leurs intérêts, avoir une bonne emprise sur la situation reste peu évident », estime M. Lund.

De nombreuses initiatives ont été prises pour tenter de régler le conflit syrien, qui a fait plus de 350.000 morts depuis 2011, mais elles ont toutes échoué.

Les chefs d’Etat russe Vladimir Poutine, turc Recep Tayyip Erdogan et iranien Hassan Rohani, dont les pays se sont imposés comme les maîtres du jeu dans ce conflit, doivent se rencontrer mercredi à Ankara pour un sommet consacré à la Syrie.

En janvier 2012, après l’échec d’un premier plan arabe prévoyant un arrêt des violences, la libération des détenus et le retrait de l’armée des villes, les chefs de diplomatie arabes adoptent une initiative prévoyant un transfert de pouvoirs d’Assad à son adjoint et un cabinet d’union.

« Finies les solutions arabes », réagit le régime, se disant déterminé à en finir avec la révolte, réprimée dans le sang.

Le 30 juin 2012 à Genève, le « Groupe d’action sur la Syrie » (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, la Ligue arabe, la Turquie et l’UE) rédige un document, appelant à un gouvernement de transition doté des pleins pouvoirs, sans évoquer clairement le sort de M. Assad.

Les Etats-Unis estiment que ce plan ouvre la voie à l’ère « post-Assad ». La Russie et la Chine, alliées du régime, réaffirment qu’il revient aux Syriens de déterminer leur avenir.

En janvier 2014, les premiers pourparlers entre opposition et régime se tiennent à Genève sous la pression des Etats-Unis et de la Russie. Mais le 15 février, le médiateur de l’ONU, Lakhdar Brahimi, qui avait remplacé Kofi Annan en 2012, met fin aux discussions avant de démissionner à son tour.

En novembre 2015, une feuille de route est définie à Vienne par 17 pays, dont les grandes puissances et des protagonistes du conflit comme l’Arabie saoudite et l’Iran. Elle porte sur un cessez-le-feu, une aide humanitaire et une amorce de processus politique entre le régime et l’opposition modérée. Mais l’avenir d’Assad n’est pas réglé.

Le 18 décembre, le processus de Vienne est validé par l’ONU.

Début 2016, trois rounds de négociations indirectes entre régime et groupes de l’opposition se tiennent à Genève, sous la supervision du nouvel émissaire de l’ONU, Staffan de Mistura. Ils bloquent sur les modalités d’une transition et se heurtent à des violations d’une trêve.

De mars à juillet 2017, quatre séries de pourparlers indirects sont organisées, sans résultat.

Le 14 décembre, à l’issue d’un nouveau cycle de négociations, l’émissaire de l’ONU accuse Damas d’avoir fait capoter les pourparlers en refusant de dialoguer avec l’opposition.

Le 26 janvier 2018, le neuvième cycle onusien s’achève sans succès à Vienne. Les négociations se déroulaient d’ordinaire à Genève, mais ont été délocalisées pour des raisons logistiques.

En janvier 2017, la Russie et l’Iran, alliés du régime, et la Turquie, soutien des rebelles, lancent sans l’implication de Washington le processus d’Astana, des discussions réunissant dans la capitale kazakhe des représentants de Damas et une délégation rebelle.

Ces trois « parrains » ont pris en main le dossier syrien en imposant fin décembre 2016 un cessez-le-feu entre armée et rebelles. Engagée militairement depuis 2015, la Russie a changé la donne dans le conflit en volant au secours de l’armée syrienne.

Sept cycles de négociations ont depuis eu lieu et abouti à un accord sur la mise en place de quatre « zones de désescalade » qui ont parfois permis une diminution des violences, mais seulement dans certains secteurs.

Fin janvier 2018, le « Congrès du dialogue national syrien » convoqué à Sotchi par Moscou, avec le soutien de Téhéran et Ankara, se solde par un échec, en l’absence des principaux opposants et des Kurdes.

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