Nucléaire iranien: Téhéran et Moscou rejettent tout nouvel accord

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Le président iranien Hassan Rohani à Tabriz le 25 avril 2018 a exclu toute renégociation de l’accord nucléaire de 2015. (AFP/ATTA KENARE)

Téhéran et Moscou ont catégoriquement rejeté mercredi tout nouvel accord sur le nucléaire iranien, fustigeant les propos de Donald Trump et Emmanuel Macron qui ont annoncé la veille leur intention de « travailler » ensemble sur un nouveau texte.

Fruit d’âpres négociations diplomatiques entre l’Iran et le groupe 5+1 (Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) en juillet 2015, l’accord de Vienne semble aujourd’hui plus fragilisé que jamais.

Le président américain et son homologue français sont restés évasifs sur les contours, la portée et les conséquences exactes de ces nouvelles négociations qu’ils appellent de leurs voeux.

« Nous souhaitons pouvoir désormais travailler sur un nouvel accord avec l’Iran », a lancé M. Macron, évoquant la possibilité que son homologue américain mette à exécution sa promesse de campagne de jeter aux orties ce texte visant à empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique.

« Ensemble, avec un chef d’un pays européen, ils disent: +Nous voulons décider pour un accord conclu à sept+. Pour quoi faire? De quel droit? », a rétorqué mercredi matin le président iranien Hassan Rohani.

« Avec cet accord, nous avons fait tomber les accusations et prouvé que les Etats-Unis et Israël mentent à propos de l’Iran depuis des décennies », a-t-il asséné.

S’en prenant à M. Trump sans le citer, M. Rohani a lancé: « Vous n’avez aucune expertise en politique ni en matière de droit ou d’accords internationaux. Un commercial, un homme d’affaires, un bâtisseur de tours, comment pourrait-il émettre un jugement sur les affaires internationales? ».

– « Sans alternative » –

Le texte de 2015 prévoit une levée progressive et conditionnelle des sanctions internationales imposées à l’Iran en échange de la garantie que Téhéran ne se dotera pas de l’arme atomique.

L’accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015 prévoit une levée progressive et conditionnelle des sanctions internationales imposées à l’Iran en échange de la garantie que Téhéran ne se dotera pas de l’arme atomique.

Cet accord a été conclu entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni), plus l’Allemagne.

Donald Trump et Emmanuel Macron ont évoqué mardi leur volonté d’aboutir à un nouvel accord avec l’Iran, tout en constatant leur profond désaccord sur le texte existant, qui semble plus fragilisé que jamais.

– Plus de 12 ans de crise –

Fin 2002, des photos satellites américaines révèlent l’existence de sites nucléaires secrets iraniens. Débutent alors plus de 12 ans de crise, ponctuée de négociations, de menaces et de ruptures.

En juin 2013, Hassan Rohani, qui représentait déjà son pays lors de premières discussions en 2003, est élu président en Iran. Il obtient l’aval du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, pour sortir les discussions de l’enlisement.

Fin novembre 2013, les négociations débouchent sur un accord pour six mois limitant des activités nucléaires sensibles moyennant une levée partielle des sanctions. L’accord définitif est conclu à Vienne le 14 juillet 2015.

– Réduction des capacités nucléaires –

Téhéran s’engage à réduire ses capacités nucléaires (centrifugeuses, stock d’uranium enrichi…) pendant plusieurs années.

Le but est de rendre quasiment impossible la possibilité pour l’Iran de fabriquer une bombe atomique, tout en assurant à Téhéran, qui dément toute visée militaire, le droit de développer une filière nucléaire civile.

Conformément à ce qui est prévu par l’accord, l’Iran a réduit à 5.060 le nombre de ses centrifugeuses en activité servant à enrichir l’uranium (contre 10.200 au moment de la signature de l’accord) et s’engage à ne pas dépasser ce nombre pendant 10 ans.

Téhéran a également accepté de modifier son réacteur à eau lourde d’Arak, sous le contrôle de la communauté internationale, de manière à rendre impossible la production de plutonium à usage militaire dans cette installation.

Selon les termes de l’accord, ces différentes mesures font passer à un an ce que les spécialistes appellent le « breakout time » : le temps qu’il faudrait à Téhéran pour fabriquer une bombe atomique. Au moment de la signature de l’accord, cette durée était estimée à deux ou trois mois.

– Contrôle –

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est chargée de contrôler régulièrement tous les sites nucléaires iraniens, avec des prérogatives considérablement accrues.

L’Iran a accepté un « accès » limité de l’AIEA à des sites non nucléaires, notamment militaires.

Dans son dernier rapport trimestriel, en février dernier, comme dans les précédents, l’AIEA a indiqué que l’Iran respectait ses engagements.

– Levée des sanctions –

L’accord est entré en vigueur le 16 janvier 2016, ouvrant la voie à une levée partielle des sanctions internationales contre l’Iran.

Nombre d’entre elles ont depuis été levées, ouvrant notamment la porte aux investissements étrangers.

Les embargos de l’ONU sur les armes conventionnelles et sur les missiles balistiques sont maintenus jusqu’en 2020 et 2023 respectivement. Cependant, le Conseil de sécurité peut accorder des dérogations au cas par cas.

– Trump et l’ultimatum au 12 mai –

En octobre 2017, Donald Trump, qu’une loi oblige à se prononcer auprès des parlementaires tous les 90 jours, refuse de « certifier » que Téhéran respecte ses engagements, mais assure que son pays ne se retirera pas de l’accord pour l’instant.

Le 12 janvier 2018, le président américain prolonge la suspension des sanctions économiques, levées dans le cadre de l’accord. Mais il exige un « accord » des Européens pour « remédier aux terribles lacunes » du texte avant le 12 mai, prochaine échéance américaine pour la suspension des sanctions.

La Russie s’est elle aussi montrée inflexible

Cet accord est « sans alternative », a assuré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, rappelant qu’il était « le fruit des efforts diplomatiques de nombreux Etats ».

Le scepticisme est également venu de Bruxelles. L’accord actuel « doit être préservé », a réagi la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.

En visite à Téhéran, même le réalisateur américain Oliver Stone s’est dit « particulièrement choqué » de voir M. Macron, au côté du président Donald Trump, appeler à une révision de l’accord sur le nucléaire iranien.

« Je ne pouvais pas le croire », a lâché le cinéaste, Français par sa mère.

M. Macron, qui devait s’exprimer mercredi devant le Congrès américain, a souligné qu’il ne fallait pas déchirer « un accord pour aller vers nulle part », mais construire « un nouvel accord qui est plus large », a-t-il poursuivi.

Il a souligné sa volonté d’aborder avec M. Trump « tous les sujets de la région », dont la Syrie et les activités balistiques de Téhéran.

Depuis son arrivée à la Maison Blanche en janvier 2017, Donald Trump n’a cessé de brocarder l’accord conclu par son prédécesseur Barack Obama, un texte qu’il a une nouvelle fois qualifié de « ridicule » mardi. Il se dit ouvert à un nouvel accord « beaucoup plus large » aux fondations « solides ».

« Nous verrons ce qui se passera après le 12 (mai) », a-t-il lâché, évoquant la date à laquelle il devra avoir pris une décision.

« Ecrire l’Histoire »

Venu à l’origine pour convaincre son homologue américain, M. Macron semble avoir infléchi sa position. Il avait souligné dimanche sur la chaîne Fox News que, hors de cet accord, « il n’y a pas de plan B ».

Il avait alors reçu l’appui de la Chine et la Russie, qui avaient annoncé qu’elles bloqueraient toute tentative de « saboter » l’accord nucléaire et jugé « inacceptable » toute révision.

Premier dirigeant étranger à effectuer une visite d’Etat aux Etats-Unis sous la présidence Trump, Emmanuel Macron a tout fait pour continuer de nouer une relation étroite, personnelle, avec un homologue dont la vision du monde est pourtant, à de nombreux égards, diamétralement opposée à la sienne.

Les deux dirigeants, que plus de 30 ans séparent, ont ostensiblement affiché leur « amitié » depuis l’arrivée de M. Macron lundi à Washington.

Emmanuel Macron pourra exprimer mercredi devant le Congrès, sans Trump, sa propre vision du monde face aux 100 sénateurs et 435 représentants des Etats-Unis. Un honneur déjà accordé à plusieurs présidents français, le dernier en date étant Nicolas Sarkozy en 2009.

Il doit plaider pour une action commune des deux pays afin de « réinventer l’ordre mondial du XXIe siècle ». Pour lui, les Etats-Unis et la France doivent montrer leur volonté de « continuer à écrire l’histoire ensemble ».

Mardi soir, un fastueux dîner d’Etat en l’honneur des Macron a réuni 130 invités de marque à la Maison Blanche, décorée de fleurs de cerisiers.

Les deux présidents ont chacun porté un toast à l’amitié entre leurs pays. « Beaucoup commentent notre amitié personnelle », a remarqué Emmanuel Macron. « Des deux côtés de l’océan, il y a deux ans de cela, peu auraient prédit que vous et moi allions nous retrouver à cet endroit ».

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