En Syrie, la crédibilité politique de toutes les grandes puissances est en jeu

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La base navale que Moscou a déployé à Tartous, en Syrie, est équipée de systèmes sol-air et d’armes de lutte anti-sous-marine (Sputnik)

Mise à jour du 14/04/2018, à 8h18: Peu de temps suite à la publication de cette analyse, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont lancé des frappes aériennes contre le régime syrien. Cette analyse reste cependant utile pour comprendre ce qui était en jeu pour les grandes puissances impliquées en Syrie. Vous pouvez lire tous les détails sur les frappes occidentales ici.


On assiste depuis le début de la semaine à une forte escalade politique et militaire en Syrie. Alors qu’il semble de plus en plus certain qu’une attaque chimique ait été menée contre des civils dans la Ghouta orientale, les menaces et promesses de la Russie, des États-Unis et de la France ont atteint un tel niveau que tout pays qui ne respecterait pas sa “promesse” va perdre en crédibilité internationale.

La menace russe de riposter avec force contre toute attaque occidentale en Syrie a incité le président Trump à tweeter (avant de se rétracter à moitié) que des missiles américains allaient s’abattre en Syrie. En arrière-plan, le président Macron évalue les possibilités de frappes conjointes France/États-Unis/Royaume-Uni en Syrie, suite à l’attaque chimique. En parallèle, l’ONU semble être retournée à son rôle d’observatrice impuissante typique de la Guerre froide, alors qu’elle appelle à la retenue chez tous. Quels sont les enjeux pour tous ces acteurs?

La Russie

Les présidents turc Recep Tayyip Erdogan, russe Vladimir Poutine et iranien Hassan Rohani ont échangé une poignée de main devant les caméras avant d’entamer les discussions au palais présidentiel à Ankara le 4 avril 2018. (POOL/AFP/TOLGA BOZOGLU)

Grande puissance impliquée dans la région ayant eu le plus de pertes (humaines et matérielles), la Russie aura quand même eu l’opportunité de tester plusieurs nouvelles armes lors du conflit syrien (en plus de le faire dans l’est de l’Ukraine), démontrant les avancées de son industrie militaire. Pour la Russie, le conflit syrien aura aussi été une occasion en or de s’opposer politiquement aux grandes puissances occidentales avec certains succès. Parmi eux, on note la relation (tumultueuse, il est vrai) avec la Turquie (qui est un allié de l’OTAN!) et un poids politique plus important au Proche-Orient. Ces succès politiques auront eu comme impact indirect de renforcer la Russie dans ses divers épisodes de tensions en Europe, en plus de généralement ramener la Russie comme acteur incontournable dans les discussions dans diverses crises internationales.

Pour autant, ce conflit démontre aussi les limites de la puissance russe. En effet, celle-ci n’aura pas pu s’engager aussi activement qu’il aurait été nécessaire pour mâter la rébellion au régime de Bachar Al-Assad. Un tel engagement militaire aurait probablement été trop important pour les forces militaires russes, qui sont encore dans un long et lent processus de reconstruction depuis la fin de l’Union soviétique. De plus, l’engagement limité actuel des Russes en Syrie aura entraîné plusieurs réactions fortes de la part de l’Occident, isolant le régime de Poutine encore plus face à l’Europe. Finalement, la crédibilité politique russe a été malmenée puisqu’elle a reconnu implicitement qu’il y a eu une attaque chimique en Syrie, alors qu’elle affirme le contraire. En effet, la Russie a affirmé que des frappes américaines “détruiraient les preuves d’une attaque chimique en Syrie”.

Pour Poutine, la menace explicite d’abattre tout missile et avion menant des frappes contre le régime Al-Assad, quitte à entrer en combats directs avec les forces occidentales en Syrie, le place devant un défi qu’il ne peut pas perdre : s’il échoue à empêcher une action occidentale, le prestige militaire que les Russes ont acquis en Syrie va voler en éclat et la faiblesse politique de la Russie sera ouvertement exposée.

La France

Le président Macron à l'Élysée, le 9 avril 2018. (LUDOVIC MARIN/AFP)
Le président Macron à l’Élysée, le 9 avril 2018. (LUDOVIC MARIN/AFP)

Depuis le début des opérations de la coalition internationale en Syrie, la France aura eu un rôle assez guerrier, même si sa participation passe généralement inaperçue dans les médias internationaux. Un exemple frappant était la volonté de l’ancien président François Hollande de frapper vite et fort le régime de Bachar Al-Assad suites aux attaques chimiques de 2013. On se rappellera que le président Obama avait, à l’époque, indiqué comme étant une “ligne rouge” l’usage d’armes chimiques et que, finalement, il s’était abstenu de mener des opérations militaires suite à cet épisode. Finalement isolé, malgré de fortes tractations politiques, le président Hollande avait dû se résigner à ne pas mener de frappes.

Le début du scénario semble se répéter ici, alors que le président Macron reprend la même ligne que son prédécesseur : s’il y a eu une attaque chimique, alors il y aura une riposte militaire de l’Occident. Pour le président Macron, il s’agit d’un premier véritable test sur son influence politique internationale dans le domaine militaire. Si le discours est le même, la situation militaire française est cependant différente aujourd’hui qu’en 2013, alors que les forces françaises ont une présence plus forte dans la région, leur permettant de mener des frappes par elles-mêmes.

La question se pose alors: est-ce que Macron va lancer ces frappes, même seul, ou suivra-t-il un chemin semblable à celui de son prédécesseur? Politiquement, si la France se retrouve seule et que le président Macron va de l’avant avec l’option militaire, il devra s’assurer du succès militaire et politique. Il faudra davantage que quelques cibles détruites, il faudra que le régime Al-Assad modifie son comportement. S’il n’y a pas ce succès, le président Macron aura échoué son test de poids international et passera plutôt pour un simple va-t-en-guerre.

Les États-Unis

Le président américain Donald Trump le 10 avril 2018 à la Maison Blanche. (Nicholas Kam/AFP)

Très tôt dans son mandat, le président Trump a mené des frappes aériennes en Syrie (contre la base aérienne d’Al Chaayrate), en réaction à une attaque chimique du régime syrien contre sa population (l’attaque de Khan Cheikhoun). Pour le président Trump, ces frappes étaient une façon d’affirmer sa différence face à la “mollesse” du président Obama lors des attaques chimiques syriennes de 2013. Si cette démonstration de différence entre les deux présidents est bien réussie, elle aura aussi eu comme effet de créer un “standard” face auquel juger les actions futures du président Trump.

Désormais, on s’attend à ce qu’en cas d’attaques chimiques en Syrie, les États-Unis, sous le président Trump, vont mener des actions militaires. Ainsi, le fameux tweet du président annonçant des frappes éventuelles n’était pas si surprenant (quoique le fait de prévenir d’avance un pays qu’il va se faire attaquer n’est probablement pas la chose la plus brillante à faire d’un point de vue stratégique…) Ce qui aura été surprenant, c’est le second tweet, où le président Trump semble rejeter des frappes rapides (alors que le secrétaire à la Défense Mattis affirmait que les forces américaines dans la région étaient prêtes à mener des frappes dès que l’ordre serait donné). La position américaine semble donc moins ferme cette fois qu’en 2017, ce qui pourrait affecter sa crédibilité régionale (déjà mise à mal), surtout face à la menace russe de ripostes militaires.

On notera cependant qu’une crédibilité réduite pour cause d’inaction pourrait être une conséquence moins grave pour les États-Unis que des frappes sans effet politique. Les frappes de 2017 ont eu un seul effet politique : démontrer que le président Trump est prêt à agir militairement sur une ligne rouge franchie. En Syrie cependant, l’impact politique aura été plutôt faible, le régime Al-Assad continuant sa répression brutale contre sa population, soutenu par la Russie. Des frappes américaines cette fois-ci devront avoir un impact politique en Syrie, autrement le président Trump ne fera qu’accentuer son image d’un dirigeant colérique et belliqueux, incapable de réfléchir aux conséquences de ses actions. L’impact sur la crédibilité américaine à résoudre une crise comme celle en Syrie sera encore plus fort ici que de ne pas mener de frappe.

En conclusion

Trois présidents de grandes puissances, trois promesses, trois risques politiques différents en cas d’échec. Du lot, celui qui a le plus à perdre est le président Poutine. La puissance militaire et politique russe, après avoir augmentée un peu depuis le début de la crise syrienne, est actuellement chancelante. Si les Occidentaux devaient mener des frappes et que la Russie échouait militairement à les empêcher, ça serait un revers particulièrement important pour la diplomatie et l’armée russe. La France et les États-Unis, même s’ils ne menaient aucune action militaire, n’auraient que des impacts négatifs politiques, leur puissance militaire n’étant absolument pas remise en cause ici.

Est-ce que cela signifie qu’il n’existe aucune solution permettant à tous de s’en tirer? Non, il y a une possibilité, soit le même scénario qu’en 2013. À l’époque, la voie de sortie était venue de la Russie, qui avait offert sa coopération aux États-Unis pour retirer les armes chimiques en Syrie et les détruire. C’était la raison invoquée par le président Obama pour ne pas mener de frappes, même si le régime Al-Assad avait franchi sa ligne rouge. De la façon dont chacun a énoncé ses menaces, une telle porte de sortie serait possible aujourd’hui aussi. Le principal problème est cependant que les relations politiques entre la Russie et ses homologues occidentaux sont plutôt difficiles…

Alors, doit-on s’attendre à des frappes? En l’état actuel des choses, c’est impossible à dire. Pour la France, mener des frappes seule risque de ne pas arriver. La Russie, en cas de frappes, ne devrait pas mener des actions militaires fortes contre les forces occidentales en Syrie, puisqu’elle risque une défaite militaire à ce chapitre. La clé ici est vraiment la décision du président Trump et celle-ci, comme dans bien d’autres dossiers, reste imprévisible.

Christian Picard est à la maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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