Accord nucléaire: l’Iran exige des garanties pour rester

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Une photo fournie par le bureau de l’ayatollah Ali Khamenei le 2 janvier 2018 montre une intervention du guide suprême iranien dans la capitale Téhéran. (Archives/IRANIAN SUPREME LEADER’S WEBSITE/AFP/ Handou)

Le guide suprême iranien a accepté mercredi de laisser Téhéran négocier un sauvetage de l’accord sur le nucléaire iranien après le retrait américain de ce pacte, mais a exigé de sérieuses garanties pour que son pays y reste lié.

Dès mardi soir, le président iranien Hassan Rohani a dit vouloir des négociations avec les cinq autres pays signataires de l’accord (Allemagne, Chine, France, Royaume-Uni et Russie).

L’ayatollah Ali Khamenei, numéro un de la République islamique, a validé publiquement cette décision mercredi en insistant sur le fait que l’Iran ne resterait pas dans l’accord sans « garanties réelles » des Européens.

Le président américain Donald Trump a annoncé mardi qu’il retirait son pays de l’accord signé à Vienne en juillet 2015, par lequel l’Iran a accepté de brider son programme nucléaire en s’engageant à ne jamais chercher à obtenir la bombe atomique en échange de la levée d’une partie des sanctions internationales visant la République islamique.

Washington a choisi l’option la plus radicale en rétablissant l’intégralité des sanctions levées, mais aussi en annonçant des sanctions encore plus sévères et en forçant les entreprises étrangères à choisir rapidement entre faire des affaires en Iran ou aux États-Unis.

Si les négociations montrent que « les intérêts du peuple iranien sont assurés (…), l’accord nucléaire restera et nous pourrons agir pour l’intérêt de la paix et de la sécurité de la région et du monde », a dit M. Rohani.

La presse iranienne reflétait mercredi les opinions divergentes entre réformateurs et conservateurs modérés d’un côté (comme M. Rohani, un des pères de l’accord) et ultraconservateurs de l’autre, opposés depuis le départ à ce compromis.

« Trump a déchiré l’accord nucléaire, il est temps pour nous de le brûler », a ainsi avancé le quotidien ultraconservateur Kayhan. Les journaux réformateurs ont eux dit leur espoir de trouver une solution avec les Européens.

Mais la marge de manœuvre semble mince. « Je ne fais pas confiance » aux Européens, et « je doute réellement » qu’on puisse obtenir de leur part une « garantie définitive », a déclaré l’ayatollah Khamenei.

– « Poids » de l’Europe –

Mettant en cause lui aussi l’honnêteté des Européens, Ali Larijani, président du Parlement, a estimé que le retrait américain offrait toutefois à l’Europe une occasion de montrer « qu’elle a le poids nécessaire pour régler les problèmes internationaux ».

Si les négociations échouent, « la République islamique d’Iran, avec ses actions sur le plan nucléaire (…), ramènera (tout le monde) à la raison », a dit M. Larijani, lors d’une séance animée ayant vu plusieurs députés ultraconservateurs brûler un drapeau américain en papier à la tribune aux cris de « Mort à l’Amérique ».

M. Rohani a prévenu mardi soir que l’Iran pourrait cesser d’appliquer les restrictions qu’il a consenties à ses activités nucléaires et reprendre un enrichissement d’uranium plus élevé si les négociations avec les Européens, Russes et Chinois ne devaient pas donner les résultats escomptés.

Dans les rues de Téhéran, de nombreux Iraniens ont dit leur choc face au retour des sanctions économiques.

« Les sanctions touchent le peuple, pas le régime », a affirmé une jeune femme.

Les Européens se sont engagés à « tout faire » mercredi pour sauver l’accord visant à contenir les ambitions nucléaires de l’Iran, qui menace à son tour d’en sortir s’il n’en retire pas les bénéfices escomptés, après le retrait fracassant des Etats-Unis.

« Nous allons respecter l’accord et nous ferons tout pour que l’Iran se tienne à ses obligations », a martelé la chancelière allemande Angela Merkel au lendemain du retrait américain.

Après le président Hassan Rohani mardi soir, l’ayatollah Ali Khamenei, arbitre des choix stratégiques de l’Iran, a réclamé à son tour des garanties solides des Européens.

« Maintenant, on dit qu’on veut continuer l’accord nucléaire avec les trois pays européens, (mais) je ne fais pas confiance à ces trois pays (…) Vous voulez conclure un accord, obtenez des garanties réelles, car demain ils feront la même chose que ce que les États-Unis ont fait », a lancé M. Khamenei à la télévision d’État iranienne.

« Si vous ne réussissez pas à obtenir une telle garantie définitive – et je doute réellement que vous puissiez le faire – à ce moment on ne pourra plus continuer comme ça », a ajouté le guide suprême en agitant le spectre d’une sortie de l’accord.

Mardi, Hassan Rohani avait déjà menacé de reprendre l’enrichissement d’uranium « sans limite » si les négociations avec les Européens ne devaient pas donner les résultats escomptés dans les « semaines à venir ».

Le texte conclu en 2015 vise à faciliter les échanges commerciaux avec l’Iran et à relancer son économie en échange d’un engagement de Téhéran à limiter ses activités nucléaires et à renoncer ainsi à l’arme atomique.

Donald Trump a annoncé mardi le retrait pur et simple des Etats-Unis de l’accord et un retour de toutes les sanctions visant les entreprises travaillant avec l’Iran, au risque de décourager tout investissement dans ce pays.

– « L’accord n’est pas mort » –

Les pays européens cosignataires, France, Allemagne et Royaume-Uni, sont montés en première ligne dès l’annonce du président Trump pour tenter de sauver le texte.

Le président français Emmanuel Macron – qui a tenté en vain d’infléchir la position du président américain – devait s’entretenir mercredi après-midi par téléphone avec Hassan Rohani.

Les ministres français, allemand et britannique des Affaires étrangères rencontreront aussi lundi des représentants de Téhéran pour voir comment avancer sur ces questions.

« L’accord n’est pas mort », a insisté le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian en appelant l’Iran à faire « preuve de retenue » et en mettant en garde contre un risque de « déflagration » et de « confrontations » si Téhéran se retire du compromis de 2015 et entraîne les autres pays de la région dans une course à l’armement atomique.

La Chine, autre signataire avec la Russie, a également appelé à sauvegarder l’accord, estimant qu’il « contribue à préserver la paix au Moyen-Orient ». Moscou a fait part pour l’heure de son « extrême inquiétude ».

Londres a exhorté Washington « à éviter toute action qui empêcherait les autres parties de continuer à faire que l’accord fonctionne ». Il y va de « notre sécurité collective », a insisté le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, dans une allusion aux sanctions américaines.

Toutes les entreprises, y compris étrangères, déjà présentes en Iran, ont trois à six mois pour en « sortir » avant d’être frappées par les mesures punitives leur barrant l’accès aux marchés américains. Et celles qui étaient en négociations pour de nouveaux contrats doivent y renoncer « immédiatement ».

Les Européens vont devoir se livrer à une course contre la montre pour trouver les moyens de préserver leurs entreprises et répondre aux attentes des Iraniens.

– Pari difficile –

« Nous allons tout faire, en lien avec nos entreprises, pour défendre et protéger leurs intérêts et maintenir les effets incitatifs de l’accord. Nous allons traiter avec les Etats-Unis au niveau de l’Union européenne, pour des raisons politiques, pratiques et juridiques », a assuré l’Elysée.

Mais de l’aveu même de responsables européens, le défi est énorme et la marge de manoeuvre des Européens très faible.

« Trump a de facto atteint son but: l’accord est probablement impossible à sauver (…) Celui qui investit en Iran sera frappé de sanctions américaines, et c’est impossible à compenser », a estimé le président de la commission des Affaires étrangères à la chambre des députés allemande, Norbert Röttgen.

Malgré le retrait américain, Emmanuel Macron a relancé son initiative visant à travailler « collectivement » à un accord « plus large », portant sur les engagements nucléaires iraniens au-delà de 2025, le programme balistique de Téhéran et son influence régionale dans la région.

« Cette initiative politique est toujours sur la table et le président Trump ne l’a d’ailleurs pas rejetée », a souligné Jean-Yves Le Drian.

La Ligue arabe a appelé pour sa part à une révision de l’accord, exprimant « l’exaspération » des pays arabes face à la « politique déstabilisatrice » de l’Iran dans la région.

La crise déclenchée par le retrait américain intervient au moment même où Washington tente de négocier avec la Corée du nord l’abandon de son arsenal nucléaire.

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a répété de son côté que l’Iran remplissait ses « engagements en matière de nucléaire », conformément à l’accord signé avec les grandes puissances.

– « Partir » –

« On ne peut plus rester vivre ici (…), on est déjà tellement malheureux », a déclaré à l’AFP Katayoon Soltani, jeune Iranienne de 21 ans, déplorant que nombre de ses amis soient déjà « en train de partir » à l’étranger.

« Nous espérons que nos partenaires européens et nos dirigeants feront en sorte que les États-Unis soient isolés et qu’on limite les conséquences », a expliqué Touraj Tabatabaï, homme d’affaires d’une cinquantaine d’années.

Sans ambages, le général Mohammad Ali Jafari, chef des Gardiens de la révolution, l’armée d’élite de la République islamique, a lui salué « la sortie des États-Unis de l’accord ».

« Il était clair dès le début que les États-Unis ne sont pas dignes de confiance », a-t-il argué, en laissant percer son opposition à toute forme de négociation.

« Il est évident qu’entre les États-Unis et l’Iran, les Européens vont choisir les États-Unis (…). L’enrichissement d’uranium est un prétexte pour les États-Unis (…). La question principale est la capacité défensive et balistique ainsi que la puissance et l’influence de la Révolution islamique dans la région », a-t-il ajouté, prônant un « renforcement des capacités des forces armées ».

« Le plus grand tort de l’accord nucléaire est d’avoir donné un caractère légitime à la négociation avec les États-Unis », a estimé de son côté le général Abdolrahim Moussavi, commandant en chef de l’armée.

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