«Déradicalisation»: Ne soyons pas assez «cons» pour croire à la «déprogrammation»!

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Capture d’écran d’une video de SITE en date du 13 septembre 2014 montrant Mohammed Emwazi alias « Jihadi John » bourreau du groupe djihadiste Etat islamique (EI). (Archives/SITE Intelligence Group/AFP/Archives/Ho)

Bien que fortement occupé au cours des derniers jours, c’est d’abord et avant tout l’absence de mots pour décrire avec exactitude le fond de ma pensée sur cette situation qui a fait en sorte que je n’ai pas réagi avant.

Cette situation concerne le cas d’Abu Huzaifa al-Kanadi qui fait part de ses « faits d’armes » (veuillez lire de ses crimes, ses actes terroristes) au New York Times. Ce Canadien qui habite à Toronto avance qu’il a commis des gestes atroces lorsqu’il combattait en Syrie au sein de l’État islamique. Il faut spécifier, comme si cela allait amoindrir la portée de ceux-ci, qu’il était âgé de 17 ans lorsqu’il a commis ses gestes. Depuis, il est rentré au Canada, comme vous et moi après un séjour dans le Sud ou en Europe, et il poursuit sa vie comme si rien n’en était.

Heureusement, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, car Abu Huzaifa al-Kanadi est présentement à suivre un programme déradicalisation. En plus, il a manifesté des regrets à l’égard de ses comportements. Tout est parfait, alors pourquoi en parler?

J’espère sincèrement que personne ici au Canada n’est assez «con» pour aller croire qu’il est possible de «déprogrammer» un individu endoctriné dans les fondements de sa personne et qui a cru, dur comme fer, que ses actions en Syrie étaient valeureuses et nécessaires. Le premier ministre du Canada va même jusqu’à dire à la Chambre des communes, convaincu de ce qu’il avance que nous possédons des «méthodes de déprogrammation pour ceux qui font du mal à notre société».

C’est sérieusement n’importe quoi! Personne ne peut croire à ça!

Si nous avons de telles méthodes de «déprogrammation» au Canada alors pourquoi ne pas utiliser avec nos militaires et nos vétérans qui vivent avec un trouble de stress post-traumatique en raison de leur participation légitime à des missions opérationnelles autorisées par le Canada et ses alliés?

Poursuivons dans la même veine, la transition de la vie militaire à la vie civile des membres des FAC est pour plusieurs une période ardue qui sollicite nos capacités d’adaptation. La transition militaire-civile est d’abord une transition professionnelle, mais en raison de la profondeur des liens entre le militaire et l’organisation, elle est aussi personnelle, familiale, sociale, financière, médicale et identitaire. Les méthodes de «déprogrammation» pourraient donc tout régler. Il faut donc sans plus tarder ajuster ces méthodes aux réalités de la transition militaire-civile afin qu’elle se fasse en douceur et que les hommes et les femmes qui ont servi notre pays redeviennent des civils à part entière sans embûche.

Dans un tout autre registre, pourquoi ces méthodes ne sont-elles pas utilisées avec les pédophiles qui agressent les enfants? On pourrait les «déprogrammer» afin qu’ils arrêtent de faire du mal aux enfants de notre société.

Personnellement, j’aimerais bien être «déprogrammé» d’une situation atroce vécue il y a de cela plusieurs années. À cette époque, je travaillais au Nunavik et un couple d’Inuits s’étaient rendus sur la toundra avec leurs quatre enfants pour chasser les outardes qui revenaient dans le Nord. Soudainement, le feu a pris à la tente en peau séchée de caribou et deux des quatre enfants ont péri. Étant le premier arrivé sur les lieux avec un policier, nous avons fait la macabre découverte du bébé d’un an entièrement calciné. Depuis ce temps, l’odeur de la peau brûlée représente l’odeur de la mort pour moi. Alors, je voudrais être «déprogrammé» pour ne plus associer cette odeur à ce malheureux et triste événement.

Étant incrédule comme saint Thomas, je croirai à la «déprogrammation» seulement qu’après en avoir vérifié la réalité par des preuves visibles et concrètes. Montrez-nous des preuves scientifiques que ces méthodes de «déprogrammation» fonctionnent sans l’ombre d’un doute?

Si cela était le cas, il me semble que nous les utiliserions déjà à toutes les sauces!

Il n’y en a pas de preuves concrètes. Point final.

Le cerveau humain est d’une telle complexité et si peu connu encore à ce jour qu’il est tout faux de prétendre que nous pouvons «déprogrammer» un individu et en faire un «gentil garçon» qui fondra une belle petite famille, qui complétera des études, qui finira par s’acheter un bungalow en banlieue et qui deviendra un atout pour notre société.

Il n’y a pas de bouton «reset» à l’arrière du crâne des personnes pas plus qu’il n’y a de « switch » que l’on peut fermer pour éliminer certains épisodes de notre vie.

Au Canada, il est possible d’aider un individu à se reprendre en main (si ce dernier le désire et est sincère face à la démarche) et ces initiatives passent par un long processus comme nous appelons la réinsertion sociale. Pour parler de réinsertion sociale, il faut d’abord et avant tout que l’individu paye à la société les dommages qu’il a commis en commettant des crimes. C’est exactement ce qui se passe avec le criminel qui sera condamné, incarcéré, qui suivra des programmes correctionnels de différentes intensités, des psychothérapies, qui amorcera un processus étapiste de libération conditionnelle, qui éventuellement sera considéré comme ne représentant plus un risque pour la société et qui finalement complètera sa peine.

Les individus comme Abu Huzaifa al-Kanadi ne doivent pas faire exception à ces principes fondamentaux de notre système de justice pénale et de réinsertion sociale. Je comprends bien la complexité liée aux enquêtes, car les crimes ont été commis à l’extérieur du Canada, mais cela ne devrait pas être un frein. Il a commis des crimes et il s’en vante alors qu’une enquête ait lieu et que des accusations soient portées s’il y a des motifs valables.

Pour terminer, ce qui me désole le plus est le fait que le Canada investit des sommes d’argent considérables à la déradicalisation d’une poignée d’individus avec des méthodes douteuses, non reconnues scientifiquement et qui semblent sortir tout droit d’un mauvais film de science-fiction.

Pendant ce temps, les victimes des actes criminels de ces individus souffrent au prix de leur santé. Pendant ce temps, nos militaires et nos vétérans souffrent aussi au prix de leur santé pour les efforts déployés dans des zones de conflit, zones de conflit souvent stimulées par cette même pognée d’individus. Ne devrions-nous pas justement en faire plus et le faire mieux pour ceux et celles qui ont défendu nos valeurs, nos droits et notre pays? Poser la question, c’est y répondre!

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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