Kiev explique avoir mis en scène la fausse mort du journaliste russe Babtchenko

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Le journaliste russe Arkadi Babtchenko à Kiev, le 14 novembre 2017. (AFP/Archives/Vitaliy NOSACH)

Coup de théâtre: le journaliste russe Arkadi Babtchenko est vivant et apparaît devant la presse à Kiev où les autorités ukrainiennes expliquent avoir mis en scène la fausse mort de Babtchenko.

Le journaliste russe critique du Kremlin Arkadi Babtchenko, dont les autorités ukrainiennes avaient annoncé mardi la mort, est donc en réalité vivant et est apparu devant la presse mercredi, Kiev expliquant avoir mis en scène un meurtre pour déjouer un assassinat commandité par la Russie.

Son apparition a été accueillie par des applaudissements et des exclamations incrédules de ses confrères.

« Je voudrais vraiment remercier les Services de sécurité ukrainiens pour m’avoir sauvé la vie », a-t-il déclaré. « Je voudrais présenter mes excuses à ma femme pour l’enfer qu’elle a vécu pendant deux jours ».

Les forces de sécurité ukrainiennes ont cependant assuré que sa famille était au courant de l’opération, qui visait à déjouer une tentative d’assassinat pour laquelle un homme présenté comme l' »organisateur » a été arrêté.

« Grâce à cette opération, nous avons réussi à déjouer une provocation cynique et à documenter les préparatifs de ce crime par les services spéciaux russes », a déclaré le chef des services ukrainiens de sécurité (SBU) Vassyl Grytsak, aux côtés du journaliste, précisant que cette « provocation » consistait à assassiner M. Babtchenko.

« Nous avons interpellé l’organisateur de ce crime il y a trois heures à Kiev », a ajouté M. Grytsak, affirmant que cet homme avait reçu 40.000 dollars de la part des « services spéciaux russes » pour préparer l’assassinat du journaliste.

Une victime de meurtre qui donne une conférence de presse, c’est vraiment pas très courant…

La mise en scène du meurtre du journaliste Arkadi Babtchenko par les services ukrainiens est « navrante », a pour sa part condamné mercredi le secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) Christophe Deloire.

Si la réapparition du journaliste est « un grand soulagement », « il est navrant et regrettable que les services ukrainiens aient joué avec la vérité, quel qu’en soit le motif », a déclaré Christophe Deloire à l’AFP.

Moscou a également dénoncé mercredi soir (heure de Moscou) une « provocation antirusse » des autorités ukrainiennes:
« Cette mise en scène est bien évidemment une nouvelle provocation antirusse », a déclaré le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué, soulignant: « Nous sommes ravis que ce citoyen russe soit vivant ».

Histoire d’un «meurtre» qui n’en était pas un…

Les autorités ukrainiennes avaient mercredi accusé Moscou du meurtre du journaliste et écrivain russe virulent critique du Kremlin, Arkadi Babtchenko, soi-disant tué par balle à Kiev où il s’était exilé.

Ancien soldat russe engagé dans les guerres de Tchétchénie devenu un reporter de guerre chevronné et respecté, Arkadi Babtchenko, 41 ans, a été abattu en arrivant dans son appartement à Kiev et la police a aussitôt indiqué privilégier la piste d’un crime lié à sa profession.

« Je suis sûr que la machine totalitaire russe n’a pas pardonné son honnêteté », avait lancé le Premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman sur sa page Facebook dans la nuit de mardi à mercredi.

Propos aussitôt condamnés par le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov: « Arkadi Babtchenko a été tué (…) et déjà le Premier ministre ukrainien affirme que sont responsables les services spéciaux russes (…) C’est très triste ».

Le directeur des services de sécurité russes (FSB), Alexandre Bortnikov, avait lui aussi rejeté les accusations ukrainiennes comme « absurdité » et « provocation ». « On dirait qu’ils délirent », avait-t-il déclaré à Interfax.

Le Kremlin a « fermement condamné » ce qui était alors présenté comme un meurtre, qualifié de « tragédie », et dit « espérer une véritable enquête ». L’Ukraine est devenue « un endroit très dangereux » pour les journalistes, qui sont expulsés, emprisonnés ou tués, a dénoncé son porte-parole Dmitri Peskov, appelant à une « réaction très ferme » de la communauté internationale.

Kiev affirmait qu’Arkadi Babtchenko a été tué par balles mardi soir Kiev où il s’était exilé, se disant menacé après avoir dénoncé le rôle de la Russie dans le conflit dans l’est de l’Ukraine.

Ce soi-disant meurtre avait provoqué un choc dans la profession en Russie et en Ukraine, et aurait été, si avéré, le deuxième en moins de deux ans d’un journaliste russe habitant dans la capitale ukrainienne.

Le 20 juillet 2016, le Russo-Bélarusse Pavel Cheremet avait péri dans l’explosion de la bombe placée sous la voiture qu’il conduisait en plein centre de Kiev, une affaire qui n’est toujours pas élucidée.

Un canular au plus haut niveau

Le faux meurtre de Babtchenko aura été un canular mené au plus haut niveau.

Le chef de la diplomatie ukrainienne Pavlo Klimkine avait poussé l’audace jusqu’à déclarer qu’il était « trop tôt pour tirer des conclusions » concernant la mort de Babtchenko, il a relevé « une similarité étonnante dans les méthodes que la Russie utilise pour provoquer une déstabilisation politique ».

Ses homologues suédoise Margot Wallstrom et lituanien Linas Linkevicius s’étaient de leur côté empressés de condamner sur Twitter le meurtre du journaliste appelant à « traduire en justice les responsables » de ce crime.

Pas avare de détails, le porte-parole de la police nationale Iaroslav Trakalo, avait même précisé qu’Arkadi Babtchenko avait été retrouvé chez lui dans la périphérie de Kiev, avait même, pas avare de détails, « Sa femme était dans la salle de bains, elle a entendu un coup sec. Quand elle est sortie, elle a vu son mari ensanglanté », qui est par la suite « mort dans l’ambulance » le transportant, avait-il déclaré.

– Babtchenko, un « Ami » de l’Ukraine –

M. Babtchenko a participé en Russie aux deux guerres en Tchétchénie en tant que soldat avant de devenir un journaliste extrêmement critique vis-à-vis du Kremlin. Il avait raconté les guerres dans cette république russe du Caucase dans un livre édité en France par Gallimard sous le nom de « La couleur de la guerre ».

Avant son départ de Moscou, il a notamment coopéré avec le journal Novaïa Gazeta et la radio Echo de Moscou, deux médias critiques du Kremlin.

Arkadi Babtchenko s’était rendu dans l’est de l’Ukraine, où le conflit entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses a fait plus de 10.000 morts en quatre ans. Il avait dénoncé le rôle de la Russie, appuyant la thèse de Kiev et des Occidentaux selon laquelle elle soutient militairement les rebelles, ce que Moscou a toujours démenti.

Le Premier ministre ukrainien a salué la mémoire d' »un vrai ami de l’Ukraine qui racontait au monde la vérité sur l’agression russe ».

Le journaliste avait quitté la Russie en février 2017 en dénonçant une « campagne effroyable » de « harcèlement ». Il a d’abord vécu en République tchèque et en Israël, avant de s’installer à Kiev où il animait depuis un an une émission sur la chaîne de télévision privée ATR.

Il avait à plusieurs reprises dit craindre pour sa vie. « +Si quelqu’un promet de vous tuer, faites-leur confiance+. Moi, je leur fait désormais confiance », avait-il écrit sur Facebook après son départ de Russie.

Outre les journalistes, en mars 2017, un ancien député russe réfugié en Ukraine avait été tué par balle dans le centre de Kiev.

*Avec AFP

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