Les Européens songent sérieusement à s’émanciper de l’Amérique de Trump

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Les présidents français Emmanuel Macron et américain Donald Trump et la chancelière allemande Angela Merkel, le 7 juillet 2017 à Hambourg. (AFP/Archives/John MACDOUGALL)

Forcés de prendre acte de la mise à mal par Donald Trump des relations transatlantiques, les grands pays européens déclarent désormais vouloir s’émanciper économiquement et même militairement d’un partenaire devenu « incontrôlable ».

« Le temps où l’on pouvait compter tout simplement sur les Etats-Unis pour nous protéger est révolu », a carrément lâché jeudi Angela Merkel.

De fait, la chancelière allemande est particulièrement malmenée par le président américain qui multiplie les critiques contre sa politique économique et les remontrances publiques contre son refus de prendre sa part aux dépenses militaires de l’Otan.

« Washington ne veut plus coopérer avec le reste du monde et nous en sommes au stade où nous devons remplacer les Etats-Unis », a reconnu le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker.

« Nous ne pouvons plus laisser d’autres décider pour nous », a renchéri le président français Emmanuel Macron.

Les chefs d’Etats et de gouvernement des 28 doivent préciser leurs intentions mercredi soir à Sofia, à la veille d’un sommet consacré aux Balkans.

Dans un tweet, le président du Conseil européen (représentant les 28 Etats membres), Donald Tusk, a promis une « approche européenne unie ».

– Un président « incontrôlable » –

En décidant mardi, contre les avis de ses alliés, de rompre l’accord sur le nucléaire conclu avec l’Iran, et d’imposer des sanctions à ceux qui continueraient à travailler avec ce pays, Donald Trump a sabordé comme jamais la relation privilégiée entre les Etats-Unis et l’Union européenne, estiment diplomates et analystes.

« Les relations entre les États-Unis et l’UE vont être considérablement endommagées », a prédit vendredi l’ex-ambassadeur de l’administration Obama auprès de l’UE, Anthony Gardner.

En outre, la Russie, en froid avec les Européens depuis l’annexion de la Crimée, « peut en profiter pour se rapprocher de l’UE », observe le politologue russe Alexeï Malachenko.

Vladimir Poutine multipliait vendredi les contacts, s’entretenant avec la chancelière allemande Angela Merkel après le président turc Recep Tayyip Erdogan, alors que Moscou se trouve au centre du jeu pour tenter de sauver l’accord sur le nucléaire iranien après le retrait des Etats-Unis.

Lors d’un appel téléphonique, le président russe et la chancelière allemande Angela Merkel « ont discuté de la situation liée au Plan d’action conjoint (l’accord sur le programme nucléaire iranien, ndlr) à la suite du retrait unilatéral américain », a indiqué le Kremlin dans un communiqué.

Ils « ont souligné l’importance essentielle du maintien du Plan d’action conjoint pour la sécurité internationale et régionale », a-t-il ajouté alors que Mme Merkel est attendue le 18 mai à Sotchi, dans le sud de la Russie, pour une rencontre avec Vladimir Poutine.

Jeudi soir, le Kremlin a indiqué que M. Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan avaient également « confirmé leur détermination » à continuer à coopérer pour maintenir l’accord avec les autres pays signataires de l’accord, selon le Kremlin.

Selon des sources présidentielles turques, MM. Erdogan et Poutine « ont convenu que la décision américaine au sujet de l’accord nucléaire était erronée et souligné que cet accord constituait un succès diplomatique qui doit être préservé ».

La Russie s’est imposée ces dernières années comme un acteur majeur au Proche-Orient, un rôle renforcé par son intervention militaire en Syrie lancée en 2015 en soutien à Bachar al-Assad. Elle entretient de bons rapports avec des pays aux intérêts divergents et parfois rivaux, de l’Iran à la Turquie en passant par Israël.

Elle se situe de nouveau au centre du jeu depuis la décision de Donald Trump de se retirer de l’accord, dont elle avait contribué à la signature en 2015.

– Zarif lundi à Moscou –

Cette annonce fait de la préservation de l’accord un objectif commun à Moscou et aux Européens, événement rare vu les tensions de ces dernières années, alimentées par les dossiers syrien et ukrainien et récemment renforcées par l’empoisonnement de l’ex-espion Sergueï Skripal en Angleterre.

Lundi, Moscou sera la deuxième étape d’une tournée du chef de la diplomatie iranienne Mohammad Javad Zarif, après Pékin dimanche et avant Bruxelles mardi où il rencontrera ses homologues français, allemand et britannique et Federica Mogherini, chef de la diplomatie de l’Union européenne.

Lors d’une rencontre jeudi à Téhéran, le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov et son homologue iranien Abbas Araghchi ont souligné leur « attachement à la sauvegarde de l’accord » signé en 2015, selon Moscou.

L’accord a été conclu en juillet 2015 après des années d’âpres négociations entre l’Iran et le groupe 5+1 (Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie). Aux termes de l’accord, Téhéran a accepté de geler son programme nucléaire jusqu’en 2025.

Longtemps antagonistes, la Russie et l’Iran ont vu leurs relations s’améliorer avec la fin de la Guerre froide. Alors que Téhéran était au ban des nations, Moscou a accepté de reprendre au milieu de la décennie 1990 le contrat de construction de la centrale nucléaire de Bouchehr (sud de l’Iran), abandonné par l’Allemagne.

Mercredi, Vladimir Poutine s’était dit « profondément inquiet » du retrait américain de cet accord, annoncé par le président américain Donald Trump mardi en dépit des appels de nombre de ses alliés.

M. Trump a également annoncé le rétablissement des sanctions contre la République islamique qui avaient été levées en contrepartie de l’engagement pris par l’Iran de ne pas se doter de l’arme nucléaire.

Le président américain est « incontrôlable » et « n’écoute aucun avis », a confié à l’AFP un responsable de l’UE qui l’a rencontré lors de sa visite à Bruxelles en mai 2017.

« Trump ne connaît que la soumission et même celui qui s’exécute ne sait jamais combien de temps il restera dans ses bonnes grâces », commente sévèrement vendredi le quotidien allemand Suddeutsche Zeitung.

En fait, l’inquiétude des Européens a commencé à percer lorsque Donald Trump a quitté l’accord international sur le climat, puis a déclaré l’Otan « obsolète ».

Mme Merkel a alors mis en garde les Européens contre ce président imprévisible qui n’a toujours pas nommé d’ambassadeur après de l’UE à Bruxelles.

L’avertissement de la chancelière a reçu une nouvelle confirmation avec la décision de M. Trump d’imposer des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium et son discours très agressif à l’adresse des Allemands, responsables selon lui du déficit commercial américain avec l’Europe.

Les Européens ont obtenu in extremis une exemption provisoire qui prend fin le 1er juin.

Mais ni Emmanuel Macron, ni la chancelière, ni le chef de la diplomatie britannique Boris Johnson, qui se sont succédé à Washington, n’ont réussi à faire fléchir l’hôte de la Maison Blanche, ni sur l’accord avec l’Iran ni sur le contentieux commercial. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni sont les trois pays de l’UE (E3) signataires de l’accord avec Téhéran.

Le camouflet a été rude pour les trois Européens et les appels à une réaction ferme se multiplient.

– Riposter sans rompre –

« Il est temps que l’Europe s’émancipe des Etats-Unis, notamment dans les domaines de la défense et du commerce », a assuré vendredi à l’AFP un responsable européen.

La France pousse à la création d’une force européenne d’intervention en mesure de mener des opérations hors du cadre de l’Otan et sans la tutelle des américains.

Une dizaine de pays, dont l’Allemagne et la Grande-Bretagne, sont prêts à s’engager et une réunion est prévue en juin pour signer une lettre d’intention, a annoncé samedi dernier à l’AFP la ministre de la Défense Florence Parly.

Mais « autonomie ne signifie pas rupture », a tempéré le chef de la diplomatie française Jean-Yves le Drian.

« Les Européens doivent maintenant avoir une position de négociation très dure et agressive avec les Etats-Unis », plaide pour sa part Ellie Geranmayeh, du think tank European Council on Foreign Relations (ECFR).

Le Financial Times s’est également prononcé vendredi dans un éditorial pour « l’usage de représailles » si les entreprises européennes sont sanctionnées.

« Tout l’enjeu aujourd’hui pour les Européens est de réagir sans rompre les liens transatlantiques », avertit l’Italienne Nathalie Tocci, directrice de l’Istituto Affari Internazionali et conseillère de Federica Mogherini, la représentante de la diplomatie européenne.

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