Bombes atomiques et normalisation, les enjeux du sommet Kim-Trump

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Un homme devant un écran de télévision montrant le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong Un, à Séoul le 16 mai 2018. (AFP/Jung Yeon-je)

Quand Donald Trump et Kim Jong Un s’assiéront face à face mardi pour un sommet sans précédent, ils auront selon le président américain une « occasion unique » de faire avancer la cause de la paix. Mais un certain nombre de sujets épineux les attendent.

– Dénucléarisation –

C’est le coeur du problème, et les diplomates s’escriment à combler le gouffre qui sépare encore les deux parties à la veille de la rencontre.

Washington exige une « dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible (DCVI) » de la Corée du Nord. Selon les mots de M. Trump: « Ils doivent dénucléariser. S’ils ne dénucléarisent pas, cela ne sera pas acceptable ».

Pyongyang n’a de cesse de parler de son engagement derrière l’objectif de « dénucléarisation de la péninsule coréenne ». La formule est cependant sujette à interprétation et on ignore quelles concessions la Corée du Nord serait prête à mettre sur la table.

D’après les estimations de Séoul, le Nord dispose de 50 kilogrammes de plutonium, soit selon la presse assez pour confectionner une dizaine de bombes, et possède une capacité « considérable » à produire des armes avec de l’uranium.

De précédents accords ont volé en éclats et les spécialistes ne parieraient pas sur la volonté du dirigeant nord-coréen à renoncer à « son épée chérie », sa force de dissuasion nucléaire.

D’après les experts, il faudra plusieurs années pour démanteler un arsenal nucléaire construit en secret pendant des décennies, un processus extrêmement difficile à surveiller.

Siegfried Hecker, spécialiste américain de renom, a déclaré qu’une dénucléarisation totale et immédiate était « inimaginable » et « reviendrait au scenario d’une reddition de la Corée du Nord ».

– Mettre fin à la guerre de Corée? –

Nord et Sud sont toujours techniquement en guerre, le conflit de 1950-53 s’étant achevé sur un armistice que le dirigeant sud-coréen de l’époque s’était refusé à signer. Il créait la Zone démilitarisée (DMZ) qui consacrait la division de la péninsule.

Lors du sommet intercoréen d’avril, M. Kim et le président sud-coréen Moon Jae-in avaient convenu de rechercher un traité de paix.

Séoul a annoncé la semaine dernière que des discussions tripartites avec Pyongyang et Washington avaient cours pour une déclaration liminaire sur le sujet.

Celle-ci précéderait un traité en bonne et due forme, qui traiterait de problèmes complexes nécessitant des négociations laborieuses. Il faudrait impliquer la Chine, signataire de l’armistice et soutien du Nord pendant la guerre.

« On pourrait tout à fait signer un accord et c’est ce qu’on regarde », a cependant déclaré M. Trump. « Ca a l’air un peu étrange, mais c’est probablement le plus facile ».

– Normalisation –

Le président américain a agité la carotte d’une normalisation des relations diplomatiques entre anciens ennemis, voire une invitation à la Maison Blanche pour le numéro un nord-coréen.

« Peut-être qu’on pourrait commencer par la Maison Blanche, qu’est-ce que vous pensez? », a-t-il dit, comme on lui demandait si M. Kim serait invité à Washington ou dans sa propriété de Mar-a-Lago en Floride.

L’autre facteur incitatif serait la levée des sanctions de l’ONU contre Pyongyang. Mais là aussi, il y a un fossé, Washington faisant valoir qu’elles ne pourraient disparaître que si la dénucléarisation est complète. Pyongyang veut un allègement par « étapes » à mesure des progrès vers cet objectif.

– Droits de l’Homme –

Les défenseurs des droits disent que les violations sont généralisées en Corée du Nord, où jusqu’à 120.000 détenus croupissent dans des camps, et certains se demandent si M. Trump va évoquer la question.

Le Japon, allié proche de Washington, demande au président américain de parler de ses ressortissants enlevés dans les années 1970 et 1980 pour former les espions nord-coréens à la langue et aux coutumes japonaises.

Pour Brad Adams, directeur pour l’Asie de Human Rights Watch, ce sujet est impératif.

« Le renforcement du dialogue entre la Corée du Nord et les autres pays est positif mais avant de trop s’emballer, il faut se souvenir que Kim Jong Un règne sur le système peut-être le plus répressif au monde ».

– Sécurité –

Le principal souci de M. Kim est la survie de son régime. D’après M. Moon, le Nord-Coréen « a des inquiétudes sur le fait de savoir s’il peut faire confiance aux Etats-Unis pour mettre un terme à leur politique hostile et garantir la sécurité du régime quand le Nord se sera dénucléarisé ».

Le sommet avait failli dérailler quand le faucon John Bolton, conseiller à la sécurité nationale de M. Trump, avait évoqué le « modèle libyen » de désarmement. Quelques années plus tard, le dirigeant libyen Mouammar Khadafi avait été tué lors d’un soulèvement soutenu par l’Occident.

L’administration Trump a promis de ne pas demander de changement de régime, et le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a même évoqué l’éventualité d’offrir des garanties de sécurité au Nord.

Mais les sceptiques se demandent pourquoi M. Kim ferait confiance à M. Trump au vu de sa propension à se retirer de certains accord, comme celui sur le nucléaire iranien.

« Pourquoi Kim (…) croirait-il les promesses du président Trump quand il déchire arbitrairement des accords respectés par l’autre partie? », demande Anthony Blinken, numéro deux de la diplomatie américaine sous Barack Obama.

Difficile a priori d’imaginer deux personnes plus différentes que Donald Trump et Kim Jong Un, qui se retrouvent mardi pour une rencontre aussi historique qu’improbable. Mais, à y regarder de plus près, leurs points communs sont nombreux.

Le milliardaire américain, qui fêtera ses 72 ans deux jours après le sommet, était quand il a pris ses fonctions le président des Etats-Unis le plus âgé de l’histoire.

Trentenaire dont l’âge précis est incertain, le leader nord-coréen demeure quant à lui l’un des dirigeants les plus jeunes au monde, sachant qu’il a déjà six ans d’expérience.

Il a été l’artisan d’une fulgurante accélération des programmes atomique et balistique de son pays, au point d’être désormais en mesure d’envoyer un missile sur le territoire continental américain.

Une prouesse qui a aggravé les tensions entre Washington et Pyongyang, deux capitales qui échangeaient encore il y a quelques mois des menaces d’apocalypse nucléaire, tandis que leurs dirigeants rivalisaient d’insultes.

Quand Trump qualifiait Kim de « petit homme-fusée », de « chiot malade » ou de « petit gros », ce dernier promettait de discipliner « le gâteux américain malade mental ».

Mais la rhétorique s’est spectaculairement apaisée à mesure que s’est confirmée cette année la détente sur la péninsule divisée.

« Je pense qu’ils vont bien s’entendre », prédit John Delury, professeur de l’Université Yonsei de Séoul. « Contrairement à ce qu’on pourrait penser, je pense qu’ils vont s’écouter. »

– Capacité d’écoute –

Kim Jong Un, qui n’avait jusqu’à cette année jamais effectué de visites officielles à l’étranger, s’est distingué en donnant l’impression d’être à l’écoute.

On l’a vu longuement converser avec le président chinois Xi Jinping sur une plage de Dalian, dans le nord-est de la Chine; ou encore dans une attitude très respectueuse vis-à-vis du président sud-coréen Moon Jae-in lors d’un thé en plein air dans la Zone démilitarisée (DMZ) qui divise la péninsule.

Et en dépit de son image, le magnat américain a également su poser des questions et écouter avec attention lors de visites en Chine et en Corée du Sud.

Avant d’entrer à la Maison blanche, Donald Trump a réussi dans l’immobilier puis dans la télé réalité, et surpris tout le monde avec une campagne populiste sur laquelle personne n’aurait initialement parié.

Le contraste ne pourrait être plus grand avec Kim Jong Un, l’héritier élevé pendant des années dans le seul but de succéder à son père et son grand-père au sommet de la pyramide du pouvoir, un dirigeant qui n’a pas à se soucier de la prochaine élection, des « unes » des journaux ou du pouvoir de Twitter.

Pourtant, il y a des similarités dans leur façon de gouverner et de faire confiance à leur famille.

La soeur du leader nord-coréen, Kim Yo Jong, s’est imposée comme une de ses plus proches conseillères. Elle était son émissaire aux JO d’hiver au Sud puis à ses côtés lors du sommet intercoréen de Panmunjom, dans la DMZ, et de sa rencontre avec M. Xi à Dalian.

– Kim « très préparé » –

Ivanka Trump est une des assistantes de son père, son mari Jared Kushner est un conseiller proche et Donald Trump Jr joua un rôle important dans la campagne.

Les deux dirigeants exigent une loyauté personnelle totale.

En un mois, à partir du 28 février, M. Trump a limogé ou vu partir plusieurs hauts responsables de son administration, comme Hope Hicks, l’une de ses plus proches conseillères, le conseiller à la sécurité nationale HR McMaster ou encore le secrétaire d’Etat Rex Tillerson.

Des médias ont aussi fait état d’importants remaniements en Corée du Nord, avec notamment les remplacements du chef d’état-major général et du ministre de la Défense.

Kim Jong Un s’est illustré par son caractère impitoyable, faisant même exécuter son oncle Jang Song Thaek pour trahison en 2013. Son demi-frère Kim Jong Nam a été assassiné en 2017 à Kuala Lumpur dans un crime largement imputé à Pyongyang.

Mais à en croire des gens qui ont eu affaire à lui, rapporte M. Delury, le leader nord-coréen est quelqu’un de « très préparé ».

« Il connaît ses dossiers, il a des notes mais ne les regarde pas. Ce n’est pas quelqu’un qui va juste vous faire la leçon et vous fixer le regard vide », dit-il.

Les Sud-Coréens sur le sommet: entre doutes, espoirs et désintérêt

Les lignes de fracture qui divisent les Sud-Coréens au sujet du sommet imminent entre le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un et le président américain Donald Trump sont d’ordre générationnel et politique.

Certains espèrent la fin de la confrontation héritée de la Guerre froide, que le Nord renoncera au bout du compte à son arsenal nucléaire. D’autres se montrent sceptiques quant aux intentions de Pyongyang. D’autres encore sont trop préoccupés par leur situation économique pour se soucier vraiment de la réunion.

– Le scepticisme des anciens –

Pour Lee Eun-ho, un ouvrier de 70 ans, le Nord ne se débarrassera jamais de ses armes atomiques car M. Kim les a « en fait développés pour s’accrocher au pouvoir ».

« Je n’attends pas grand chose de ce sommet », dit-il. De même, à ses yeux, une réunification de la péninsule divisée serait impossible car quatre puissances, en l’espèce les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon, n’en veulent pas.

Choi Ho-Chul, un ancien employé de banque de 73 ans, doute aussi que le Nord abandonne son arsenal nucléaire car c’est un moyen « de contrôler sa population ».

« Je parie que le Nord ne renoncera pas à ses armes nucléaires », dit-il, estimant néanmoins que les Etats-Unis et leurs alliés doivent user à la fois « de la carotte et du bâton » pour contraindre Pyongyang à le faire.

– Les optimistes –

Lee Hye-ji, femme au foyer de 31 ans, a elle de « l’espoir ». Elle se soucie moins d’une dénucléarisation que d’une déclaration pour officialiser la fin de la guerre de Corée (1950-53). Le conflit s’est achevé sur un cessez-le-feu plutôt qu’un traité de paix et les deux pays sont techniquement en guerre.

« Cela nous ferait avancer d’un pas vers la réunification », juge-t-elle.

« Cela serait une bonne chose que nous cessions de nous battre », renchérit Cho Sung-kwon, retraité de 62 ans.

Il explique que sa perception de Kim Jong Un, « un méchant avec des armes atomiques », s’était considérablement améliorée à la suite de ses deux sommets avec le président sud-coréen Moon Jae-in dans le village de Panmunjom, où fut signée la trêve.

« Malgré son jeune âge, il a l’air malin », ajoute-t-il. De son avis, M. Kim se rend bien compte que la croisade du régime pour se doter d’un arsenal nucléaire afin d’assurer sa survie se « heurte à une impasse » du fait de sanctions sans cesse plus dures.

« Je crois que le Nord va se dénucléariser (…) car il sait qu’il n’a pas d’autre choix ».

Le Sud devra fournir au Nord son aide économique car les Corées ne forment qu’un seul peuple, juge-t-il encore.

« Cela serait grandiose de nous réunifier comme les Allemands! »

– L’indifférence des plus jeunes –

Kim Hee-hyun, 30 ans, pense que M. Kim est parvenu à la conclusion qu’une dénucléarisation serait bénéfique pour ses propres objectifs mais se méfie du coût d’une réunification potentielle.

« Le Sud ne peut tout simplement pas se permettre de s’occuper du Nord économiquement », explique-t-elle. « Mais des échanges transfrontaliers et des voyages seraient à souhaiter ».

D’autres Sud-Coréens de la même génération racontent qu’ils sont trop occupés à chercher un emploi pour se pencher sur la diplomatie.

Le taux de chômage des jeunes atteignait 10,7 % en avril. Kim Tae-yong, 27 ans, titulaire d’un diplôme en ingénierie et à la recherche d’un emploi, déclare: « Franchement, je ne ressens rien de spécial concernant le sujet, j’espère juste que cela va lever les incertitudes. C’est dur de déterminer si la réunification serait une bonne chose, vu l’énorme fardeau économique et le vaste fossé culturel entre les deux parties ».

Lee Do-Kyu, 27 ans, au chômage également, raconte que les récents sommets intercoréens ont réveillé son intérêt pour la politique. Mais cela n’a pas duré.

« À cause des difficultés ces jours ci à trouver du boulot, je me suis désintéressé de ce genre de choses ».

Trump impatient et confiant avant son sommet avec Kim

Donald Trump et Kim Jong-un étaient quant à eux engagés lundi dans les ultimes préparatifs à la veille de leur sommet historique, pour lequel le président américain affiche sa confiance et une forme d’impatience.

Les regards du monde entier sont tournés vers Singapour avec une même interrogation: le président des États-Unis, qui a accepté à la surprise générale de rencontrer l’héritier de la dynastie des Kim, réussira-t-il à pousser Pyongyang à renoncer à l’arme nucléaire?

«Je pense que cela va très bien se passer», a-t-il déclaré à l’occasion d’un déjeuner de travail avec le premier ministre singapourien Lee Hsien Loong.

«Heureux d’être à Singapour, excitation dans l’air!» avait tweeté un peu plus tôt le locataire de la Maison-Blanche, qui s’est entretenu par téléphone le président sud-coréen Moon Jae-in et le premier ministre japonais Shinzo Abe.

Le tête-à-tête entre les deux hommes, absolument inimaginable il y a quelques mois lorsqu’ils étaient engagés dans une surenchère verbale faisant craindre le pire, est prévu mardi matin dans un hôtel de luxe de la cité-État asiatique.

À J-1, l’équipe Trump s’est employée à donner une image encourageante des négociations sur lesquelles la partie nord-coréenne est resté absolument muette.

Personnage central de ce dialogue, le chef de diplomatie américaine Mike Pompeo, qui a rencontré Kim Jong-un à deux reprises, a assuré que les discussions avaient progressé «rapidement» au cours des dernières heures.

«Je suis très optimiste quant aux chances de réussite», a-t-il lancé lors d’une conférence de presse.

«Garanties de sécurité uniques»

Avare en détails, il a simplement souligné que les États-Unis étaient prêts, en échange de sa dénucléarisation «complète, vérifiable et irréversible», à apporter à la Corée du Nord des «garanties de sécurité uniques, différentes» de celles proposées jusqu’ici.

Le sommet, qui offre une visibilité internationale au leader d’un régime cloîtré et dont les déplacements à l’étranger se comptent sur les doigts d’une main, est déjà vu comme une concession de taille de la part des États-Unis.

«Cela fait 25 ans que la Corée du Nord essaie d’obtenir une rencontre avec un président américain en exercice», explique à l’AFP Boris Toucas, chercheur invité au Center for Strategic and International Studies à Washington.

En jeu, les ambitions atomiques de Pyongyang, sous le coup de sanctions internationales draconiennes imposées au fil des années et des crises par le Conseil de sécurité de l’ONU.

Moon Jae-in a aussi exprimé sa confiance sur la rencontre de mardi, tout en appelant à éviter les attentes démesurées.

«Même si le dialogue entre les deux démarre sur les chapeaux de roue, il faudra probablement un dialogue de long terme, qui pourrait prendre un an, deux ans voire plus pour résoudre totalement les questions sur la table», notamment la dénucléarisation, a-t-il souligné.

Dans un compte-rendu du déplacement de l’homme fort de Pyongyang, l’agence nord-coréenne KCNA a évoqué l’avènement d’une «ère nouvelle», confirmant que la dénucléarisation, mais aussi «un mécanisme de maintien de la paix permanent et durable dans la péninsule coréenne» seraient au menu du sommet.

Un haut responsable américain a vu dans cette formulation «un message d’optimisme».

Échecs de 1994 et 2005

Mais l’exigence américaine bute depuis des années sur la résistance opiniâtre des Nord-Coréens.

En 1994 puis en 2005, des accords avaient été conclus, mais aucun d’entre eux n’a jamais été réellement appliqué, et la Corée du Nord a multiplié depuis 2006 les essais nucléaires et balistiques, jusqu’à la dangereuse escalade de l’an dernier.

En rencontrant Kim, Trump mise sur son instinct et ses talents autoproclamés de négociateur hors pair. Mais alors que son administration laissait miroiter un accord historique le 12 juin, elle s’est dernièrement évertuée à faire retomber les attentes, évoquant le début d’un «processus» inédit.

Les ingrédients d’un éventuel accord sont, à de nombreux égards, les mêmes que par le passé: une dénucléarisation progressive en échange d’un soutien économique, des garanties de sécurité pour le régime reclus et un traité de paix mettant formellement fin à la guerre de Corée (1950-53).

«Trump a simplement offert ces rencontres aux Nord-Coréens sans obtenir aucune avancée», déplore l’expert Jeffrey Lewis dans Foreign Policy. «Il paraît évident depuis le début que la Corée du Nord n’a pas l’intention d’abandonner son arsenal nucléaire.»

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