Colombie: retour de la droite avec Duque qui veut corriger l’accord de paix

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Le nouveau président élu colombien Ivan Duque célèbre sa victoire à Bogota, le 17 juin 2018. (AFP/RAUL ARBOLEDA)

La droite dure a récupéré la présidence dimanche en Colombie et son champion Ivan Duque, vainqueur d’un duel inédit face à la gauche, a immédiatement annoncé des « corrections » à l’accord de paix avec l’ex-guérilla Farc.

« Cette paix dont nous avons rêvée, qui demande des rectifications, aura des corrections pour que les victimes soient au centre du processus, pour garantir vérité, justice et réparation », a déclaré le dauphin de l’ex-président Alvaro Uribe, farouche opposant au pacte signé en 2016 qui a permis le désarmement de la rébellion et sa reconversion en parti politique.

Candidat du Centre démocratique (CD), Ivan Duque, 41 ans, a recueilli 53,98% des voix contre 41,8% à Gustavo Petro, 58 ans, du mouvement Colombie Humaine, premier candidat de gauche à parvenir aussi loin dans une course présidentielle, la première depuis l’accord de paix.

Son adversaire a immédiatement accepté son « triomphe ». « Vous êtes le président de la Colombie (…) Aujourd’hui, nous sommes l’opposition », lui a lancé l’ancien maire de Bogota et ex-guérillero du M-19 dissout.

De son côté, le parti Farc a appelé Ivan Duque au « bon sens », après son annonce de corrections de l’ accord de paix.

« Il est nécessaire que le bon sens s’impose; ce que le pays demande c’est une paix intégrale, qui nous mène vers la réconciliation attendue (…) Contourner cet objectif ne peut être un programme de gouvernement », a indiqué la Force alternative révolutionnaire commune (Farc), en demandant à le rencontrer.

– Première femme vice-présidente –

Ivan Duque, qui s’est engagé à modifier ce texte qui a polarisé le pays et qu’il juge trop laxiste envers les ex-chefs guérilleros, devient le plus jeune chef d’Etat élu en Colombie depuis 1872. Il aura 42 ans le 1er août et succèdera le 7 à Juan Manuel Santos.

Avec lui a été élue la première femme vice-présidente du pays, Marta Lucia Ramirez, qui fut aussi la première femme ministre de la Défense de Colombie durant la première année de la présidence d’Uribe (2002-2010).

Plus tôt, le chef de la Farc, Rodrigo Londono, avait souligné que la Colombie a « vécu les élections les plus tranquilles des dernières décennies, le processus de paix porte ses fruits (…) Respectons la décision de la majorité et félicitons le nouveau président ».

M. Santos, 66 ans, avait qualifié cette présidentielle de « transcendantale », soulignant que « pour la première fois, un ex-commandant des Farc a voté en démocratie, sans armes et comme leader d’un parti politique ».

L’accord a valu à ce président de centre droit le Nobel de la Paix, mais aussi une impopularité de 80% dans ce pays de 49 millions d’habitants. Au pouvoir depuis 2010, il ne pouvait se représenter après deux mandats.

Le pacte avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie, qui ont conservé le même acronyme Farc, a clos plus de 52 ans d’affrontements. Mais la Colombie peine à émerger du conflit.

Largement élu dimanche en Colombie, le futur président Ivan Duque va pouvoir gouverner à son aise un pays polarisé par un accord de paix historique avec l’ex-guérilla Farc, menacé par le trafic de drogue et sous tension avec le Venezuela, son voisin.

Plus de dix millions d’électeurs ont voté pour le retour de la droite conservatrice avec cet avocat, dauphin de l’ex-président et actuel sénateur Alvaro Uribe (2002-10).

A partir du 7 août, lorsqu’il prendra ses fonctions, Ivan Duque sera confronté à ces défis, après huit ans d’une farouche opposition au président et prix Nobel de la Paix, Juan Manuel Santos.

1 – La paix, en révision

A l’issue de sa nette victoire au second tour, avec 53,98% des voix face au candidat de gauche Gustavo Petro, Ivan Duque a réitéré sa promesse électorale: réviser, sans le « déchiqueter », l’accord qui a clos plus d’un demi-siècle d’affrontements avec les Farc.

Signé fin 2016, ce pacte a permis le désarmement de 7.000 rebelles, en échange de l’entrée de l’ex-guérilla dans l’arène politique. Mais l’accord avait été rejeté par un référendum qui a préparé le retour de la droite.

A peine élu, Ivan Duque a promis qu’il ferait des « corrections », sans donner de détails. Pendant la campagne, il a assuré que les ex-chefs guérilleros accusés de crimes graves les paieraient d’un minimum de prison et seraient interdits de siéger au Parlement.

« Une chose est le discours en campagne pour gagner, une autre quand on est en exercice. Je crois qu’il serait très coûteux de faire marche arrière » sur l’accord, a déclaré à l’AFP Fabian Acuña, de l’Université Javeriana.

Le parti Farc, qui a écarté le retour aux armes, a appelé M. Duque au « bon sens » à discuter d’éventuels changements. Pour le moment, il se montre disposé à respecter l’accord pour la réinsertion sociale et économique des guérilleros de base.

Mais il entend aussi durcir la position gouvernementale dans les négociations avec l’Armée de libération nationale (ELN), dernière rébellion du pays.

2 – L’ombre d’Uribe

La question a été souvent posée: Ivan Duque sera-t-il une « marionnette » d’Alvaro Uribe? sera-t-il indépendant, mais fidèle aux postulats uribistes ou « trahira-t-il » sont mentor?

« Duque a tout gagné en faisant ce que lui dit Uribe, donc le fantôme d’Uribe est réel », estime M. Acuña.

La majorité des Colombiens ne semble pas prêter grande attention aux enquêtes impliquant l’ex-président pour des liens présumés avec les paramilitaires d’extrême-droite, corruption et manipulation de témoins.

Depuis son accession au pouvoir en 2002, Alvaro Uribe est omniprésent dans vie politique.

« C’est la personnalité politique la plus importante du XXIe siècle en Colombie », explique le chercheur Nicolas Liendo.

En 2010, quand il a quitté le palais présidentiel, M. Uribe a obtenu la victoire de son ex-ministre Santos. Quatre ans plus tard, il lui a opposé un inconnu, Oscar Ivan Zuluaga. Et en 2016, il a mené la campagne pour le « Non » à l’accord avec les Farc.

Bientôt, son dauphin va diriger la 4e économie d’Amérique latine avec les principes qui l’ont rendu si populaire: main ferme envers les guérillas, investissements privés et défense des valeurs traditionnelles.

De surcroît, Alvaro Uribe dirigera au Sénat le groupe du Centre démocratique, son parti.

3 – Drogues et Etats-Unis

Le premier producteur mondial de cocaïne connaît une hausse des plantations illicites, dénoncée par Washington, son allié traditionnel et principal marché de la drogue colombienne.

Ivan Duque, qui souhaite une bonne relation avec l’imprévisible Donald Trump, propose de réactiver les aspersions aériennes d’herbicide, ce qui devrait provoquer des tensions avec les cultivateurs.

Il entend lutter contre le narco-trafic, au moment où les mafias mexicaines financent des dissidents des Farc dans les anciens fiefs de l’ex-guérilla aux frontières avec l’Equateur et le Venezuela.

4 – Pression sur Maduro

Opposant déclaré du président vénézuélien Nicolas Maduro, M. Duque veut mener la pression internationale contre la « dictature » dirigée par un « génocidaire ».

« En fonction du discours de campagne, on peut penser que la relation avec le Venezuela va être terrible », selon M. Acuña.

Bien qu’il n’ait pas détaillé son programme diplomatique, il a menacé de dénoncer Nicolas Maduro devant la Cour pénale internationale (CPI), avec d’autres pays, et de forcer une « transition » vers la démocratie avec l’aide de l’Organisation des états américains (OEA).

Partageant avec le Venezuela une frontière de 2.200 km, la Colombie est confrontée à un afflux sans précédent de migrants fuyant la crise dans le pays voisin. Plus d’un million de personnes sont entrées en Colombie au cours des 16 derniers mois.

– Soutien du Parlement –

Elle reste confrontée à une corruption et des inégalités criantes, notamment en matière d’éducation et santé, ainsi qu’à la violence de groupes armés se disputant le narco-trafic dans ce pays, premier producteur mondial de cocaïne.

La droite y règne depuis toujours. Novice en politique avec un seul mandat comme sénateur, l’avocat et économiste Ivan Duque se défend d’être la « marionnette » d’Alvaro Uribe. Il est soutenu par les conservateurs, les partis chrétiens, les évangéliques et l’ultra-droite.

« Nous demandons à Dieu et au peuple colombien de nous donner la victoire pour transformer le pays », avait-il lancé en votant, réitérant sa volonté de défendre la liberté d’entreprendre pour relancer la 4e économie d’Amérique latine.

Voulant « tourner les pages de la corruption, de la politique politicienne, du clientélisme », il entend réviser l’accord de paix notamment pour envoyer en prison les chefs Farc coupables de crimes graves et leur barrer l’accès au Congrès.

« L’une des grandes inconnues va être ce qui va se passer avec le processus de paix », a déclaré à l’AFP l’analyste Yann Basset, de l’Université du Rosario.

La gauche colombienne, divisée, a longtemps pâti de la présence des guérillas.

Gustavo Petro voulait appliquer le pacte et des réformes favorables aux pauvres. Mais il paye sa proximité avec le défunt président vénézuélien Hugo Chavez, bien qu’ayant désavoué son successeur Nicolas Maduro.

Ivan Duque a aussi annoncé qu’il durcirait la position gouvernementale dans les négociations avec l’Armée de libération nationale (ELN), dernière guérilla du pays, en cessez-le-feu pour le scrutin.

Il est assuré d’un soutien important au Congrès, où la droite s’est imposée aux législatives de mars.

Pour sa part, la Farc n’avait même pas atteint les 0,5% de voix nécessaires pour dépasser les dix sièges parlementaires octroyés par l’accord.

Tourner la page du conflit, qui a fait au moins huit millions de victimes entre morts, disparus et déplacés, sera toutefois la tâche fondamentale du futur président.

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