Corée du Nord: ces quelques mois où Kim Jong Un a gagné ses galons de diplomate

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Photo fournie le 27 mars 2018 par l’agence nord-coréenne Kcna du leader nord-coréen Kim Jong-Un (g) et du président chinois Xi Jinping à Pékin. (KCNA VIA KNS/AFP/Archives)

Remisant les menaces de guerre nucléaire pour la courtoisie diplomatique, le leader nord-coréen Kim Jong Un s’est avéré en quelques mois un fin stratège des relations internationales, avec l’improbable concours de Donald Trump.

Son virage radical du 1er janvier -quand il avait annoncé à la surprise générale la participation de Pyongyang aux jeux Olympiques en Corée du Sud- semble tout droit sorti d’un manuel nord-coréen de bonne diplomatie, rappellent des experts.

Mais son impact sans précédent sur la scène internationale, le maître de Pyongyang le doit sans doute aussi à la spontanéité et l’imprévisibilité du président américain, expliquent-ils.

Après des années de tensions liées aux tests de missiles et aux essais nucléaires de Pyongyang, qui placent le territoire continental américain à portée des ogives nord-coréennes, Kim Jong Un a annoncé que sa longue marche vers l’arme atomique avait abouti, et amorcé une ouverture qui a permis une détente exceptionnelle.

Premier acte: Kim Jong Un a saisi le 1er janvier la main que lui tendait le président sud-coréen Moon Jae-in, élu l’an dernier en préconisant le dialogue. Le contexte était idéal à un mois de jeux Olympiques au Sud que Séoul vendait justement comme ceux « de la paix ».

Deuxième acte: M. Kim en a profité pour faire ce qu’il n’avait jamais pris la peine de faire depuis son arrivée au pouvoir fin 2011, à savoir aller présenter ses hommages au protecteur chinois.

Après le troisième acte, et la rarissime rencontre avec le président Moon fin avril, le trentenaire se prépare au quatrième acte, un sommet historique, mardi prochain à Singapour, avec Donald Trump.

– « C’était prémédité » –

« C’était prémédité », croit savoir Kim Hyun-wook, professeur à l’Académie diplomatique nationale de Séoul. « Kim savait que commencer par rétablir les liens intercoréens ouvrirait la voie à des discusssions avec les Etats-Unis, et remettrait la Chine dans le jeu. »

Après les menaces nord-coréennes d’apocalypse nucléaire et les échanges d’insultes avec Donald Trump, Kim Jong Un s’est refait une réputation en posant en homme d’Etat policé, plaisant et à l’écoute lors de ses rencontres avec M. Moon ou avec le président chinois Xi Jinping.

Il a parallèlement multiplié les gestes de bonne volonté -la libération de prisonniers américains, le démantèlement de son site d’essai nucléaire ou un moratoire sur les tirs de missiles- qu’il aura tout loisir de rappeler le moment venu en cas d’échec diplomatique.

Le leader nord-coréen a démontré un talent certain pour « monter les acteurs régionaux les uns contre les autres », observe Jung Pak, une ex de la CIA devenue chercheuse à la Brookings Institution, et il « voit Pékin comme un contre-poids clé, et probablement comme une police d’assurance, face aux Etats-Unis. »

L’évolution est radicale de la part d’un dirigeant qui en six ans n’avait jamais quitté la Corée du Nord ou rencontré un chef d’Etat étranger.

Sa diplomatie est désormais toutes voiles dehors: il a rencontré ces derniers mois deux fois MM. Moon et Xi et envoie des émissaires jusqu’à Washington, une ville qu’il promettait auparavant de réduire en cendres.

Vis-à-vis de Pékin, son approche est « un exemple classique de diplomatie équilibrée », selon Koo Kab-woo, professeur à l’Université des études nord-coréennes de Séoul.

« Il atteint Washington via Pékin et Séoul », indique M. Koo. « C’est pour un petit pays la façon la plus efficace d’accroître son influence diplomatique. »

– « Conjonction parfaite » –

Mais c’est peut-être Donald Trump qui, sans le savoir, a permis au leader nord-coréen de faire étalage de ses aptitudes diplomatiques.

Car le sommet de Singapour est un produit de la spontanéité du président américain, qui avait accepté sans consulter ses conseillers l’invitation nord-coréenne relayée par le Sud.

Et quand Donald Trump s’est fendu d’une lettre soudaine annulant la rencontre, MM. Moon et Kim se sont retrouvés pour leur second face-à-face en quelques semaines et de nouveaux clichés de l’amitié intercoréenne.

En quelques jours, Donald Trump avait annulé l’annulation.

« Kim bénéficie d’une conjonction parfaite », estime M. Koo. « Cela aurait été impossible s’il n’y avait pas en même temps Moon Jae-in, Donald Trump et Kim Jong Un. »

Fondamentalement, rien ne permet d’imaginer un réglement de l’épineux dossier nucléaire, tant Washington et Pyongyang semblent à des années-lumière sur le dossier central de la dénucléarisation.

Mais pour les experts, la stratégie diplomatique nord-coréenne doit aussi permettre d’éviter une reprise de la campagne américaine de pressions contre Pyongyang, pour le cas où les choses tourneraient mal à Singapour.

Car si le sommet était un échec, Kim Jong Un poursuivrait probablement son offensive de charme, plutôt que de reprendre les essais de missiles, estime Go Myong-hyun, expert à l’Institut Asan d’études politiques.

« Le cas échéant, la Corée du Sud et la Chine devraient être en mesure de continuer à épauler la Corée du Nord d’un point de vue diplomatique. »

Confiant sur le sommet, Trump prêt à inviter Kim aux États-Unis

Le président américain Donald Trump a pour sa part affiché jeudi sa confiance à l’approche du sommet très attendu avec le leader nord-coréen Kim Jong Un, se disant même prêt à inviter ce dernier aux Etats-Unis si le tête-à-tête de Singapour se passe bien.

« Tout est prêt pour le sommet. Tout se passe très bien, j’espère que cela va continuer comme ça », a-t-il déclaré en recevant le Premier ministre japonais Shinzo Abe à cinq jours d’une rencontre à l’issue très incertaine tant les négociations sur la dénucléarisation de la péninsule s’annoncent âpres.

Interrogé sur la façon dont il préparait ce rendez-vous historique, le 45e président des Etats-Unis a mis en avant son instinct: « Je ne pense pas avoir besoin de me préparer tant que ça. C’est d’abord une question d’état d’esprit, de volonté de faire avancer les choses ».

« Nous commencerons peut-être par établir une bonne relation et c’est quelque chose de très important pour atteindre le but ultime d’un accord », a ajouté l’ancien promoteur immobilier, rappelant l’exigence des Etats-Unis: que Pyongyang se débarrasse de ses armes nucléaires.

Le président irait-il jusqu’à inviter le jeune dirigeant du régime reclus avec lequel il était engagé il y a quelques mois encore dans une surenchère verbale ? « La réponse est oui (…), assurément si ça se passe bien », a-t-il répondu, évoquant un possible face-à-face à la Maison Blanche.

– Possible « normalisation » –

Soulignant combien l’outil des sanctions était « puissant », M. Trump a expliqué avoir choisi de ne pas en ajouter d’autres à ce stade pour laisser une chance à un dialogue qui pourrait selon lui aboutir à « quelque chose d’incroyable pour le monde » et, à terme, à une « normalisation » des relation entre Washington et Pyongyang.

En première ligne sur ce dossier, le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo, qui a rencontré Kim Jong Un à deux reprises à Pyongyang, a assuré que ce dernier était sérieux dans sa volonté de négocier.

« Il m’a dit personnellement qu’il était prêt à dénucléariser”, a-t-il expliqué. Le secrétaire d’Etat américain a précisé qu’il irait à la rencontre des responsables sud-coréens, japonais et chinois dans la foulée du sommet entre Trump et Kim.

M. Abe, qui tente de faire entendre sa voix dans les intenses tractations diplomatiques en cours autour de la péninsule coréenne, a de son côté souligné qu’il n’y avait pas de changement dans la politique japonaise visant à réaliser « une vraie paix » dans cette partie de l’Asie.

Depuis l’annonce d’une possible rencontre Trump-Kim, le Japon ne cesse de souligner l’impérieuse nécessité de ne pas baisser la garde face au régime de Pyongyang, qui fait peser une menace concrète sur l’archipel avec ses missiles.

« Je souhaite faire directement face à la Corée du Nord et lui parler afin que le problème des enlèvements soit rapidement résolu », a dit M. Abe, affirmant que si la Corée du Nord était « désireuse de faire un pas » dans la bonne direction, elle aurait « un avenir radieux ».

Le dossier des ressortissants japonais enlevés par la Corée du Nord dans les années 1970 et 1980 est politiquement très sensible sur l’archipel, et le président américain a promis de le garder à l’esprit.

Mais le sujet n’est pas –loin s’en faut– une priorité pour M. Trump, dont la stratégie reste entourée d’un certain flou mais qui ne cache pas son enthousiasme à l’idée d’être le premier président américain en exercice à engager un dialogue direct avec un héritier de la dynastie des Kim.

– « Quelque chose de formidable » –

Interrogé sur la possibilité de quitter la table des négociations si ces dernière s’avéraient stériles, M. Trump n’a pas exclu l’hypothèse tout en se montrant une nouvelle fois particulièrement optimiste.

« Je pense vraiment que Kim Jong Un veut faire quelque chose de formidable pour son peuple et aussi pour sa famille et pour lui-même », a-t-il dit.

La multiplication des rencontres sur l’épineux dossier nord-coréen a un goût amer pour Shinzo Abe, jusqu’ici tenu à l’écart: Donald Trump prépare son sommet et le président chinois Xi Jinping et son homologue sud-coréen Moon Jae-in ont chacun rencontré à deux reprises Kim Jong Un.

Pour Richard Armitage, ancien haut diplomate sous l’administration George W. Bush, il existe un réel risque que le Japon « se retrouve isolé » à l’issue du sommet de Singapour.

MM. Trump et Abe, qui ont une nouvelle affiché une forme de complicité, ont brièvement abordé, lors de leur conférence de presse commune, la question désormais ultra-sensible des droits de douane mis en place par Washington au nom de la défense des travailleurs américains.

La Japon, qui pensait pouvoir convaincre son proche allié américain d’être exempté des nouvelles taxes douanières instaurées sur l’acier et l’aluminium, n’a pas caché sa déception et son amertume après l’échec des discussions.

Les deux hommes devaient rejoindre cette fin de semaine le Canada pour participer à un G7 sous haute tension en raison de la politique commerciale de l’administration Trump qui suscite le courroux de ses alliés.

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