Les tenants et aboutissants d’une potentielle US Space Force

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L’espace, la prochaine bataille ? (EON Productions)

Lundi dernier, le président Trump a promis la création future d’une sixième branche de l’armée américaine, l’US Space Force (la Force spatiale américaine). Au-delà de la simple promesse politique improvisée, quel portrait peut-on faire de l’idée du président américain ?

L’armée américaine d’aujourd’hui et l’espace

Le président Trump n’est pas le premier à avoir de grandes ambitions spatiales pour l’armée américaine. On se rappellera le fameux projet de guerre des étoiles du président Ronald Reagan, projet qui visait la création d’un système de défense antimissile avec une composante terrestre et une spatiale. Si ce projet n’a finalement pas vu le jour (qui eut cru qu’il était difficile de faire concevoir des satellites avec des lasers antimissiles?), il aura néanmoins été le précurseur aux deux principaux boucliers antimissiles actuels, celui d’Amérique du Nord (sous le commandement du NORAD) et celui d’Europe occidentale (sous le commandement de l’OTAN).

Actuellement, l’espace est déjà un champ d’action des différentes branches de l’armée américaine. Le principal service en charge est l’US Air Force, qui gère la majorité des satellites militaires américains. C’est aussi cette force qui est généralement en charge des armes nucléaires américaines. De leurs côtés, l’armée de terre américaine et le corps des Marines ont aussi le contrôle de certains satellites. Tous ces services possèdent aussi des capacités cyber qui peuvent être utilisées pour protéger les réseaux américains et attaquer ceux d’autres pays.

Plus largement, les États-Unis possèdent aussi des armes antisatellites, depuis la fin des années 60, allant du missile conventionnel au missile nucléaire. Le pays est aussi partie au Traité de l’espace, qui vise à prévenir la militarisation de l’espace. En vertu de ce traité, la seule militarisation possible peut se faire par le biais d’une station spatiale en orbite et le stockage d’armes conventionnelles dans l’espace (sur une station ou un satellite). Ainsi, les armes de destruction massive (notamment les missiles nucléaires) sont explicitement interdites.

Considérant les coûts très importants pour maintenir une seule station spatiale civile, on peut facilement présumer que les Américains (ni personne d’autre d’ailleurs) ne possèdent pas une station militaire. L’espace comme champ de bataille n’est donc réalité qu’au cinéma!

Au-delà des activités militaires, l’armée américaine est aussi impliquée dans le domaine civil, généralement en lien avec la NASA. La majorité des astronautes américains sont issus de l’US Air Force, et ce même service est en charge de fournir les certifications de vol pour les fusées spatiales civiles. L’US Air Force est aussi bien impliquée dans plusieurs projets de développements technologiques liés à l’espace, surtout en aéronautique.

À quoi pourrait ressembler le US Space Force?

La vision du président Trump s’inscrit dans une vision plus large, qu’il a exprimé, du rôle des États-Unis dans l’espace. Le président américain souhaite en effet un retour sur la Lune de la part de la NASA et considère que les États-Unis doivent être les premiers à envoyer un humain sur Mars. À cet égard, cette vision appelle à une nouvelle branche dotée de vastes ressources et qui va chercher à récupérer sous son commandement la majorité des services spatiaux assurés par les autres branches.

Le problème est que ces services sont déjà fortement intégrés dans les autres branches. La création d’une Space Force qui intégrerait ces services se retrouverait à rajouter une couche hiérarchique et bureaucratique, notamment sur des capacités critiques, comme la défense aérienne continentale et les forces nucléaires. D’ailleurs, ces difficultés ont été abondamment exprimées par plusieurs membres de l’État-major américain, ainsi que des élus du Congrès. Cela pré-augure de la proposition que le Pentagone va fournir.

Ainsi, le plus réaliste ne serait donc pas la création d’une nouvelle branche, mais la réorganisation de plusieurs commandements actuels afin d’unifier plusieurs redondances, notamment sur la gestion de la défense aérienne continentale. On pourrait assister à la création d’un Space Corps, sous le commandement de l’Air Force, qui récupérerait le contrôle de la majorité des satellites militaires. De plus, en ce corps étant sous la coupole de l’Air Force, il pourrait venir renforcer les capacités du NORAD au niveau de la défense continentale. On ne peut pas exclure non plus une augmentation des budgets du DARPA pour le développement de technologies à vocation spatiale, tant civile que militaire.

Le contexte international

Du point de vue du droit international, il faut garder à l’esprit que différents traités ont des impacts sur la militarisation de l’espace. On l’a mentionné précédemment, les États-Unis sont partis au Traité sur l’espace, comme la majorité des puissances. De plus, différents traités sur les armes nucléaires interdisent de les tester en haute altitude. En parallèle, l’espace reste un des derniers domaines où il y a une coopération directe entre les États-Unis et la Russie, par le biais des programmes spatiaux civils des deux pays.

Militairement, les États-Unis sont loin d’être le seul pays ayant des programmes militaires spatiaux. Les grandes puissances possèdent tous des satellites militaires et plusieurs, notamment la Chine et la Russie, possèdent des programmes d’armes anti-missiles (en plus de leur programme nucléaire). Est-ce qu’une Space Force pourrait entraîner une course à l’armement spatial? Le risque est très faible, puisque le projet américain, même s’il devait mener à la création d’une nouvelle branche militaire, n’entraînerait pas la création de nouvelles capacités militaires spatiales. La « riposte » des principaux adversaires des États-Unis sera donc essentiellement politique.

Une autre preuve que le projet américain ne va pas changer grand-chose dans les faits, se trouve dans la réaction du principal allié des États-Unis, le Canada. Questionné à ce sujet par 45eNord.ca, le gouvernement canadien a rappelé que « le Canada travaille en étroite collaboration avec les États-Unis et d’autres nations spatiales pour assurer une utilisation sûre, sécuritaire et durable de l’espace. Il poursuivra son étroite collaboration avec les États-Unis et ses proches alliés pour améliorer la coopération dans l’espace. Le Canada coopère avec les États-Unis dans l’espace depuis longtemps et croit comprendre que ceux-ci vont amorcer un examen approfondi et réfléchi de leurs entreprises spatiales futures. Nous demeurons fermement attachés à l’utilisation pacifique de l’espace et appuyons le cadre juridique international régissant son utilisation», a ainsi déclaré Krista Humick, porte-parole d’Affaires mondiale Canada.

Alors que le gouvernement canadien n’a pas hésité, récemment, à dénoncer diverses initiatives commerciales américaines, avoir ce genre de réponse laconique est un bon indicateur que pour le Canada, le projet américain n’est pas quelque chose qui va perturber les choses à court terme.

Christian Picard détient une maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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