Ces vétérans oubliés… et leurs «caregivers»

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(Archives/45eNord.ca)

D’un terrain de camping de Thunder Bay, via Internet, nous regardons les célébrations de la Fête du Canada d’Ottawa alors qu’autour de nous, les drapeaux du Canada sont visibles et nombreux. Il est difficile de faire la part de la manipulation politique dans les célébrations, mais peu importe qu’on aime notre premier ministre ou non, il n’en demeure pas moins que c’est vrai que nous vivons dans un beau pays.

A la condition, bien sûr, de ne pas trop questionner les décisions du Premier ministre et surtout, oublier qu’en quelque part dans ce pays, il y a des gens pour qui « assurer la souveraineté du Canada » ne veut clairement pas dire la même chose. Il faut omettre aussi de rappeler que nos militaires ont beau être bons, ingénieux, courageux et débrouillards, ça fait des années qu’on connait les immenses besoins de modernisme de l’équipement militaire. Il y a des miracles que nos FAC peuvent accomplir mais il y en a qu’ils ne peuvent pas : ce n’est pas une question de volonté mais bien une question de moyens.

Depuis la fin juin, je suis en tournée du Nord de l’Ontario (puis le Manitoba et la Saskatchewan) à rencontrer les familles et les organisations pour parler de SPT (sous formes de conférences et de rencontres individuelles) et, bien sûr, de la nouvelle mesure destinée aux « caregivers » intitulée « Mesure de reconnaissance de l’aidant naturel ».

D’une fois à l’autre, que ce soit lors de ma tournée pancanadienne en 2016, des Maritimes en 2017 et dans le cadre de cette tournée, je ne peux que constater que malgré les belles paroles et les promesses remplies d’amour politique, rien n’a véritablement changé. Oui, il y a eu des gains politiques et des avancements de tout acabit. Des vétérans – ainsi que des membres des familles- qui s’estiment « bien traités » par ACC existent et c’est tant mieux : c’est comme ça que ça devrait être pour tout le monde! Mais d’une façon générale, je demeure sidérée devant l’ampleur du désastre thérapeutique et/ou bureaucratique que vivent les vétérans et leurs familles alors qu’ils doivent se battre sur tous les fronts pour atteindre une forme de qualité de vie et un équilibre qui permet de conserver des liens sains et significatifs, une bonne gestion des symptômes et des défis et qui surtout, leur enlève l’envie de se pendre dans le sous-sol.

Partout, les sources de difficultés sont les mêmes : surmédication, diagnostique tout-croche émis lors du service militaire, difficulté à trouver un médecin pour remplir les formulaires qui n’en finissent plus ou qui peuvent témoigner à l’effet que la blessure est reliée au service militaire, bataille ridicule et interminable avec le VRAB (révision et appel), manque d’accessibilité aux ressources (ex : à Sudbury, il est difficile de trouver un psychologue francophone), des gestionnaires de cas qui n’ont pas l’air de savoir (et de comprendre..) ce qu’ils font … et surtout, des histoires d’horreur militaire, médicale ou administrative (n’oublions pas que l’UISP/JPSU constitue le « ground zero » de la souffrance des vétérans et de leurs problèmes avec ACC ..) Dans certains coins de pays, les Légions constituent des organisations qui rallient les vétérans alors que dans d’autres cas, les civils mènent la place sans aucune considération pour les vétérans et leurs familles. Et s’ils arrivent à se tenir loin des guéguerres d’égo et de pouvoir quasi inhérents à toutes les organisations de vétérans, ils arrivent à avoir une vie sociale auprès des frères d’armes..sinon, l’abandon est total est cruel, comme partout ailleurs.

Des raisons qui s’accumulent et qui finissent par rendre la vie intolérable, il y en a à la tonne.

Non, la vie des vétérans souffrants et de leurs familles –principalement ceux qui évoluent sous le parapluie de la Nouvelle Charte des Anciens Combattants- est, pour plusieurs, difficile. La quête d’une forme de qualité de vie est compromise de plusieurs années en raison de l’environnement et de la compréhension bureaucratique dans lequel évoluent un vétéran et sa famille. « Delay, Deny and Die », vous avez entendu l’expression anglophone qui décrit la façon de faire d’ACC?

Les politiciens et les bureaucrates continuent à chercher à intellectualiser les raisons qui expliquent pourquoi les vétérans se suicident massivement alors que dejà, si ACC cessait de traiter les vétérans blessés comme des menteurs et des profiteurs de services, et qu’il commençait à traiter les dossiers avec diligence, on améliorerait de beaucoup le portrait canadien. De son côté, le ministre O’Reagan, continue ses tournées de « Town Hall » à faire de grands efforts politiques et quasi diplomatiques afin de convaincre tous les concernés que le nouveau système de pension qui sera en œuvre en 2019 (tiens, tiens, juste avant les élections…) sera plus-que-parfait-ascendant-rose-bonbon-regardez-comme-on-est-bon. J’ai assisté à l’une de ces rencontres à Shawinigan en mai dernier et plusieurs vétérans m’ont confirmé qu’ils estimaient que ce qu’ils ont entendu était une autre démonstration de pure bullshit.

J’étais d’accord avec eux : faut pas aller là pour entendre la vérité et se faire dire les vraies affaires mais plutôt pour se faire endormir et boire du café gratis.

En juin, je suis allée rencontrer le ministre à Ottawa avec qui j’ai passé une heure avec lui à lui parler de la situation politique des « caregivers »(ou si vous préférez, les aidants naturels) qui aiment au-delà des blessures infligées et des défis qu’elles représentent à tous les jours. Ces « caregivers » qui nécessitent de l’éducation, du support et de la reconnaissance et non pas de la pitié.

Le 1er avril dernier, ACC a mis en œuvre la mesure de reconnaissance de l’aidant naturel, une mesure destinée à ceux qui évoluent sous le parapluie de la Nouvelle Charte des Anciens Combattants : une belle mesure qui est supposée donner un chèque mensuel de 1000$ au nom propre du « caregiver » . Un beau gros gain politique mais en même temps, une autre belle grosse promesse bien dodue remplie de poudre-aux-yeux.

Pourquoi? Parce que les critères d’admissibilité la rend inaccessible pour les vétérans blessés par un SPT.

Ah ben! Quoi de neuf?!?!

Selon la logique de cette mesure, pour être en mesure de se la voir accorder, il faut littéralement que les vétérans ait perdu ses 2 bras, ses 2 jambes et qu’il soit incapable de se mettre une cuillère dans la bouche pour se nourrir.

La seule différence avec une blessure située « entre les 2 oreilles » est qu’à titre de « caregiver », je ne lui mets pas la cuillère dans la bouche. Pour le reste, si je ne fais pas à manger, il ne mange pas : ma présence auprès de lui et toute aussi importante et vitale que s’il était totalement physiquement invalidé…parce que sa blessure l’invalide aussi physiquement, en bout de ligne : il n’est pas fonctionnel.

Mais bon. Ça a tout l’air que le ministère a besoin de se faire rappeler à l’ordre, bien au-delà des efforts du Comité Aviseur des Famille d’ACC –dont je fais aussi partie-.

Dans le cadre de ma tournée, c’est mon cheval de bataille médiatique. Mon objectif avoué est de faire entendre mon message 20 fois d’ici au 15 août. Entre Sudbury, Sault Ste Marie et Thunder Bay, j’ai (déjà!) accordé 7 entrevues -dont 4 sont publiées- sur la mesure comme telle et sur ACC. À un moment donné, quand les hauts fonctionnaires d’ACC (que je salue, d’ailleurs!) ne comprennent ni l’anglais, ni le français, ils ont tendance à devenir bilingue lorsqu’on leur parle par la voix des médias.

En fait, je suis même agréablement surprise de la qualité journalistique nord-ontarienne qui met aussi en valeur la réalité des vétérans.

L’intérêt politique (que je constate par le type de questions posées) est fort différent de celui du Québec ou tout ce qu’on cherche à faire, c’est de faire brailler le monde sur la misère humaine. Pour ma part, je n’adhère pas à cette façon de faire articulée autour de « regardez comme c’est triste et comme je fais pitié » et du « Star System » à la québécoise qui entretient le mythe de la confusion entre le message social, la cause défendue et la promotion du culte de la personne qui se traduit par une abondance de selfies mettant en valeur les craques-de-seins-les-gros-muscles-pis-les-grosses-patches.

Sérieux, là.

Mais comme l’amour québécois est directement proportionnel au nombre des larmes qu’on peut faire verser, il n’y a pas vraiment d’amour réciproque entre le Québec…non pas parce que ma cause ne fait aucun sens mais parce qu’on ne m’aime pas « moi » (parce que je ne fais pas partie du milieu des 22 et de UN NATO, parce que j’ai les cheveux roses, parce que je suis « trop politique », etc…). J’ai juste à traverser la frontière pour être aux premières loges de la différence culturelle. Si le Nord de l’Ontario s’est avéré fort intéressé à me rencontrer, je suis sollicitée par les familles et les organisations de toutes sortes qui savent que je me dirige tranquillement vers eux.

Mais aussi, je suis sollicitée par les médias et la visibilité médiatique a un poids important en « advocacy ».

Pour être honnête, ça me fait du bien de sortir du Québec car l’intérêt pour le parcours de la p’tite madame qui a tenté d’interpeller l’ex-ministre Fantino et surtout, pour son message rappelant la responsabilité politique à l’égard des familles et des « caregivers »est bien tangible.

« They don’t need pity. They don’t wan’t pity. They need respect from the system and social empathy », que je répète.

Chaque publication constitue mes p’tites bombes personnelles destinées à ACC et visent à sensibiliser la population à notre réalité politique et ses enjeux. Mais c’est surtout la meilleure façon d’aller rejoindre ceux qui sont terrés dans leur isolement et qui sont en-dehors des circuits d’aide officielle, principalement parce qu’ils ne sont pas au courant de l’aide, des services et des bénéfices offerts. Ou parce que justement, ils se reconnaissent dans ce qu’ils lisent ou écoutent.

Encore hier, c’est une femme d’Edmonton qui m’a contactée. Son mari, « sorti » des FAC il y a 4 ans s’est fait « shafté ben dur » par le UISP\JPSU de Kingston. Pensez-vous que le JPSU de Kingston a considéré la femme du militaire blessé, cette « caregiver », alors qu’ils ont la responsabilité de le faire? Ben non. Pantoute. Zéro pis une barre. Pire : au moment de notre conversation, malgré l’état de la situation (dont je tairai les détails), cette famille ne savait pas que Madame pouvait bénéficier de services psychologiques par le biais d’ACC ou ce qu’était le « Service VIP ». Malgré des problèmes de consommation d’alcool connus et tout ce qui vient avec, cette famille comportant une enfant de 4 ans, a été gardée dans le noir total.

Un beau « thumbs up » aux 2 gestionnaires de cas qui ont été impliquées dans leur dossier au cours des 4 dernières années. Quand la combinaison d’un JPSU et d’ACC s’accordent ensemble pour marcher tout croche, ça peut faire du dommage en arrière des portes closes de la maison.

Le jour précédent, c’est une conjointe de Calgary qui m’a contactée après avoir pris connaissance d’un article. Elle m’exprimait qu’elle était en couple depuis 6 ans avec un vétéran qu’elle connait depuis le secondaire. Qu’elle avait un bon emploi rémunérateur chez Telus et qu’elle avait dû quitter son emploi pour accompagner son conjoint. Sauf que depuis 3 ans, elle ne contribue plus à ses REER, elle n’a plus d’autonomie financière. Sans reconnaissance aucune d’ ACC, à 52 ans, elle s’en fait pour sa sécurité financière future qu’elle ne peut plus continuer à construire. Avec raison, d’ailleurs.

Qu’en est-il des conséquences financières pour celles qui sont dans la même situation depuis qu’elles ont 27-28 ans? N’oublions pas que chaque perte d’indépendance financière d’une « caregiver » se traduit par….?.. Par…?

Par une responsabilité transférée directement sur les épaules d’un vétéran.

Les impacts et le dommage collatéral d’une blessure sont réels et touchent plusieurs sphères de la vie. Inévitablement, c’est ce qui fait de nous les meilleures alliées pour ceux qui souffrent ou leurs pires ennemies. Les « caregivers » doivent être considérés comme des investissements davantage que des fardeaux car ils ont le pouvoir de créer un environnement favorable au rétablissement..

…mais pour ça, il faudrait commencer par les considérer et arrêter de les niaiser autant par l’UISP/JPSU, ACC et par les politiciens. il est temps que les partis politiques cessent de considérer les vétérans et leurs familles comme des enjeux politiques et qu’ils commencent à aimer les êtres humains qui se cachent derrière les uniformes invisibles.

Pour ça, ça prend du cœur, une bonne tête pis du cash investi à la bonne place..pas des Kleenex et des fausses promesses roses-bonbons.

Avec des moyens cohérents, le pouvoir de notre amour peut transcender tous les bobos et toutes les souffrances infligées par la guerre et le service militaire. S’il existe une machine pour transformer un civil en militaire, il pourrait aussi il y en avoir une pour transformer un civil en « caregiver d’un vétéran ».

La belle unité nationale et la belle démonstration d’amour que l’on souhaite être comme étant un exemple planétaire, il faut aussi que ça commence par notre propre monde…
…incluant ceux qui ont tout donné au nom de leur pays.

A vous et à votre famille, merci de votre service.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

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