La diplomatie et les affaires militaires internationales n’ont rien à voir avec un monde de Calinours

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Le président des États-Unis Donald Trump rencontre le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, lors d’une réunion bilatérale au Sommet du G7 à Charlevoix, Québec, Canada, le 8 juin 2018. (G7)

Hier, en lisant quelques commentaires sur la page Facebook du 45eNord.ca, je suis tombé sur ce savoureux commentaire « C’est qui le boss ? » à l’article titré « Trudeau annonce encore plus de contributions pour l’OTAN ». Je ne connais pas le fond de la pensée du lecteur, mais pour moi, ce commentaire de quelques mots seulement démontre la réalité et l’ordre des choses au sein de l’OTAN.

Officieusement, nous pourrions avancer sans trop de gêne que l’OTAN est une branche des Forces armées américaines.

Pour ceux et celles qui ont servi au sein des Forces armées canadiennes et qui ont été affectés en Europe dans les années post-Lahr et Baden-Baden savent sans aucun doute de quoi je parle. Les militaires américains sont partout et dans la majorité des positions stratégiques, opérationnelles et décisionnelles de l’OTAN. Au SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe) à Casteau en Belgique, le SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) est un général américain quatre étoiles depuis les débuts de l’OTAN. Le général et, par la suite, président des États-Unis, Dwight Eisenhower fut le premier a occupé ce poste. Au Joint Force Command de Naples en Italie, le commandant est un amiral américain. Même son de cloche au Air Command de Ramstein en Allemagne où cette position a toujours été historiquement accordée à un général quatre étoiles de la US Air Force et qui en même temps occupe les positions de commandant de la US Air Force en Europe et en Afrique. Je vous épargne le reste de la liste.

Au fait, simplement pour vous donner un ordre de grandeur de la présence militaire américaine dans cet unique secteur de l’Europe, la base de la US Air Force de Ramstein en Allemagne et les autres unités américaines du coin (qui sont appelées la Kaiserlautern Military Community ou KMC) comptent 54 000 militaires. À elle seule, ce sont 9 800 militaires américains qui sont affectés à la base de Ramstein et à cela nous devons ajouter 11 100 membres de la famille qui accompagnent ces militaires.

C’est à se demander si les États-Unis ont vraiment besoin de l’OTAN pour opérer en Europe (et dans le reste du monde) ?

Bon joueur, les États-Unis continuent de respecter leurs engagements envers l’OTAN. Le président Donald Trump a quitté le Sommet 2018 de l’OTAN en affirmant : « Je crois en l’OTAN ». Cependant, ce n’est pas la première fois que la question du financement militaire des pays membres de l’OTAN est au cœur des sujets de discussion.

Plus que jamais, les Américains ne sont pas contents et jugent que les alliés n’investissent pas assez d’argent dans les dépenses militaires. La différence fondamentale est que le ton et le style du président Trump détonnent par rapport à ses prédécesseurs. Sur le fond de la question, Donald Trump et les États-Unis n’ont pas tort. Toutefois, ils pourraient aussi se demander si la taille de leur puissance militaire et les coûts reliés ne sont pas une conséquence directe d’une politique étrangère démesurée ?

Mais bon, pour ce qui nous intéresse, un élément évident pour nous, Canadiens et Canadiennes, est que la lune de miel entre Justin Trudeau et Donald Trump est clairement terminée. Pour être franc, ce n’est pas de bon augure ! En fait, cette lune de miel aura duré le temps d’un passage à Washington et de la remise d’une photo encadrée. À cette époque, le président Trump avait même affirmé : « Quelle belle photo, je vais la conserver dans un lieu spécial ! ». Après le chaotique G7 à Charlevoix, les commentaires de Donald Trump à l’égard de Justin Trudeau suite à son départ du Québec, les difficiles négociations de l’ALÉNA et la distance remarquée par tous à la rencontre de l’OTAN, je me demande bien où cette photo est rendue ?

Ainsi donc comme l’enseignant qui sermonne les élèves avant la récréation, le président Trump n’a pas hésité à dire clairement, sans détour et avec un style relativement brut qui lui est propre ce que tout le monde sait : le Canada et les alliés de l’OTAN doivent augmenter leurs dépenses militaires à la hauteur des engagements signés, soit à 2% du PIB (pour le Canada). Le président Trump a même demandé que cela ne soit pas 2%, mais bien 4% du PIB. Pas dans 5 ans, ni dans 10 ans, mais maintenant !

Le premier ministre Trudeau a évité les questions liées aux demandes du président américain. Il s’est contenté de répéter des annonces déjà faites telles que l’augmentation de 73% des dépenses militaires au cours de la prochaine décennie et la participation du Canada à des missions de l’OTAN.

Tout ce tapage des derniers jours au sujet de l’OTAN m’a rappelé un texte fort pertinent. Il y a quelques années, j’attendais à un vol à l’aéroport d’Ottawa lorsque j’ai croisé l’éminent historien canadien Jack Lawrence Granatstein. Je suis allé « googler » son nom et je suis tombé sur l’un de ses textes qui s’intitule « Is NATO still necessary for Canada? ». D’ailleurs, ce texte est toujours disponible sur le site de la Canadian Defence & Foreign Affairs Institute. Ce dernier conclut son texte en disant (traduction libre): « […] l’OTAN fait très peu ou rien pour nous protéger à l’intérieur de nos frontières et a démontré une efficacité opérationnelle limitée par le passé. Par contraste, les États-Unis nous protègent dans leur propre intérêt et sont efficaces et en plus ils possèdent la plus efficace force militaire sur la planète. […] il est possiblement le temps après 64 ans au sein de l’alliance de procéder à une évaluation fondamentale de notre place dans le monde et de produire une « hard-eyed, hard-edged » stratégie nationale de sécurité pour le Canada ».

Comme contribuable, je n’ai absolument aucun problème avec des investissements militaires tant et aussi longtemps qu’ils sont faits en lien avec la volonté des Canadiens et des Canadiennes, le mandat de nos forces armées, qu’ils mettent les hommes et les femmes qui servent et leur famille au cœur des priorités et qu’ils fassent partie d’un plan de stratégie de défense finement développé. Le développement du dit plan passe obligatoirement par une réflexion soutenue sur les meilleurs moyens à l’aube des années 2020 pour défendre et protéger notre pays. Il faut absolument répondre à la question de Granatstein à savoir si la participation à l’OTAN pour le Canada est toujours une nécessité ? Si oui, dans quelle proportion ? Sinon, ne devrions-nous pas nous concentrer sur la défense continentale en renforçant notre alliance avec les États-Unis ? Bref, maintes questions doivent être posées pour générer des analyses et des réponses qui orienteront nos choix et nos investissements militaires.

Dans tous les cas, le premier ministre Trudeau n’aura pas le choix, un jour ou l’autre, de se positionner. Le président Trump semble très déterminé à régler certains dossiers qui selon sa perspective désavantages les États-Unis. L’OTAN est en un de ceux-là tout

comme l’ALÉNA. Que cela soit au sein de l’OTAN ou non, le Canada sera toujours le pays voisin des États-Unis et une relation cordiale, pour ne pas dire très cordiale, se doit d’exister en matière d’affaires militaires, diplomatiques ou encore économiques.

Nul doute que les dernières semaines ont probablement fait réaliser au premier ministre Trudeau que la diplomatie et les affaires militaires internationales n’avaient rien à voir avec un monde de Calinours. Pour reprendre une expression anglophone, le président Trump a tout d’un « tough cookie ».

En terminant, je crois avoir la solution pour préparer la réflexion nécessaire sur la place du Canada dans le monde et face à notre participation à l’OTAN. Pourquoi ne pas confier ce mandat à l’actuel ministre de la Défense nationale ? Après tout, « n’était-il pas l’architecte/le cerveau derrière l’Opération Medusa de 2006 en Afghanistan ? »

Enfin, cessons le persiflage ! Je fais de moi un Grognours !

Alors, dites-moi donc, au sein de l’OTAN, « c’est qui est le boss ? » Deux indices É-U ou encore D.T.

Libéré volontairement en 2014 avec le rang de major, Dave Blackburn est docteur en sociologie de la santé et est professeur régulier à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) où le champ de la santé mentale et les Forces armées canadiennes figure dans ses domaines de recherche.

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