Politicailleries et responsabilités

0
Fight !

Alors que je suis en tournée dans le Nord de l’Ontario, du Manitoba et de la Saskatchewan depuis 3 semaines, je ne peux que constater que la situation des vétérans blessés demeure, pour beaucoup trop d’entre eux, précaire. Encore récemment, les médias nous apprennent que la Légion de Calgary fermera les portes de sa banque alimentaire destinée aux vétérans. CBC News rappelle la confusion qui règne dans l’esprit des Canadiens quant au service militaire.

Les vétérans et leurs familles sont épuisés de battre les démons qui envahissent leur quotidien et frustrés d’avoir à se battre sur tous les fronts pour faire reconnaître leurs blessures par ACC. Ils doivent composer avec les embûches reliées au système de santé provinciale. L’accès aux services est difficile et comme partout ailleurs, les fameuses ressources dont nos hauts-fonctionnaires défendent l’efficacité et la pertinence avec véhémence ne sont pas plus articulées qu’ailleurs.

En Saskatchewan, le réseau Operational Stress Injury Social Support (OSISS) n’a tellement pas su être présent et efficace (d’ailleurs, la personne responsable de la région qui inclut Prince Albert est située en Colombie-Britannique et n’y a jamais mis les pieds..) que la Légion (provinciale) et l’Association Canadienne de la Santé Mentale ont concerté leurs efforts afin de créer OSI-CAN, qui offre des services similaires (groupes de support, etc..) aux vétérans mais aussi aux premiers répondants, policiers et les pompiers. A Winnipeg, malgré les pressions des paires-aidantes et l’offre d’organisations de mettre à sa disposition un local, les rencontres du groupe de support ont lieu… dans le hall d’entrée du Centre de ressources pour les familles des militaires (CRFM) ou dans un local ou les gens entrent et sortent à leur guise. Inévitablement, le poids retombe sur les paires-aidantes (qui sont aussi des «caregivers»!) qui finissent par effectuer des contacts à l’individuel pour soutenir celles qui s’endorment en braillant et que tout le monde à l’air d’oublier.

Quand on décortique le Canada et sa relation avec ses vétérans, chaque province, chaque coin de pays est grugé par un ou des services «officiels» que je qualifierais de «dysfonctionnels» et dont le manquement se trouve à être protégé par le discours officiel qui tente de nous convaincre que tout-est-donc-ben-beau, mais qui dans les faits, impacte inévitablement et directement des familles entières.
Souvent, si les gens et les organisations apprenaient à travailler ensemble, on observerait des résultats concrets car à chaque problème, il y a une solution.

On parle «du système» et des «services» déficients, mais on rappelle rarement aux organisations leurs propres responsabilités. Pourtant, chaque décision est prise par quelqu’un qui a des pouvoirs, chaque service est offert par quelqu’un qui est supposé être qualifiée et ce, à tous les niveaux et pour toutes les organisations. La résistance interne vient souvent de celui ou de celle que je surnomme affectueusement le «Trou-du-cul de la place»: c’est la (ou les personnes) qui possède le pouvoir de naviguer à l’intérieur des politiques qui gèrent le service pour aider les gens mais qui refuse de le faire, soit pour protéger sa belle carrière ou son douillet confort professionnel.

Ceux-là sont dangereux parce que pour arriver à entretenir le «trouducuisme» qu’ils génèrent, ils ont appris à endormir leur boss et à bénéficier de la «protection hiérarchique», à manipuler des chiffres et des résultats, et surtout, ils possèdent le pouvoir sur les gens et/ou le personnel à garder une mainmise sur leur façon d’opérer. Tristement, leur manque d’empathie vient teinter le travail de ceux qui au contraire, font tout en leur possible pour faire une différence (positive) dans la vie de ceux qu’ils servent. Les vrais héros sont ceux qui, de l’interne, s’acharnent à améliorer/dénoncer ce qui ne fait pas de sens.

En grande partie, les acteurs locaux sont responsables de la «disconnecte» politique qui existe et qu’ils entretiennent par leur désir de protection de leur petite-personne-et-de-leur-grande-carrière. Si leur chèque de paye fait en sorte qu’il est préférable qu’ils défendent l’image de l’organisation (ce qui est compréhensible..), n’en demeure pas moins qu’il leur confère aussi le poids de la responsabilité et de l’imputabilité. Ceux-là, on n’en parle jamais et pourtant, ils ont un nom.

Et quand, à titre de bénéficiaires on dénonce le «trou-du-cul de la place», il y a toujours un boss pour protéger, justifier, supporter la pomme pourrie.

Depuis que je suis partie, je suis occupée. Ça fait du bien de se sentir bienvenue quand on est une «advocate-québécoise-aux-cheveux-roses-mouton-noir-au-Québec» qui aborde la situation politique des «caregivers» des vétérans blessés et du manque d’accessibilité de la mesure de reconnaissance des aidants naturels. Je rencontre des organisations (CRFM, Légions..), des militaires –parfois assez hauts gradés qui me rencontrent après leur heures de travail, loin de la base-, des groupes de support et des politiciens dans leur propre circonscription, comme par exemple, le député conservateur James Bezan à Selkirk (Manitoba) qui n’avait pas réalisé que la Mesure de Reconnaissance était inaccessible. Des vétérans (anglophones, «francos» et autochtones) et leur famille partagent leur réalité et m’aident à comprendre leurs défis.

A mon départ, je devinais que j’allais être passablement occupée à parler mais je ne m’attendais pas à l’intérêt médiatique que suscite mon passage: en 3 semaines, j’ai déjà accordé 15 entrevues (anglais et français, radio, webtélé et journaux) et je suis agréablement surprise de la qualité journalistique de la couverture que je reçois afin de dénoncer la situation. Je me dis que si le Winnipeg Sun et le LeaderPost ont fait de ma mission leur «une», c’est parce qu’elle était susceptible de faire vendre du papier…et par conséquent, exprime d’une façon tangible l’intérêt que porte la population au traitement des vétérans et leurs «caregivers».

Je me suis donné l’objectif d’en donner 20, question de laisser une chance à mon message de se rendre jusqu’à Ottawa et à Charlottetown. Surtout, chaque apparition médiatique entraîne de l’activité supplémentaire et permet (presque toujours) de rejoindre un ou des individus qui se trouvent dans le noir, en-dehors du circuit d’aide officiel.

Chacun fait sa contribution aux changements et aux pressions (organisationnelles et politiques) de la façon dont il le peut, fort de détermination et de conviction. Alors que je me trouvais à Saskatoon, j’ai été contactée par Michael Terry, un vétéran blessé par un SPT qui parcourt le Canada en moto afin de sensibiliser les gens à la santé mentale, notamment, du SPT. Par hasard, nous nous trouvions tous deux à Saskatoon. Nous nous sommes manqués: le lendemain, il devrait repartir pour Wainright alors que de mon côté, je devais me diriger à Régina. Mais de comprendre son parcours m’a confirmé encore une fois que plusieurs, comme moi, choisissent de faire cavalier seul dans la quête qui les anime. La réponse est dans «les autres» mais pas nécessairement «avec les autres».

S’engager à défendre une cause ou des vétérans et leur famille se fait de bien des façons. Il y a les porteurs d’étendards publics et il y a ceux qui effectuent la job «underground». Ce sont ces derniers que j’apprécie rencontrer et écouter car leur perspective n’a rien à voir à faire avec leur égo: ils sont capables d’avoir une vision globale beaucoup plus large que le «Je-Me-Moi-Regardez-comme-je-suis-donc-bon».

D’une journée à l’autre, je m’attends à me faire sacrer à la porte du Comité Aviseur des Familles d’ACC: Il est toujours risqué de se lever publiquement pour ses principes quand on ne file pas dans le même sens que la sempiternelle bureaucratie protégée par les hauts-fonctionnaires qui sont en poste depuis des années et qui ont fort bien appris à adapter leur discours en fonction du gouvernement en place. Et il est difficile de siéger avec ceux qui reçoivent un chèque de paye pour y être et de les amener à aborder les vrais problèmes: l’hypocrisie politique est de mise quand les fonctions exigent des relations interpersonnelles et organisationnelles un avec l’autre. Mais en bout de ligne, ça donne quoi?

Des politicailleries.

Mon aventure politique et médiatique a transformé mon langage émotionnel en langage politique. «Identité et dignité par le support, l’éducation et la reconnaissance» sont venus remplacer les «J’ai besoin d’aide, je ne sais plus quoi faire et quand je demande à l’aide pour mon mari, on ne m’écoute pas».

«Je te l’avais dit» que j’ai dit à mon Vétéran-À-Moi lorsqu’il a été sorti (et bloqué!) du site Facebook «Frères d’Armes pour Toujours » pour avoir osé y partager un mini-documentaire réalisé sur ma mission mais aussi, qui donnait la voix à une autre «caregiver» et à un vétéran qui parlait de son chien de service. Pas un mot, pas une explication, même s’il en faisait parti depuis les tout débuts. Juste un mot de l’administratrice sur sa page Facebook personnelle: «Ça fait 20 ans que je vis avec un «PTSD de haut niveau» (c’est l’expression qu’elle a utilisé) et je vais très bien et nos enfants aussi.

Autrement dit, ta blonde est juste une faible.

Une chance qu’il n’était pas suicidaire.

Personne ne s’est levé pour mon ex-mari ou mon Vétéran-À-Moi lorsqu’elle a écrit sur sa page Facebook que j’avais «marié un «looser» et que j’en avais choisi un autre», lorsque j’ai affiché publiquement ma relation amoureuse avec mon Vétéran-À-Moi.

Même la rédaction de mes textes pour 45eNord.ca fait l’objet d’incessants efforts de dénigrement dont je ne peux parler pour protéger les apparences de brotherhood, mais qui sont entretenus par les concernés.

On m’explique que je devrais engager des poursuites, considérant les «screenshots» qu’on me fait parvenir depuis 4 ans. Mais à quoi bon? Et puis, c’est comme ça que ça marche au Québec: être protégée par la communauté des Big Lions des vétérans Québécois permet une grande liberté d’expression.

Mais en même temps, ne pas être protégée par la communauté des Big Lions des vétérans du Québec permet une grande liberté d’expression: c’est juste l’auditoire qui change.

Chacun fait sa contribution là où il le peut et de la façon dont il le peut.

A vous et votre famille, merci de votre service.

Jenny Migneault est une activiste, militante et «advocate». Elle est également membre du comité aviseur sur les familles d'Anciens Combattants Canada et a recu la Mention élogieuse de l'Ombudsman des vétérans. Elle est actuellement en tournée pan-canadienne pour mieux comprendre les enjeux touchant les familles des militaires et des vétérans.

Les commentaires sont fermés.