Syrie: des milliers de déplacés rentrent chez eux après l’accord dans le sud

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Des déplacés syriens reprennent le chemin de leur domicile après un accord entre le régime et les rebelles dans la province de Deraa (sud), le 6 juin 2018. (AFP / Mohamad ABAZEED)

Des milliers de déplacés dans le sud syrien ont repris samedi le chemin de leurs foyers après l’annonce d’un accord entre le régime et les rebelles, contraints de céder dans la province de Deraa face à une offensive dévastatrice des troupes de Damas.

Au terme de deux semaines de bombardements aériens meurtriers, un accord prévoyant un cessez-le-feu a été dévoilé vendredi soir, fruit de tractations ardues entre Moscou –allié du régime de Bachar al-Assad– et les groupes insurgés qui contrôlent Deraa.

L’initiative est un nouveau revers pour la rébellion anti-Assad, incapable de résister face à la puissance de feu du régime: grâce au soutien militaire de ses alliés indéfectibles, Russie et Iran en tête, le pouvoir de Damas contrôle déjà plus de 60% du pays en guerre depuis 2011.

Dans la province de Deraa, les hostilités lancées le 19 juin ont fait au moins 325.000 déplacés selon l’ONU, dont une grande partie s’étaient installés près de la frontière avec la Jordanie ou de la ligne de démarcation sur le plateau du Golan, occupé en majeure partie par Israël.

Depuis vendredi soir, « des milliers de déplacés ont commencé à quitter la frontière avec la Jordanie pour rentrer dans leurs villages, dans le sud-est de la province », a indiqué à l’AFP Rami Abdel Rahmane, le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

« Plus de 20.000 déplacés sont rentrés dans quelque 13 villages et localités », a-t-il précisé, indiquant que le flux continuait de grossir.

Samedi matin, signe du retour en force du régime dans la région, des soldats de l’armée syrienne et de la police militaire russe, des tanks et des véhicules militaires étaient déployés au poste-frontière de Nassib, porte vers la Jordanie, a constaté une journaliste de l’AFP.

– Abandon des armes –

En vertu de l’accord, les institutions de l’Etat reprendront leur travail dans la région de Deraa et « l’Etat syrien prendra le contrôle de toutes les positions aux mains des rebelles le long de la frontière jordanienne », a rapporté l’agence officielle Sana.

Il prévoit l' »entrée en vigueur d’un cessez-le-feu et la remise par les groupes terroristes de leurs armes lourdes et moyennes dans toutes les villes et localités », selon Sana.

Ceux « qui refusent ce règlement partiront pour Idleb (une province dans le nord-ouest de la Syrie, ndlr) avec leurs familles », a précisé l’agence, une condition sur laquelle les factions rebelles avaient insisté.

L’accord, qui se déroulera en trois étapes, a débuté dans l’est de la région de Deraa et doit ensuite être appliqué dans le chef-lieu de la province puis dans l’ouest, selon le porte-parole du commandement rebelle, Hussein Abazeed.

Mais pour de nombreux déplacés un retour sous la houlette du pouvoir suscite des craintes.

« Quand on sera sûr qu’il y a bien un cessez-le-feu, et si on est certain que personne ne va nous poursuivre, alors on pourra rentrer dans nos maisons », indique prudemment Oussama al-Homsi, 26 ans, sommairement installé avec sa famille dans des champs au sud de la ville de Deraa.

– Ne pas « agiter » Israël-

Le régime syrien semble plus que jamais déterminé à rasseoir son pouvoir sur l’ensemble de la Syrie, ravagée depuis 2011 par une guerre qui a fait plus de 350.000 morts et jeté à la rue des millions de personnes.

Face à lui, des rebelles affaiblis, désormais cantonnés au nord du pays après avoir perdu leurs quartiers d’Alep (fin 2016) et leur bastion dans la Ghouta orientale, aux portes de la capitale Damas (avril 2018).

Un groupuscule ayant prêté allégeance à l’organisation Etat islamique (EI) est encore positionné dans le sud-ouest de la province de Deraa, proche à la fois du Golan et de la Jordanie.

Le chef du Hezbollah, mouvement libanais qui combat au côté du régime en Syrie, avait récemment indiqué que ces jihadistes étaient dans le collimateur.

Mais le régime pourrait aussi prendre pour cible les territoires rebelles de Qouneitra, secteur sensible qui borde directement la ligne de démarcation avec Israël.

« La prise de Qouneitra sera compliquée. Le gouvernement devra voir comment progresser sans agiter les Israéliens et déclencher une action militaire israélienne destructrice », avertit l’expert Sam Heller, du centre de réflexion International Crisis Group (ICG).

Selon un récent rapport du ICG, l’Etat hébreu a en effet fourni « un soutien aux factions armées du sud à partir de 2013 ou 2014, apparemment pour essayer de cultiver des partenaires locaux et sécuriser une zone tampon à sa frontière ».

De Qousseir à la Ghouta orientale, en passant par Alep, le régime syrien a multiplié les victoires face aux rebelles et jihadistes, grâce principalement à l’aide de la Russie, mais aussi de l’Iran et du Hezbollah libanais.

Vendredi, après plus de deux semaines d’offensive, il a obtenu, par l’entremise des Russes, un accord dans lequel les groupes rebelles cèdent la province méridionale de Deraa.

En juin 2013, le régime et le mouvement chiite Hezbollah prennent aux rebelles Qousseir (ouest), près de la frontière libanaise. Longtemps place forte rebelle, elle est stratégique car reliant Damas au littoral.

En janvier 2016, les forces du régime appuyées par les frappes russes chassent les rebelles de leurs bastions de Salma et Rabia, dans la province de Lattaquié (ouest), berceau de la famille Assad.

La localité de Salma, tombée aux mains des rebelles en juillet 2012, était devenue le QG de rebelles islamistes et du Front al-Nosra, ex-branche d’Al-Qaïda en Syrie.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), des cadres militaires russes ont dirigé la bataille de Rabia.

En janvier 2016, les forces loyalistes, appuyées notamment par l’aviation russe, reprennent Cheikh Miskine (sud), près de la frontière jordanienne. Cette ville est un carrefour stratégique menant au nord à Damas et à l’est à Soueida, aux mains du régime.

En février, l’armée, soutenue par l’aviation russe, le Hezbollah et des miliciens, reprend Atmane, près de Deraa, chef-lieu éponyme de la province.

Le 22 décembre 2016, l’armée reprend la moitié d’Alep –la deuxième ville de Syrie– qui lui échappait depuis 2012, après une offensive et un siège impitoyable qui ont abouti à l’évacuation de dizaines de milliers de résidents et d’insurgés vers des régions rebelles du nord syrien.

Les bombardements russes ont largement contribué à la reprise totale d’Alep.

En mars 2017, le ministre russe de la Défense et l’armée syrienne annoncent la reprise de Palmyre.

La cité antique a changé de main plusieurs fois: conquise en mai 2015 par l’EI, elle a été reprise par le régime en mars 2016, avant de retomber aux mains des jihadistes en décembre.

Le 21 mai 2017, le régime met la main sur la totalité de Homs (centre), avec l’évacuation des rebelles du quartier de Waer.

Il reprend aussi le contrôle de trois importants quartiers rebelles de Damas: Barzé, Qaboune et Techrine.

Le 19 novembre 2017, l’armée et ses alliés chassent l’EI de Boukamal, dans la province de Deir Ezzor (est). Avec la couverture aérienne russe, les forces loyalistes ont mené une offensive de plusieurs mois contre l’EI.

Le 14 avril 2018, l’armée annonce avoir repris intégralement l’enclave rebelle dans la Ghouta orientale, après l’évacuation des derniers insurgés.

Le pouvoir avait lancé en février une offensive pour reprendre cette région aux portes de Damas. La campagne a tué plus de 1.700 civils, selon l’OSDH.

Accablés par le déluge de feu, les différents groupes islamistes ont conclu des accords permettant leur évacuation ainsi que celle de civils le souhaitant.

Le 25 avril, le régime prend le contrôle du Qalamoun oriental, au nord-est de la capitale. Quelques milliers de combattants et leurs familles sont évacués de Rouhaiba, Jairoud et Nassiriya vers des territoires tenus par les insurgés dans le Nord.

Une semaine auparavant, les forces de sécurité étaient entrées à Doumeir, à une 50 km au nord-est de Damas, après l’évacuation des derniers rebelles.

Le 21 mai, les forces du régime reconquièrent le camp palestinien de Yarmouk et les quartiers adjacents de Tadamoun et Hajar al-Aswad, reprenant ainsi le contrôle total de Damas pour la première fois depuis 2012.

En deux jours, plus d’un millier de jihadistes ont été évacués de secteurs et du camp de réfugiés de Yarmouk, permettant l’entrée des forces prorégime dans ces zones soumises depuis plus d’un mois à des bombardements.

Conforté par ses succès, le régime se tourne vers la région méridionale de Deraa, à la fois symbolique -elle fut le point de départ de la révolte en 2011- et vitale pour le commerce transfrontalier avec la Jordanie.

Elle est aussi sensible car proche du plateau du Golan, en grande partie occupé et annexé par Israël.

Une nouvelle offensive est lancée le 19 juin. Elle fait, en moins de trois semaines, au moins 150 morts parmi les civils, selon l’OSDH, et 325.000 déplacés d’après l’ONU.

Acculés, les rebelles sont contraints de négocier. Le 6 juillet, Damas reprend le contrôle du principal poste-frontière et les insurgés renoncent au combat, avec comme contrepartie la possibilité d’évacuation vers la province d’Idleb (nord-ouest), qui échappe en grande partie au régime.

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