Il reverra son frère lundi, pour la première fois depuis la Guerre de Corée

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Kim Kwang-ho, chez lui à Seoul le 15 août 2018, avec une photo de sa famille sud-coréenne. (AFP/Jung Yeon-je)

Quand il partit pour échapper à l’avancée des forces nord-coréennes, Kim Kwang-ho était tellement convaincu qu’il reviendrait vite qu’il ne soigna pas son « au revoir » à son jeune frère. Il va le revoir lundi, pour la première fois en 68 ans.

M. Kim, 81 ans, fait partie de cette poignée de Sud-Coréens qui ont été tirés au sort pour aller la semaine prochaine dans la station de montagne nord-coréenne du mont Kumgang pour une nouvelle série de réunion de familles coréennes séparées par la Guerre.

Des millions de Coréens ont été déplacés au cours de ce conflit (1950-1953) qui a gravé dans le marbre la division de la péninsule. Depuis, les communications civiles entre Nord et Sud – deux zones techniquement en état de guerre – sont interdites.

Depuis 2000, les deux camps ont organisé 20 séries de réunions de familles divisées, généralement au gré de l’amélioration des relations bilatérales. Mais, 65 ans après l’armistice, le temps est compté pour les survivants.

Initialement, 130.000 Sud-Coréens s’étaient portés candidats pour ces réunions. L’immense majorité sont aujourd’hui décédés. La plupart des survivants ont plus de 80 ans. Le doyen, cette année, a 101 ans.

Les cas de parents très proches encore séparés, comme M. Kim et son frère, sont de plus en plus rares.

Certains de ceux qui avaient été tirés au sort pour la réunion de cette année – la première en trois ans – se sont même désistés en apprenant que leur père, leur mère, leur frère ou leur soeur de l’autre côté de la frontière était mort, et qu’ils ne rencontreraient que des parents éloignés qu’ils n’ont jamais vus.

– Pas même une photo de famille –

« J’étais tellement heureux d’apprendre que mon frère était vivant », confie M. Kim.

Mais ses souvenirs sont confus.

Son père décida de fuir en direction du Sud à la fin 1950 avec ses quatre enfants les plus âgés quand la rumeur annonça l’arrivée des forces nord-coréennes dans leur village du comté de Myongchon, dans l’extrême nord.

M. Kim avait 13 ans, et son frère Kwang Il neuf. Quatre ans de différence synonymes d’une vie de séparation.

« On pensait qu’on ne partait que trois jours, une semaine maximum, alors les femmes et les enfants les plus jeunes restèrent derrière pour garder la maison », explique-t-il.

En partant, ils n’emportèrent rien ou presque, pas même une photo de famille.

Ils marchèrent des centaines de kilomètres en plein hiver, profitant parfois d’une voiture, dans un exode de plusieurs semaines accompagnant le repli de la force des Nations unies commandée par les Etats-Unis.

Ils furent au final parmi la centaine de milliers de réfugiés évacués à Hungnam lors d’une des plus grandes opérations militaires américaines d’évacuation de civils de l’histoire, celle-là même qui permit la fuite des parents de l’actuel président sud-coréen Moon Jae-in.

« Quand je suis monté à bord du bateau, j’ai réalisé que je ne pourrais plus rentrer », se rappelle M. Kim.

Sept décennies après, la douleur de la séparation reste aussi forte. Et le vieil homme ridé s’en veut de sa difficulté à se remémorer les visages.

– « Personne ne peut comprendre » –

Il a le souvenir des pleurs de sa mère quand un de ses frères fut tué quelques mois plus tôt pendant la guerre. « Mais il y a sans doute quelque chose qui ne va pas dans ma tête parce que je ne me rappelle pas à quoi ma mère ressemblait. »

Les réfugiés ont refait leur vie au Sud. M. Kim a enseigné la médecine. Mais son père et ses frères et soeurs, tous aujourd’hui décédés, ont toujours évité d’évoquer ceux restés au Nord.

« En parler nous rendait encore plus tristes. Alors nous avons refoulé notre peine dans nos coeurs. »

Lui-même avait abandonné tout espoir de revoir son frère, en pensant qu’il ne rencontrerait que des membres de la génération suivante qui étaient des bébés en 1950.

Mais la Croix-Rouge, qui gère les aspects pratiques des réunions de famille, l’a informé que ses deux neveux étaient morts à 60 ans et que sa nièce, âgée de 74 ans, était paralysée et dans l’incapacité de participer à la réunion. Mais elle lui a aussi annoncé que son frère avait survécu.

« La première chose que je lui dirai sera de le remercier d’être vivant et en bonne santé », dit-il.

Sa mémoire lui joue des tours, mais il est convaincu qu’il reconnaîtra son frère au premier regard: « Nous partageons le même sang donc nous aurons des ressemblances ».

Les deux frères auront au total, sur trois jours, une dizaine d’heures pour recoller les morceaux. Et M. Kim ne veut pas penser au moment où il faudra se dire au revoir. Cette fois sans doute pour toujours.

Ce qui le désole, c’est que sa soeur, morte il y a 12 ans, ne sera pas à ses côtés.

« Si elle avait été là, j’aurais eu quelqu’un pour partager ce que je ressens aujourd’hui car personne ne peut comprendre », se lamente-t-il. « Je n’ai personne à qui dire si je suis heureux ou triste. »

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