Les Iraniens dans la tourmente après le retour des sanctions américaines

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Une Iranienne marche devant le drapeau national peint sur un mur de Téhéran le 6 août 2018. (AFP/ATTA KENARE)

« Ma vie est en train d’être détruite »: Ali Paphi craint de ne plus pouvoir trouver de travail ou acheter à manger après le rétablissement de sévères sanctions américaines qui risquent d’aggraver les difficultés économiques des Iraniens.

Beaucoup d’Iraniens tiennent leur propre gouvernement pour responsable du retour des sanctions, imposées à la suite du retrait des Etats-Unis de l’accord de 2015 sur le nucléaire. Et ils craignent qu’elles ne portent un coup fatal à leurs conditions de vie.

Malgré des protestations sporadiques et des grèves dans plusieurs villes du pays la semaine dernière, le calme semblait régner dans la plupart des villes après l’entrée en vigueur des sanctions tôt mardi.

Ce qui n’a pas empêché les Iraniens rencontrés par l’AFP dans la rue à Téhéran d’exprimer leur désespoir, surtout ceux parmi les classes pauvres de la société.

« J’ai l’impression que ma vie est en train d’être détruite. Comme je vois la situation économique aujourd’hui, la classe ouvrière va mourir », lance Ali Paphi, un ouvrier du bâtiment.

« Les sanctions affectent déjà gravement la vie des gens. Je ne peux pas acheter à manger, payer le loyer (…) Personne ne se soucie des ouvriers », se lamente-t-il.

Ces dernières semaines, l’annonce de la prochaine entrée en vigueur des sanctions avait déjà affecté le quotidien des Iraniens, la rhétorique agressive du président américain Donald Trump contre l’Iran ayant effrayé les investisseurs et fait plonger la monnaie nationale.

« Les prix ont augmenté depuis trois, quatre mois et tout ce dont nous avons besoin est devenu tellement cher, avant même le retour des sanctions », déplore Yasaman, un photographe de 31 ans à Téhéran.

Comme beaucoup, il espère que les dirigeants iraniens accepteront de négocier pour sortir de la crise.

« J’espère que cela arrivera un jour. La plupart des gens estiment que les politiciens devront finir par avaler le poison », dit-il en référence à une phrase célèbre de l’ayatollah Khomeiny, fondateur de la République islamique, qui avait décrit en 1988 la décision de conclure un cessez-le-feu avec l’Irak « comme aussi amère que de boire un verre de poison ».

Le président américain Donald Trump a lancé un avertissement aux pays qui persisteraient à commercer avec l’Iran après le rétablissement mardi des sanctions contre ce pays, qualifiées des « plus dures jamais » imposées.

En Iran, plusieurs personnes rencontrées dans la rue ont accueilli avec colère et peur le retour des sanctions décidées à la suite du retrait unilatéral en mai de Washington de l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015 avec les grandes puissances.

A quelques heures de l’entrée en vigueur des sanctions qui risquent d’aggraver une économie iranienne à la peine, le président iranien Hassan Rohani a crié lundi soir à la « guerre psychologique » et écarté toute négociation sur un nouvel accord nucléaire réclamé par les Etats-Unis.

Les mesures américaines ont suscité la colère des Européens, signataires de l’accord, qui se disent déterminés à sauver le texte même si de nombreuses entreprises occidentales voient leurs liens commerciaux avec l’Iran compromis par les sanctions.

L’allemand Daimler a annoncé mardi cesser ses activités en Iran malgré l’annonce par l’Union européenne de son intention de « protéger les opérateurs économiques européens engagés dans des affaires légitimes avec l’Iran », et l’entrée en vigueur mardi d’une législation spécifique en ce sens.

« Les sanctions contre l’Iran sont officiellement en place. Ce sont les sanctions les plus dures jamais imposées et en novembre elles augmentent encore à un autre niveau », a tweeté M. Trump.

« Quiconque faisant des affaires avec l’Iran ne fera PAS d’affaires avec les Etats-Unis. Je demande la PAIX MONDIALE, rien de moins », a-t-il ajouté.

Les sanctions de mardi comprennent des blocages sur les transactions financières et les importations de matières premières, ainsi que des mesures pénalisantes sur les achats dans le secteur automobile et l’aviation commerciale.

Elles devraient accentuer la détérioration d’une économie moribonde, qui a provoqué la semaine dernière des protestations dans plusieurs villes contre notamment le chômage et l’inflation, alors que le rial iranien a perdu près des deux tiers de sa valeur en six mois.

« J’ai l’impression que ma vie est en train d’être détruite. Les sanctions affectent déjà gravement la vie des gens. Je ne peux pas acheter à manger, payer le loyer », a confié à l’AFP un ouvrier du bâtiment à Téhéran.

– « Avaler le poison » –

Habitués à l’hostilité des Etats-Unis envers leur pays, beaucoup d’Iraniens accusent leurs propres dirigeants d’avoir échoué à trouver une solution et nombreux d’entre eux ont mis des dollars de côté et fait des provisions ces derniers jours.

« Les prix ont augmenté depuis trois, quatre mois et tout ce dont nous avons besoin est devenu tellement cher, avant même le retour des sanctions », a déploré Yasaman, un photographe de 31 ans à Téhéran.

Pour lui, les dirigeants iraniens devraient « avaler le poison » et négocier avec les Etats-Unis, pays avec lequel l’Iran n’a plus de relations diplomatiques depuis 1980.

M. Rohani, qui a tout misé sur l’accord nucléaire et une politique d’ouverture en direction de l’Occident, a accusé Washington de « vouloir lancer une guerre psychologique contre la nation iranienne et provoquer des dissensions » parmi les Iraniens.

Il a jugé « insensé » des négociations avec l’ennemi américain, à l’ombre de sanctions imposées selon lui « aux enfants iraniens, aux malades et à la nation ».

Avant le rétablissement des sanctions, M. Trump avait dit qu’il restait « ouvert » à un « accord plus global sur l’ensemble des activités néfastes (de l’Iran), y compris son programme balistique et son soutien au terrorisme ».

Il avait aussi sommé les dirigeants iraniens de changer leur « attitude menaçante et déstabilisatrice » pour retourner « dans le giron de l’économie mondiale ».

– « Enlever le couteau » –

M. Trump, très hostile envers l’Iran, reproche entre autres à ce pays son soutien au président syrien Bachar al-Assad, aux rebelles au Yémen ou encore au Hamas à Gaza et au Hezbollah libanais.

Conclu après des années de difficiles négociations entre l’Iran d’une part, les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine, l’Allemagne et l’Union européenne de l’autre, l’accord de 2015 visait à garantir un caractère strictement pacifique du programme nucléaire iranien, contre la levée progressive des sanctions qui avaient asphyxié l’économie iranienne et isolé le pays.

Les Etats-Unis considèrent les sanctions « comme un moyen de pression pour que l’Iran revienne à la table des négociations, afin de modifier les conditions de l’accord à sa convenance. Cela ne se produira pas », estime John Glaser, du think tank Cato Institute.

« Si vous êtes un ennemi et que vous poignardez quelqu’un avec un couteau, et qu’ensuite vous dites que vous voulez des négociations, la première chose à faire c’est d’enlever le couteau », a dit M. Rohani dans son entretien télévisé.

Le président iranien a précisé que son pays « avait toujours fait bon accueil à des négociations », mais que les Etats-Unis devaient d’abord prouver leur bonne foi, en revenant à l’accord nucléaire de 2015.

Rétablies mardi à 04H01 GMT, les sanctions américaines seront suivies, le 5 novembre, de nouvelles mesures affectant le secteur pétrolier et gazier ainsi que la Banque centrale.

– « Dernier clou » –

La plupart des Iraniens sont habitués à l’hostilité des Etats-Unis, avec laquelle ils ont vécu pendant quatre décennies. Leur colère est donc principalement dirigée contre leurs propres dirigeants.

« Les prix augmentent à nouveau, mais c’est à cause de la corruption du gouvernement, pas des sanctions américaines », lance Ali, un travailleur indépendant de 35 ans.

Il estime que le président Hassan Rohani n’est pas capable d’améliorer les choses. « Il ne peut pas résoudre les problèmes. Il est clair que ce n’est pas lui qui prend les décisions dans ce pays. Le problème, ce sont nos représentants et notre système », lâche-t-il.

Les Iraniens fortunés et éduqués ont eux aussi perdu espoir, mais ils ont toujours la possibilité de partir -même si c’est à contrecœur.

Sogand, une jeune Irano-américaine, s’était installée en Iran pour la première fois il y a cinq ans. Elle a d’abord profité du dégel des tensions avec la signature de l’accord nucléaire de 2015.

Mais ces derniers mois, son inquiétude n’a cessé de grandir en raison de sa double nationalité, un cas propre à d’autres personnes qui avaient été arrêtées sous accusation d’espionnage. Pour elle, il était temps de partir.

« J’ai honte d’avoir abandonné mes collègues pendant la crise économique. Je me sens coupable d’avoir eu les moyens de partir si vite », confie-t-elle à l’AFP par message.

Mais « la déstabilisation économique et l’absence de toute perspective financière dans ce pays ont été le dernier clou sur le cercueil ».

Le retrait américain de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien et l’entrée en vigueur mardi de dures sanctions économiques compromettent les activités des multinationales européennes en Iran. Tour d’horizon des principaux secteurs concernés.

Le rétablissement des sanctions américaines, qui avait été annoncé à la mi-mai, a déjà fait des dégâts dans l’industrie automobile.

Daimler, le numéro un mondial de la voiture haut de gamme et des camions, a jeté l’éponge mardi, disant « cesser jusqu’à nouvel ordre » ses activités, qu’il qualifie de « limitées », en Iran. Ce groupe allemand avait signé en 2016 des protocoles d’accord avec deux groupes iraniens pour produire et commercialiser des camions Mercedes-Benz.

Son compatriote Volkswagen pourrait bientôt l’imiter en raison de sa forte implantation aux Etats-Unis. En 2017, il avait annoncé son intention de recommencer à vendre des voitures en Iran, après 17 ans d’absence.

Les constructeurs français Renault et PSA, qui à eux deux vendent près de la moitié des voitures neuves immatriculées en Iran, ont quant à eux communiqué de façon très différente.

PSA a annoncé début juin qu’il préparait la suspension de ses activités sur ce qui est son principal marché étranger en volume, relativisant toutefois l’ampleur de son retrait, « moins de 1% de son chiffre d’affaires ».

Renault a pour sa part assuré ne pas vouloir abandonner ses activités dans ce pays, quitte à « réduire la voilure très fortement ». Le 16 juillet, il annonçait une baisse de 10,3% de ses ventes en Iran au premier semestre (61.354 unités).

Les plus gros contrats signés après l’accord sur le nucléaire concernaient l’industrie aéronautique, l’Iran souhaitant moderniser une flotte aérienne vieillissante.

Des compagnies iraniennes avaient commandé 100 avions à Airbus. Seuls trois appareils ont été livrés à ce jour, tous munis de licences américaines, rendues nécessaires par l’utilisation de pièces fabriquées aux Etats-Unis. Mais la perte du marché iranien ne serait pas trop lourde pour l’avionneur européen qui a 7.168 avions sur son carnet de commandes au 30 juin.

Iran Air a reçu dimanche cinq nouveaux avions du constructeur français ATR, sur une commande totale de 20 appareils dont huit avaient déjà été livrés. Ils sont fabriqués en France, près de Toulouse, par cette coentreprise entre l’Européen Airbus et l’Italien Leonardo, mais 10% des pièces viennent des Etats-Unis.

Après l’accord de 2015, le groupe français Total s’était associé au Chinois CNPC pour investir cinq milliards de dollars dans l’exploitation du gisement gazier South Pars, dans le Golfe, un projet dont il va probablement se désengager. Total n’a pas investi plus de 100 millions de dollars dans cette opération, ce qui limitera ses pertes.

Le géant italien ENI, dont le contrat d’achat de deux millions de barils de pétrole chaque mois expire fin 2018, a préféré rester prudent et n’a pas signé de nouvel accord avec l’Iran.

L’industrie ferroviaire italienne pourrait pâtir des sanctions. Le groupe public Ferrovie dello Stato a en effet signé en juillet 2017 un accord pour la construction d’une ligne de train à grande vitesse entre Qom et Arak, dans le nord de l’Iran.

Plusieurs accords de coopération ont également été conclus en 2016 entre l’Iran et l’entreprise de construction navale Fincantieri.

L’Italie est en outre redevenue le premier partenaire commercial européen de l’Iran.

Les compagnies britannique British Airways et allemande Lufthansa, qui avaient repris des vols directs vers Téhéran, vont devoir arrêter en raison de l’importance de leurs vols transatlantiques.

Le Français AccorHotels, qui a ouvert deux hôtels à l’aéroport de Téhéran en 2015, pourrait être pénalisé.

L’Espagnol Melia Hotels International, qui a signé un accord en avril 2016 pour gérer un hôtel de luxe en Iran, le Gran Melia Ghoo, refuse de se prononcer sur « ces questions politiques ».

L’Allemand Siemens, qui s’était relancé en Iran en mars 2016, s’associant à l’Iranien Mapna dans les turbines à gaz et les générateurs pour centrales électriques, n’a pas encore pris de décision.

Le groupe de gaz industriel français Air Liquide a quant à lui « décidé de cesser toute activité commerciale » dans ce pays.

Selon l’organisation patronale Institute of Directors, certaines firmes britanniques ont des contrats en Iran dans les infrastructures, le solaire, l’ingénierie ou encore la santé.

Le Français Sanofi, présent en Iran depuis une douzaine d’années, y « continue » ses activités, a dit un de ses porte-parole.

Des banques allemandes, telles que l’établissement régional Helaba et l’institut de Francfort DZ Bank, ont décidé de se retirer à la suite de l’annonce des sanctions par Donald Trump à la mi-mai.

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