Tensions diplomatiques entre le Canada et… le prince héritier saoudien!

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Le prince héritier Mohammed ben Salmane le 24 octobre 2017 à Riyad, en Arabie Saoudite. (AFP/FAYEZ NURELDINE)

Suite à une déclaration canadienne sur l’importance des droits humains dans le royaume saoudien, une crise diplomatique a éclaté entre l’Arabie saoudite et le Canada. En apparence, cette crise est entre deux pays. Dans les faits, elle est entre le gouvernement canadien et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

Le contexte politique saoudien

Pour comprendre pourquoi c’est le prince héritifier ben Salmane qui est au coeur de cette crise, il faut revenir un peu en arrière, on moment où il a été nommé comme successeur direct au trône wahhabite. En juin 2017, c’est le prince Mohammed ben Nayef qui était héritier, avant d’être écarté par le prince ben Salmane, qui a ainsi quelque peu bousculer l’ordre successoral. Depuis, en l’espace d’un an, le nouveau prince héritier a lancé plusieurs réformes sociales et mené une importante purge parmi les officiels saoudiens, jusque dans la famille royale. Dans un royaume où la tradition est importante, tout autant que les jeux d’influences dans les coulisses du pouvoir, ces changements imposés par le prince ben Salmane provoquent nécessairement du mécontentement.

En parallèle, sur la scène internationale, l’arrivée de Mohammed ben Salmane a coïncidé avec le blocus diplomatique des États du Golfe contre le Qatar. Il y a aussi la question de l’Iran, qui a rehaussé considérablement son influence régionale, jusqu’au Yémen, théâtre d’une longue (et sanglante) opération militaire saoudienne. À cela, il faut noter que le Canada n’est pas le seul pays occidental à avoir épinglé l’Arabie saoudite, d’autres comme la France l’ont fait également; toujours à l’international,la Grande-Bretagne ou la Suède l’auront fait aussi. Bref, sur la scène internationale, le régime wahhabite fait aussi grincer des dents.

C’est donc dans ce contexte politique intérieur et extérieur que Mohammed ben Salmane doit naviguer, afin de bien asseoir son influence. Pour lui, l’enjeu est majeur: à 32 ans, le prince ben Salmane peut espérer un long règne, considérant que le roi actuel, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud a 82 ans. Or, s’il a pu écarter l’ancien prince héritier, le prince ben Salmane aussi pourrait l’être.

L’influence américaine

Ce qui nous amène à la crise diplomatique actuelle avec le Canada. Pourquoi Riyad a-t-il décidé de faire monter les enchères aussi fortement ce cas-ci? Les Saoudiens ont déjà renvoyé des ambassadeurs par le passé, mais jamais dans une crise diplomatique aussi forte. Ce qui a changé cette fois-ci, c’est la présidence de Donald Trump. Alors que ces prédécesseurs auront toujours, à différents niveaux, modérer les positions les plus dures de l’Arabie saoudite, l’actuel président américain semble plutôt laisser libre-court au régime saoudien (le Qatar est un exemple patent à cet égard).

Sans réel frein de la part des États-Unis, le Canada représente une cible diplomatique parfaite pour le prince ben Salmane. En lui reprochant de s’ingérer dans la politique interne du pays, le prince héritier peut ainsi préserver l’image de ses réformes face à sa population, et en montant les enjeux diplomatique, le prince héritier cherche aussi à démontrer à la communauté internationale qu’il ne se laisse pas marcher sur les pieds maintenant et que ça sera encore moins le cas lorsqu’il sera roi.

Ultimement, un conflit politique

Jusqu’où ira cette crise diplomatique? Ultimement, elle reste un simple conflit politique et va essentiellement rester dans la sphère politique. Les mesures concrètes actuellement menées par Riyad (retrait des étudiants universitaires saoudiens au Canada, suspension des achats de blé et d’orge canadiens, etc.) restent, toutes proportions gardées, minimes. Le Canada accueille des dizaines de milliers d’étudiants étrangers universitaires, les 7000 de l’Arabie saoudite reste une minorité. Les exportations canadiennes de céréales à l’Arabie saouditr sont, à toutes fins pratiques, anecdoctiques.

En revanche, l’Arabie saoudite a bien pris soin d’indiquer que ses exportations pétrolières vers le Canada seront maintenues. Et si elle a suspendu de nouveaux investissements et marchés au Canada, elle n’a pas touché au contrat des blindés canadiens, contrat que le gouvernement Trudeau ne remet toujours pas en cause. Même la nouvelle à l’effet que tous les titres et actifs boursiers canadiens détenus par des fonds saoudiens devaient être vendus à tout prix s’est révélée être fausse.

Bref, l’essentiel des échanges commerciaux entre le Canada et l’Arabie saoudite restent maintenus et vont le rester. La crise politique va probablement connaître quelques autres petites secousses dans les prochains jours, mais par la suite, le jeu devrait se calmer et d’ici un an, les ambassadeurs des deux pays devraient retourner au travail… Alors que le prince ben Salmane se sera probablement trouvé une nouvelle cible internationale.

Christian Picard détient une maîtrise en Science politique de l'Université Laval (Québec). Bilingue, il est un globe-trotter assumé, ayant été jusqu'en Corée du Nord! Ses intérêts incluent l'OTAN et l'actualité internationale.

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