Yémen: le bilan de l’attaque contre un bus d’enfants s’alourdit

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Un enfant yéménite sur le marché de Dahyan près du bus détruit par une frappe attribuée à la coalition militaire dirigée par les Saoudiens et qui a tué 29 enfants. (AFP/STRINGER)

Quarante enfants figurent parmi 51 personnes tuées jeudi dans le nord du Yémen lors d’un raid aérien attribué à la coalition anti-rebelles sous commandement saoudien, qui a suscité une vague de réprobation internationale, selon un nouveau bilan mardi de la Croix-Rouge.

Ce bilan vient rappeler le lourd tribut payé par les civils dans un conflit qui dure depuis plus de trois ans sans perspective de solution en vue.

La plupart des morts ont été enterrés lundi après des funérailles organisées par les rebelles Houthis, soutenus par l’Iran, dans leur fief de Saada, dans le nord du Yémen.

La cérémonie, encadrée par des combattants Houthis, a donné lieu à une manifestation au cours de laquelle des milliers de partisans des insurgés ont dénoncé tour à tour l’Arabie saoudite, les Etats-Unis et les autres membres de la coalition.

Au début des funérailles, les cercueils, recouverts d’un tissu vert, couleur symbole du martyre, et des portraits des jeunes victimes, ont été alignés au sol pour la prière des morts.

Ils sont arrivés sur une grande place de Saada à bord d’une cinquantaine de véhicules.

Au milieu d’une vaste étendue aride, la foule a brandi les portraits des jeunes enfants sur des pancartes accompagnées de leur nom et de la mention « martyr ». « Le massacre des écoliers de Dahyan », pouvait-on lire également.

La foule avait crié auparavant des slogans anti-américains et anti-israéliens et dénoncé un « crime des Saoudiens contre l’enfance yéménite ».

Un haut responsable rebelle, Mohammed Ali al-Houthi, qui préside un « Comité révolutionnaire », a participé à la cérémonie. Il a dénoncé un « crime de l’Amérique et de ses alliés contre les enfants du Yémen ».

– Émoi –

Mardi, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a donné un nouveau bilan de la tragédie, dans un bref communiqué publié par sa représentation à Sanaa.

Le nombre de morts a atteint les 51, dont 40 enfants, et celui des blessés les 79, dont 56 enfants, a précisé le texte.

Ce nouveau bilan recoupe celui donné par les rebelles Houthis qui ont dénoncé un « massacre » commis par l’aviation saoudienne.

Dans un premier temps, le CICR avait parlé de la mort d’au moins 29 enfants âgés de moins de 15 ans dans une frappe aérienne contre leur bus sur un marché très fréquenté de Dahyan, dans la province de Saada.

Cette frappe a suscité l’émoi et des appels notamment de l’ONU et de Washington à l’ouverture d’une enquête.

La coalition a ainsi annoncé vendredi une enquête, évoquant des « dommages collatéraux subis par un bus de passagers » à l’occasion d’une opération menée par ses forces.

Plus tard, le Conseil de sécurité de l’ONU appelait à une enquête « crédible », sans toutefois exiger une enquête indépendante, comme l’avaient demandé le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres et les Pays-Bas notamment.

« Nous avons vu les images des enfants qui sont morts », avait déploré l’ambassadrice adjointe des Pays-Bas à l’ONU, Lise Gregoire-van Haaren.

La coordinatrice humanitaire de l’ONU pour le Yémen, Lise Grande, avait elle dénoncé un acte « horrible et totalement inacceptable », appelant à ouvrir les yeux sur ce qui se passe au Yémen ».

L’ONU a demandé une enquête « crédible » après le raid aérien qui a tué au moins 29 enfants au Yémen, mais experts et ONG doutent que l’Arabie saoudite, qui dirige la coalition impliquée dans l’attaque, soit capable ou désireuse de la mener à bien.

La coalition militaire sous commandement saoudien, soumise à d’intenses pressions internationales, a consenti à ouvrir une enquête le 10 août, au lendemain de la mort dans le bombardement d’un bus scolaire d’au moins 29 enfants dans la ville de Dayhan, tenue par la rébellion Houthie dans le nord du Yémen.

Pour l’ambassadrice britannique à l’ONU Karen Pierce, qui préside actuellement le Conseil de sécurité et s’exprime en son nom, cette enquête doit être « crédible et transparente ».

Mais « les enquêtes que l’on mène sur soi-même, sans supervision internationale, posent toujours problème », confie à l’AFP James Dorsey, spécialiste de la région à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour. « Les résultats en seront contestés et ne pourront être considérés comme crédibles ».

L’avis d’Akshaya Kumar, directrice adjointe de l’ONG Human Rights Watch pour l’ONU, est plus tranché: « La triste vérité est que l’on a donné aux Saoudiens l’opportunité d’enquêter sur eux-mêmes et les résultats sont risibles ».

Annonçant l’ouverture de ces investigations, la coalition –qui intervient depuis 2015 en soutien aux forces gouvernementales contre les Houthis– a pour l’instant évoqué des « dommages collatéraux subis par un bus de passagers » à l’occasion d’une « opération des forces de la coalition ».

Pour Sheila Carapico, professeur à l’université américaine de Richmond, « un raid aérien contre un bus d’écoliers semble être une violation flagrante des lois de la guerre. Mais en l’absence d’enquêteurs professionnels et indépendants, on ne saura sans doute jamais ».

« Malheureusement », confie-t-elle à l’AFP, « l’armée saoudienne va certainement refuser toute enquête indépendante et ses principaux fournisseurs d’armes, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ne semblent pas prêts à aller dans ce sens. Le royaume d’Arabie saoudite, qui n’a aucune expérience dans ce genre d’enquête, se contente presque toujours de publier des démentis ».

– « Très improbable » –

Paris, Londres et Washington, qui soutiennent politiquement et arment la coalition dirigée par Ryad, ont condamné la frappe.

Mais ni la France, ni le Royaume-Uni,ni les Etats-Unis n’ont exigé l’envoi d’enquêteurs indépendants, contrairement à ce qu’ont demandé notamment les Pays-Bas, par la voix de leur ambassadrice-adjointe à l’ONU.

L’enquête devra être « approfondie et transparente », s’était contentée de déclarer jeudi Heather Nauert, porte-parole du département d’Etat américain.

Elle a indiqué dans un communiqué que le secrétaire d’Etat Mike Pompeo s’était entretenu lundi par téléphone avec le prince héritier saoudien Mohamed ben Salmane. Les deux hommes ont évoqué « le travail de l’émissaire spécial de l’ONU pour résoudre le conflit au Yémen », a-t-elle souligné, sans autre détail.

« L’expérience de l’Arabie saoudite en la matière, son manque de transparence et ses pratiques en matière de droits de l’Homme ne donnent pas beaucoup de raisons d’avoir confiance en une enquête qu’elle va mener », regrette James Dorsey. « Et, pour les mêmes raisons, il est très improbable qu’elle accepte une enquête indépendante ».

Depuis le lancement de l’offensive de la coalition contre les rebelles Houthis, les civils yéménites ont payé un lourd tribut sans que les responsabilités ne puissent être clairement établies.

En septembre 2015, une salle de mariage a été touchée, faisant 131 morts (la coalition a démenti être impliquée). En octobre 2016, le bombardement d’une cérémonie funéraire à Sanaa a causé la mort de 140 personnes.

La coalition a fini par admettre sa responsabilité dans certains raids, mais en accusant toujours les Houthis de se servir de civils comme boucliers humains.

Lundi, le ministre d’Etat émirati aux Affaires étrangères, dont le pays est un pilier de la coalition, a admis que des bavures pouvaient se produire.

« Cette guerre a été et reste une sale guerre » où des civils sont bombardés et tués, a déclaré Anwar Gargash lors d’une conférence de presse.

Réagissant aux appels pour une enquête indépendante, le ministre a rappelé que dans divers conflits, de nombreuses parties n’avaient pas autorisé de telles investigations dans des zones de guerre. « L’appel devrait plutôt porter sur un renforcement de nos règles d’engagement », a-t-il estimé.

Pendant les guerres en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, où la force aérienne a été largement employée, de nombreux civils ont été victimes de bombardements. Les enquêtes menées par les belligérants ont parfois admis des « dommages collatéraux ». La venue d’enquêteurs indépendants a été exceptionnelle.

– « Sale guerre » –

La coalition a été accusée d’avoir commis de nombreuses bavures contre des civils.

Elle en a reconnu certaines, mais accuse régulièrement les Houthis de se mêler aux civils ou de les utiliser comme boucliers humains.

En septembre 2015, une salle de mariage a été touchée. Il y a eu 131 morts et la coalition a démenti toute implication.

En octobre 2016, le bombardement d’une cérémonie funéraire à Sanaa a causé la mort de 140 personnes.

Lundi, le ministre d’Etat émirati aux Affaires étrangères, dont le pays est un pilier de la coalition, a admis que des bavures pouvaient se produire.

« Cette guerre a été et reste une sale guerre » où des civils sont bombardés et tués, a déclaré Anwar Gargash lors d’une conférence de presse.

La guerre au Yémen a fait quelque 10.000 morts depuis l’intervention de la coalition sous commandement saoudien en mars 2015 en soutien aux forces gouvernementales contre les rebelles Houthis. Elle a provoqué « la pire crise humanitaire » au monde, selon l’ONU.

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