De Pyongyang à Téhéran, la «pression maximale» de Trump est-elle transposable?

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Le président américain Donald Trump, le 24 septembre 2018 à New York, à la veille de prendre la parole au siège de l’ONU. (AFP/Nicholas Kamm)

Remis à jour 25/09/2018, 17h22

Un an après avoir mobilisé avec succès la communauté internationale contre la Corée du Nord, Donald Trump tente de mettre à genoux l’Iran, dans l’espoir de le forcer, à son tour, à négocier.

Mais la possibilité de transposer une même stratégie à deux situations différentes ne va pas de soi.

Selon un diplomate européen, le président des Etats-Unis est convaincu que c’est sa « campagne de pression maximale », mélange de sanctions draconiennes, isolement diplomatique et menaces militaires, qui a contraint le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un à lâcher du lest et accepter de négocier une dénucléarisation, sans rien avoir encore promis de concret.

Donald Trump entend donc « faire la même chose avec l’Iran: taper très fort » et ensuite négocier en position de supériorité, ajoute-t-il sous couvert d’anonymat.

L’hôte de la Maison Blanche a claqué ainsi la porte, en mai, de l’accord conclu en 2015 par les grandes puissances avec Téhéran pour l’empêcher de se doter de la bombe atomique, et rétabli des sanctions très dures contre la République islamique.

Dans le cas iranien, Washington veut aller au-delà du seul aspect nucléaire: accusant l’Iran d’avoir un rôle « déstabilisateur » et « malveillant » au Moyen-Orient, l’administration Trump lui demande « des changements profonds en termes de comportement ».

– « Pas le bon modèle » –

« Jusqu’à ce que cela arrive, nous continuerons à exercer ce que le président a appelé une pression maximale », a expliqué lundi son conseiller à la sécurité nationale John Bolton, en assurant que le but ultime n’était pas un changement de régime à Téhéran.

Lors de son discours mardi à l’ONU, puis mercredi lors d’une réunion inédite du Conseil de sécurité sur la non-prolifération qu’il présidera lui-même, Donald Trump devrait ériger la Corée du Nord en modèle pour résoudre la crise avec l’Iran.

« Le modèle nord-coréen ne peut pas être le bon modèle, car on ne peut pas faire de telles comparaisons », a balayé lundi le président iranien Hassan Rohani sur la chaîne américaine NBC, excluant de rencontrer Donald Trump cette semaine à New York.

De fait, les différences sont nombreuses.

La Corée du Nord a déjà développé des bombes atomiques et revendique le statut de puissance nucléaire, quand le régime iranien s’est officiellement engagé à ne pas en fabriquer.

La Corée du Sud est un moteur du réchauffement spectaculaire avec le Nord, quand les alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient, Arabie saoudite et Israël en tête, poussent au contraire Washington dans une ligne jusqu’au-boutiste contre l’Iran, ennemi régional commun.

Le président américain Donald Trump a appelé mardi à New York tous les pays de la planète à isoler le régime iranien, dénonçant la « dictature corrompue » au pouvoir selon lui à Téhéran.

Martelant devant l’Assemblée générale de l’ONU son attachement à la « souveraineté américaine », il s’en est pris tour à tour aux pays de l’Opep, aux pratiques commerciales de la Chine ou encore la Cour pénale internationale (CPI) accusée de n’avoir « aucune légitimité ».

Mais le locataire de la Maison Blanche a opté pour un ton moins agressif qu’en 2017.

Dans un contraste saisissant avec sa première allocution, lorsqu’il avait menacé, dans un discours enflammé, de « détruire totalement » la Corée du Nord, il a vanté le dialogue « audacieux » amorcé avec le régime reclus en vue de sa dénucléarisation.

Propos longtemps inimaginables dans la bouche d’un président des Etats-Unis, il est allé jusqu’à louer le « courage » de l’homme fort de Pyongyang, Kim Jong Un, jadis affublé du surnom moqueur de « Rocket Man ».

C’est, sans surprise, au régime de Téhéran qu’il a réservé ses flèches les plus aiguisées.

« Nous ne pouvons pas permettre au principal soutien du terrorisme dans le monde de posséder les armes les plus dangereuses de la planète » ou de « menacer l’Amérique » ou Israël, a-t-il martelé. « Nous demandons à toutes les nations d’isoler le régime iranien tant que son agression se poursuit » et « de soutenir le peuple iranien », a-t-il ajouté.

Tout en restant évasive sur sa stratégie à moyen terme, la Maison Blanche se défend régulièrement de chercher à provoquer un changement de régime dans ce pays, avec lequel les Etats-Unis n’ont plus de relations diplomatiques depuis près de 40 ans.

Quelques heures avant de prendre la parole, M. Trump avait coupé court aux spéculations sur un éventuel tête-à-tête avec le président iranien Hassan Rohani, assurant que ce n’était pas d’actualité. « Peut-être un jour, à l’avenir. Je suis sûr que c’est un homme absolument charmant! », avait-il tweeté.

– Macron appelle au dialogue –

Marquant son net désaccord avec son homologue américain, le président français Emmanuel Macron a appelé peu après au « dialogue et au multilatéralisme » pour régler la crise iranienne.

« Qu’est-ce qui permettra de régler véritablement la situation en Iran? (…) La loi du plus fort? La pression d’un seul? Non! », a-t-il martelé, appelant à éviter « les postures qui à terme ne manqueraient pas d’être stériles ».

Lundi soir, les Européens ont annoncé, dans une décision-camouflet pour Donald Trump, la création d’un mécanisme visant à préserver leurs échanges avec l’Iran tout en échappant aux sanctions américaines.

M. Rohani, qui devait aussi s’exprimer dans la journée à l’ONU, a par ailleurs prévu une conférence de presse mercredi, juste après une réunion inédite du Conseil de sécurité centrée sur l’Iran et présidée par Donald Trump.

Après des échanges d’une rare violence au cours de l’été, lorsque le président américain avait menacé l’Iran de représailles apocalyptiques, l’impasse est totale.

Washington a posé ses conditions –draconiennes– pour un nouvel accord. Téhéran a dénoncé une « longue liste de conditions préalables insultantes ».

Les Etats-Unis ont provoqué l’ire de leurs partenaires européens en se retirant de l’accord international de 2015 censé empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique, que Donald Trump juge trop laxiste.

Washington a rétabli toutes les sanctions levées après sa signature en 2015, avec un sévère contrecoup pour de nombreuses entreprises européennes, sommées de quitter l’Iran sous peine d’être frappées par des mesures punitives américaines.

Pour Ali Vaez, de l’International Crisis Group, multiplier les mises en garde ne fera pas « revenir les Iraniens à la table des négociations ». « Il est crucial de faire baisser les tensions entre Téhéran et Washington, mais les insultes rendent cette hypothèse moins probable », a-t-il observé.

– Rires –

A la tribune des Nations unis, Donald Trump a une nouvelle fois fait l’éloge du « patriotisme », rejetant « l’idéologie du mondialisme » et promettant de ne jamais abandonner la souveraineté américaine à « une bureaucratie mondiale non élue et irresponsable ».

La président américain a aussi défendu avec force le bien-fondé des guerres commerciales qu’il a engagées sur plusieurs fronts, Chine en tête. Le déséquilibre commercial avec Pékin « ne peut être toléré », a-t-il tonné.

Fait rare dans cette prestigieuse enceinte où se rassemblent tous les ans les 193 Etats membres de l’ONU, le début de l’allocution du 45e président des Etats-Unis a été marqué par… quelques rires.

Reprenant un argument régulièrement développé sur les estrades de campagne, M. Trump a vanté ses succès économiques et affirmé avoir accompli plus depuis son arrivée au pouvoir que « quasiment toute autre administration » dans l’histoire des Etats-Unis.

Lorsque que quelques rires ont fusé, il a interrompu un instant la lecture de son discours sur les téléprompteurs. « Je ne m’attendais pas à cette réaction, mais ça va » a-t-il répondu, amusé.

Le président iranien Hassan Rohani a accusé mardi les États-Unis de vouloir « renverser » le régime de Téhéran malgré leurs propositions de dialoguer, et a qualifié de « terrorisme économique » le rétablissement des sanctions par Washington.

Devant l’Assemblée générale annuelle de l’ONU à New York, le président iranien a qualifié d’« absurde » la position de Donald Trump qui avait appelé le monde, un peu plus tôt à la même tribune, à « isoler » le régime iranien « corrompu ».

La sécurité ne peut pas être « le jouet » de la politique intérieure américaine, a martelé Hassan Rohani.

«Il est paradoxal que les États-Unis ne cherchent même pas à cacher leur plan visant à renverser le gouvernement même qu’il invite à des pourparlers », a encore déclaré M. Rohani.

Revenant sur le retrait en mai des États-Unis de l’accord laborieusement négocié en 2015 sur le nucléaire iranien, M. Rohani a qualifié de « terrorisme économique » le rétablissement des sanctions américaines qui étranglent l’économie iranienne.

«Ces sanctions unilatérales illicites représentent en elles-mêmes une forme de terrorisme économique et une violation du droit au développement», a-t-il déclaré.

Dans ce contexte, le dirigeant iranien a rejeté toute idée de négociation bilatérale avec Washington.

«Comment pouvons-nous entamer des pourparlers avec une administration qui se conduit aussi mal ?», a-t-il lancé.

Il a estimé en revanche que les négociations américano-iraniennes pouvaient reprendre dès maintenant à l’ONU.

«Pour qu’un dialogue ait lieu, il n’est pas nécessaire que l’on prenne des photos […] Le dialogue peut être repris dans cette assemblée depuis le même point et par la même personne qui a dénoncé l’accord», a-t-il ajouté.

– « Crédibilité » –

« La campagne de pression contre l’Iran est en partie inspirée par les amis de l’administration Trump au Moyen-Orient », résume Thomas Countryman, ex-haut responsable américain aujourd’hui à la tête de l’Arms Control Association.

Surtout, le régime nord-coréen était déjà relégué au rang de paria par la communauté internationale, tandis que la République islamique, en signant l’accord de 2015, a engagé un rapprochement avec l’Occident qui s’avère difficile à remettre en cause. Les alliés européens des Etats-Unis, rangés derrière la bannière américaine pour punir Pyongyang, refusent bec et ongles de rompre avec Téhéran, dénonçant le cavalier seul de Washington.

Camouflet pour Donald Trump, ils ont annoncé lundi soir la future création d’une entité spécifique pour pouvoir continuer à commercer avec l’Iran, notamment pour l’achat de pétrole, et contourner ainsi les sanctions américaines.

En quittant l’accord iranien, « les Etats-Unis sont en train de perdre leur crédibilité traditionnelle au sein du Conseil de sécurité sur les questions de non-prolifération », estime Thomas Countryman.

Favorable à une ligne très ferme, Behnam Ben Taleblu, du cercle de réflexion Foundation for Defense of Democracies, juge lui « sage et nécessaire la stratégie de pression maximale à l’égard des deux régimes ».

« Couper leur accès à la finance internationale et réduire les trafics illicites peut appauvrir ces régimes et les empêcher de financer leurs activités militaires néfastes », dit-il à l’AFP.

Les sanctions américaines, qui visent tous les pays et entreprises, y compris étrangères, qui continueraient de faire affaire avec l’Iran, sont bien en train d’affaiblir l’économie iranienne.

Certains observateurs, persuadés il y a encore quelques mois que les Américains, sans les Européens, ne parviendraient jamais à imposer une pression suffisante pour faire plier Téhéran, commencent à s’interroger.

Les sanctions s’annoncent « sauvages », prévient un diplomate européen, évoquant la crise profonde que traverse le régime iranien.

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