À Idleb, des habitants soulagés mais méfiants après l’accord russo-turc

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Le président russe Vladimir Poutine (D) serre la main de son homologue turc Recep Tayyip Erdogan (G) après leur conférence de presse à Sotchi, en Russie, le 17 septembre 2018. (SPUTNIK/AFP/Alexander Zemlianichenko)

À Idleb, l’accord russo-turc concernant l’ultime grand bastion insurgé de Syrie suscite la méfiance. Si certains sont soulagés d’échapper au « bain de sang » redouté en cas d’offensive du régime, d’autres ne font confiance ni à Bachar al-Assad, ni à Moscou.

A pieds ou à moto, battant les tambours et brandissant les drapeaux de la révolution, des centaines de personnes ont manifesté lundi soir dans la province d’Idleb pour réclamer la chute du régime, défiant Moscou et Ankara qui avaient annoncé plus tôt la création d’une « zone démilitarisée » sous leur contrôle dans la région.

« C’est une solution partielle », déplore Staif al-Ahmed, un habitant d’Idleb, dans le nord-ouest syrien.

Ce père de deux enfants est toutefois soulagé de voir s’arrêter le pilonnage meurtrier du régime et de son allié russe. « C’est vrai que ça va éviter aux civils les bombardements », reconnaît le jeune homme de 27 ans.

Depuis plusieurs semaines, le régime de Bachar al-Assad massait des renforts aux abords de la province, frontalière de la Turquie, et multipliait, avec Moscou, les déclarations va-t-en guerre.

Des bombardements sporadiques à l’artillerie du régime et des raids russes ont fait une cinquantaine de morts dans Idleb et ses environs, touchant parfois des hôpitaux ou des centres des secouristes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

– Les civils, premières victimes –

Des Syriens dansent et chantent le 17 septembre 2018, pendant que d’autres agitent des drapeaux de la Turquie et de l’opposition syrienne, lors d’une manifestation contre le gouvernement à Binnich, dans la province d’Idleb (nord-ouest) aux mains des rebelles et jihadistes. (AFP/ OMAR HAJ KADOUR)
« Ca nous soulage de savoir qu’il n’y aura pas de bataille », soupire Mahmoud Refaat, un habitant de la localité de Saraqeb.

« C’est rassurant pour les civils de savoir que les bombardements sur les zones résidentielles et les écoles vont s’arrêter », poursuit ce père de trois enfants.

« Depuis huit ans, nous les civils, on paye le prix de toutes les guerres en Syrie », lâche le trentenaire. « Il y a toujours des massacres et de nouvelles victimes. On n’est plus que des chiffres qui sont compilés ».

La zone démilitarisée de 15-20 km de large prévue par l’accord devrait être mise sur pied d’ici au 15 octobre. Elle doit servir de zone-tampon entre les territoires insurgés et les zones gouvernementales alentours.

Elle sera contrôlée par les forces turques et la police militaire russe, et toutes les armes lourdes des insurgés devront en avoir été retirées d’ici au 10 octobre.

Dans la localité de Binnich, la colère grondait lundi soir. Au milieu d’immeubles en béton éventrés par des années de bombardements du régime ou de son allié russe, des centaines de manifestants se sont rassemblés malgré l’heure tardive pour crier encore une fois leur opposition au clan Assad.

Dans la foule, le drapeau de la Turquie, mais c’est surtout ceux de la révolution, avec les emblématiques trois étoiles rouges, qui dominent.

« Le peuple réclame la chute du régime », « Liberté, liberté », scandaient les manifestants.

L’accord russo-turc sur la province d’Idleb, l’ultime grand bastion insurgé en Syrie, permet de gagner du temps à court terme pour poursuivre des négociations, mais il n’écarte pas la menace d’une offensive meurtrière du régime, estiment des analystes.

L’initiative, dévoilée lundi soir par le président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan dans la station balnéaire de Sotchi (Russie), prévoit la création d’une « zone démilitarisée ».

– Ébauche d’un accord? –

Cette zone démilitarisée de 15 à 20 km de large, en forme de fer à cheval, devrait être établie d’ici au 15 octobre, pour servir de zone-tampon entre les territoires insurgés d’Idleb et les zones tenues par le régime tout autour.

Depuis plusieurs semaines, le pouvoir de Bachar al-Assad masse des renforts aux abords d’Idleb, frontalière de la Turquie, dans le nord-ouest syrien.

La zone démilitarisée sera contrôlée par les forces turques et la police militaire russe. Toutes les armes lourdes de « tous les groupes de l’opposition » devront être retirées d’ici au 10 octobre, selon un communiqué sur le site Internet du Kremlin.

L’accord prévoit aussi « le retrait des extrémistes, notamment ceux d’Al-Nosra », le nom de l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, dominée par Hayat Tahrir al-Cham (HTS), qui contrôle la majorité de la province.

A Damas, le quotidien pro-étatique al-Watan a indiqué que l’accord prévoyait une troisième étape garantissant « le retour des institutions (…) syriennes et la reprise de leurs missions avant la fin de l’année ».

Mais, pour des experts, les termes de l’initiative restent flous.

« Jusqu’à maintenant, les détails ne sont pas clairs. Je ne pense pas qu’il s’agisse là de l’accord dans son intégralité », déclare Haid Haid, analyste au groupe de réflexion britannique Chatham House.

« Ce n’est que le début, la première étape », ajoute-t-il.

Mardi, Damas a salué l’accord de Sotchi, assurant qu’il était « le résultat d’intenses consultations » avec la Russie et « d’une coordination totale » entre les deux alliés.

M. Haid, lui, ne cache pas son scepticisme. « Il est évident que le régime n’est pas satisfait de l’accord. La question, c’est comment va-t-il essayer de le torpiller ».

– Une solution temporaire? –

Ces dernières semaines, agences de l’ONU et organisations humanitaires n’ont eu de cesse de marteler leur inquiétude, mettant en garde en cas d’offensive contre un « bain de sang » à Idleb, où pourrait avoir lieu la « pire catastrophe humanitaire » du XXIe siècle.

Quelque trois millions de personnes, dont la moitié sont des déplacés d’autres régions de Syrie affectées par la guerre, vivent dans la province d’Idleb et les poches insurgées des provinces voisines de Hama, Alep ou Lattaquié, selon l’ONU.

« L’accord (de Sotchi) est une solution temporaire, et non définitive », confirme Nawar Oliver, spécialiste de la Syrie au centre de réflexion Omran basé en Turquie. « Les Russes voulaient préserver une bonne relation avec la Turquie », explique-t-il.

La Turquie, qui compte déjà plus de trois millions de réfugiés sur son sol, est un farouche opposant à une offensive du régime, craignant un nouvel afflux.

L’accord « ne garantit pas qu’une offensive n’est plus sur la table pour le futur », prévient toutefois Lina Khatib, de Chatham House.

« Il doit être vu comme le début d’un processus, ce n’est pas la fin du jeu pour Idleb », assure-t-elle.

Cité par l’agence officielle Sana, une source au sein du ministère syrien des Affaires étrangères a rappelé la détermination des autorités de Damas à poursuivre « sa guerre contre le terrorisme, jusqu’à la libération de tout le territoire syrien ».

– La Turquie dos au mur? –

La Turquie a de tout temps cherché à maintenir le calme à sa frontière, craignant les débordements depuis un pays ravagé depuis 2011 par une guerre meurtrière (plus de 360.000 morts).

« L’application de l’accord est difficile et semée d’embûches, surtout pour la Turquie, qui sera tenue responsable dans la gestion de HTS », dit Sam Heller, analyste à l’International Crisis Group (ICG).

Le groupe jihadiste « devrait probablement résister à un accord qui le paralyserait géographiquement et démantèlerait les lignes de défense (…) sur le front », souligne-t-il.

« Comment contrôler HTS », et combattre les autres jihadistes liés à Al-Qaïda, comme Houras al-Din?, s’interroge M. Oliver, à l’évocation de la mission désormais dévolue aux Turcs.

Ces derniers jours, la Turquie a envoyé des renforts à Idleb pour consolider les postes d’observation installés par Ankara. Et, selon le quotidien pro-gouvernemental turc Sabah, « un contingent de 5.000 militaires se tient prêt pour intervenir si nécessaire à Idleb pour protéger les civils ».

« L’accord est un test décisif pour la Turquie », juge M. Heller. « Malgré les difficultés, Ankara n’a pas de choix, au vu des dégâts importants qui pourraient toucher les intérêts turcs si la trêve d’Idleb s’écroulait ».

– « Trahisons de la Russie » –

Certains habitants craignent de voir se reproduire à Idleb le même scénario qui a scellé le sort des autres bastions rebelles du pays, reconquis un à un par le régime avec l’appui décisif de son allié russe.

L’emblématique fief insurgé de la Ghouta orientale a ainsi été reconquis en avril, au terme d’une offensive dévastatrice de deux mois, qui a tué plus de 1.700 civils, selon l’OSDH.

Confrontés au déluge de feu du régime et de Moscou, les rebelles n’ont eu d’autres choix que de déposer les armes et d’accepter une évacuation vers Idleb.

« On remercie la Turquie (…), elle a empêché une offensive militaire contre Idleb », reconnaît Abou Yazan, un militant au visage amaigri qui participe au rassemblement.

Mais la perspective d’un désarmement des rebelles est loin de l’enchanter. « S’ils prennent nos armes aujourd’hui, qui va garantir que le régime et la Russie ne vont pas attaquer nos régions? C’est toi, Erdogan, qui va nous protéger? ».

Quelque trois millions de personnes, dont la moitié sont des déplacés d’autres régions de Syrie affectées par de violents combats, vivent dans la province d’Idleb et les poches insurgées des provinces voisines de Hama, Alep ou Lattaquié, selon l’ONU.

A plusieurs reprises, agences onusiennes et organisations humanitaires ont martelé leur inquiétude, mettant en garde en cas d’offensive contre un « bain de sang » à Idleb, où pourrait avoir lieu la « pire catastrophe humanitaire » du XXIe siècle.

Installé dans un village à la frontière turque, Mohamed Salah ne se fait pas d’illusion.

« Demain, ils vont prendre les armes lourdes et ils vont trahir la Turquie. On est habitué aux trahisons de la Russie », lâche-t-il.

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