Journalistes condamnés: un coup dur pour l’image d’Aung San Suu Kyi

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Aung San Suu Kyi lors d’un discours à la nation le 19 septembre 2017 à Naypyidaw. (Archives/AFP/Ye Aung THU)

La condamnation lundi à sept ans de prison de deux journalistes de Reuters qui enquêtaient sur le génocide des Rohingyas par l’armée birmane est un coup dur de plus pour la dirigeante Aung San Suu Kyi.
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Mise à jour 03/09/2018 16h30

Le Canada a réclamé lundi la libération immédiate des deux reporters de l’agence Reuters condamnés à sept ans de prison en Birmanie, estimant que ce verdict « mine les efforts » du peuple birman pour parvenir à la démocratie.

« Le Canada est profondément déçu par la décision des tribunaux du Myanmar », a déclaré la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland dans un communiqué, soulignant que « ce verdict porte un coup dur à l’état de droit (…) et mine les efforts du peuple du Myanmar qui lutte depuis des décennies pour la démocratie ».

« Le verdict prononcé aujourd’hui n’est pas un juste reflet des faits entourant cette affaire. Il remet sérieusement en question la possibilité d’en arriver un jour à la liberté d’expression, à la démocratie, et à une application équitable et transparente du droit au Myanmar », a ajouté Mme Freeland.

L’envoyé spécial du gouvernement Canadien Bob Rae a dénoncé de son côté « une parodie de justice ».

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Elle a déjà été accusée la semaine dernière par le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, d’être devenue « la porte-parole des militaires birmans », tant son refus de prendre position agace à l’étranger.

Lundi, elle n’a pas réagi à cette condamnation sévère des jeunes reporters de Reuters, qui ont pourtant publiquement mis en cause son gouvernement après l’énoncé du verdict.

« Le gouvernement peut bien nous emprisonner… mais ne fermez pas les yeux et les oreilles du peuple », a lancé l’un des deux condamnés, Kyaw Soe Oo, au terme de ce procès très controversé, dans un pays où l’indépendance de la justice est sujette à caution.

L’ancienne dissidente, qui a pourtant elle-même passé de longues années en résidence surveillée sous la junte militaire, au pouvoir jusqu’en 2011, était jusqu’à récemment encore comparée au dalai lama, à Nelson Mandela ou Martin Luther King.

Mais, soucieuse de maintenir le statu quo avec une armée toujours puissante, elle et son gouvernement se retrouvent mis en cause par un rapport d’experts de l’ONU publié la semaine dernière pour avoir entravé leur enquête et soutenu l’armée sans faille.

Bill Richardson, diplomate américain ayant quitté avec fracas une commission chargée du dossier rohingya formée par Aung San Suu Kyi, a récemment témoigné de la réaction « pleine de colère » de cette dernière, lorsqu’il avait évoqué le sort des deux journalistes lors d’une réunion il y a quelques mois. Elle été allée jusqu’à parler de leur attitude « traître ».

L’ancien diplomate thaïlandais Kobsak Chutikul, qui a aussi depuis quitté cette commission, confirme que l’atmosphère de cette réunion avait été « tendue ».

– « Fake news » –

Aung San Suu Kyi, depuis la victoire de son parti fin 2015 et son arrivée aux manettes en 2016, n’a pas démantelé le rôle de propagande du ministère de l’Information hérité de la junte.

Le journal officiel Global New Light of Myanmar, contrôlé par le ministère, continue de dénoncer la couverture du drame rohingya à l’étranger comme des « fake news ». Aung San Suu Kyi a quant à elle dénoncé l' »iceberg de désinformation » des médias occidentaux.

Pour Aaron Connelly, expert de la Birmanie à l’Institut Lowy en Australie, les excuses trouvées à Aung San Suu Kyi, qui serait sans contrôle sur une armée puissante politiquement, sont « un mythe ».

Il fait valoir que sur d’autres dossiers, même si les ministères de l’Intérieur et de la Défense sont contrôlés par l’armée, elle s’est révélée une habile politicienne pour faire fléchir les généraux.

Mais dans ce pays à majorité bouddhiste, où les Rohingyas sont ostracisés depuis des décennies, elle ne serait selon lui pas convaincue du bien-fondé de la défense des droits de cette minorité musulmane.

« L’acceptation par Aung San Suu Kyi de ces poursuites contre les deux journalistes de Reuters est inexcusable, comme son silence dans toute cette affaire. En tant que chef du gouvernement de facto, Aung San Suu Kyi aurait certainement pu mettre fin à ce procès kafkaïen », pense lui aussi Andrea Girogetta, représentant de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) en Asie.

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