Libye: nouveaux combats et confusion croissante à Tripoli

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Près de la zone d’impact d’un tir de mortier meurtrier dans la capitale libyenne, Tripoli, le 30 août. (Mahmud Turkia/AFP)

Des combats meurtriers continuent lundi de faire rage en périphérie sud de Tripoli et l’implication de nouveaux groupes ajoute à la grande confusion qui règne dans la capitale de Libye, un pays plus que jamais plongé dans le chaos.
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Mise à jour 04/09/2108, 13h42

La mission de l’ONU en Libye a annoncé mardi la signature d’un accord de cessez-le-feu entre les groupes armés impliqués dans les combats près de la capitale libyenne Tripoli qui ont fait au moins 50 morts depuis le 27 août.

« Sous l’égide de l’envoyé spécial de l’ONU en Libye Ghassan Salamé, un accord de cessez-le-feu a été conclu et signé aujourd’hui pour mettre fin à toutes les hostilités, protéger les civils et sauvegarder les biens publics et privés ».

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Après l’échec d’un accord de cessez-le-feu annoncé vendredi, la mission de l’ONU en Libye (Manul) a invité les « différentes parties concernées » à une « réunion élargie » mardi pour un « dialogue urgent sur la situation sécuritaire » à Tripoli.

La Manul n’a pas donné plus de détails sur les participants et le lieu de ces pourparlers. Mais la tâche s’annonce ardue compte tenu du nombre de belligérants impliqués dans des combats qui, à ce jour, ont fait au moins 47 morts depuis le 27 août, selon un bilan officiel.

« La lecture micro-locale est presque impossible. (…) Les alliances sont encore volatiles », souligne Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye à l’université Paris-VIII.

Initialement, les hostilités opposaient des milices tripolitaines liées au gouvernement d’union nationale (GNA) –reconnu par la communauté internationale et basé dans la capitale– à la « 7e brigade », un groupe armé venu de la ville de Tarhouna (ouest), qui disait jusque-là dépendre lui aussi du GNA.

Dans des communiqués et vidéos, la « 7e brigade » s’est revendiquée de l' »armée » et a affirmé mener une « opération de libération de Tripoli » des milices. Le GNA a lui assuré avoir donné l’ordre de dissolution du groupe en avril dernier.

Par la suite, d’autres groupes armés, venus notamment de Misrata (200 km à l’est de Tripoli), et affirmant défendre la même cause que la « 7e brigade », se sont impliqués à leur tour dans les combats contre les forces pro-GNA.

Lundi encore, des explosions ont été entendues en matinée depuis le centre de Tripoli.

Un porte-parole des services de secours, Oussama Ali, a fait état d’affrontements en périphérie, ajoutant que des familles étaient prises au piège des combats.

En centre-ville, l’AFP a constaté une activité quasi-normale et la circulation était plus fluide que d’habitude, sur fond de craintes de pillages, notamment après la fuite de quelque 400 détenus de droit commun la veille dans la prison d’Ain Zara, au sud de la capitale.

En milieu de semaine dernière, pour se prémunir contre un vide sécuritaire, le GNA a appelé à la rescousse un groupe armé de Zenten (170 km au sud-ouest de Tripoli) et l’a chargé d’assurer la sécurité dans l’ouest de Tripoli.

Il a également invité dimanche une « brigade antiterroriste », composée notamment de groupes armés de Misrata, qui avaient combattu le groupe Etat islamique (EI) à Syrte en 2016, à s’interposer entre les camps rivaux.

Mais certains analystes estiment que le GNA a joué avec le feu. « L’entrée de davantage de groupes armés dans la capitale ne peut qu’envenimer la situation », dit à l’AFP un diplomate occidental sous le couvert de l’anonymat.

Les internautes n’ont pas tardé à ironiser: « tous convergent vers la capitale. Désormais, c’est le championnat des milices de Libye qui se joue à Tripoli ».

La Libye, où des groupes armés rivaux s’affrontent depuis une semaine à l’arme lourde près de la capitale Tripoli, a sombré dans le chaos après la chute du régime de Mouammar Kadhafi fin 2011.

Pays aux riches ressources pétrolières, la Libye est dirigée par deux autorités rivales: à Tripoli est basé le gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par Fayez al-Sarraj et soutenu par la communauté internationale, et dans l’est libyen, un cabinet parallèle est appuyé par l’Armée nationale libyenne (ANL), autoproclamée par le général Khalifa Haftar.

En février 2011, dans le sillage du Printemps arabe, une contestation violemment réprimée par le régime Kadhafi débute à Benghazi (est), avant de s’étendre. En mars, une coalition emmenée par Washington, Paris et Londres, lance une offensive après un feu vert de l’ONU.

Le 20 octobre, le « Guide » libyen, en fuite depuis août et la prise de son QG à Tripoli par les rebelles, est tué dans le dernier assaut contre sa région d’origine, Syrte, à l’est de la capitale.

Le 23 octobre, le Conseil national de transition (CNT), organe politique de la rébellion, proclame la « libération totale » du pays.

En août 2012, le CNT remet ses pouvoirs au Congrès général national (CGN, Parlement), élu un mois plus tôt.

Le 11 septembre 2012, quatre Américains, dont l’ambassadeur Christopher Stevens, sont tués dans une attaque contre leur consulat à Benghazi. Un groupe jihadiste lié à Al-Qaïda est accusé d’être derrière l’attaque.

Le 23 avril 2013, un attentat à la voiture piégée vise l’ambassade de France à Tripoli, blessant deux gardes français. La plupart des ambassades étrangères ferment.

Le 16 mai 2014, le général Haftar, proche de l’Egypte et des Emirats arabes unis, lance une opération contre les groupes jihadistes à Benghazi. Plusieurs officiers de la région orientale rallient sa force paramilitaire, l’ANL.

Le 25 juin, après de nouvelles élections, le CGN est remplacé par un Parlement dominé par les anti-islamistes.

Fin août, après des semaines de combats meurtriers, une coalition de milices, « Fajr Libya », s’empare de Tripoli et réinstalle le CGN. Un gouvernement est mis en place.

Le gouvernement d’Abdallah al-Theni et le Parlement élu en juin s’exilent à l’est. Le pays se retrouve avec deux gouvernements et deux Parlements.

En décembre 2015, après des mois de négociations, des représentants de la société civile et des députés signent à Skhirat (Maroc) un accord parrainé par l’ONU. Un gouvernement d’union nationale (GNA) est proclamé.

En mars 2016, son chef Fayez al-Sarraj arrive à Tripoli.

Le 15 janvier 2018, au moins 20 personnes sont tuées lors de combats entre des forces de sécurité et un groupe armé qui lance une attaque contre l’aéroport international près de Tripoli. Le 23, un double attentat à la voiture piégée fait près de 40 morts à Benghazi.

Le 2 mai, deux kamikazes du groupe Etat islamique (EI) attaquent le siège de la Commission électorale à Tripoli (14 morts).

Le 29 mai, Fayez al-Sarraj, Khalifa Haftar ainsi que les présidents de la Chambre des représentants et du Conseil d’Etat, réunis à Paris, s’engagent à travailler ensemble pour que des élections législatives et présidentielle se tiennent le 10 décembre 2018.

Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar s’étaient déjà rencontrés en France en 2017.

Le 14 juin, des groupes armés attaquent deux sites dans le nord-est par lesquels le pétrole libyen est acheminé vers l’étranger.

Le 25, l’ANL annonce avoir pris le « contrôle total » de cette région pétrolifère surnommée le « Croissant pétrolier ». Le maréchal Haftar, qui réclame une part plus grande des revenus du pétrole pour l’est du pays, confie la gestion de plusieurs sites aux autorités parallèles, avant de faire marche arrière.

Le 28, ses forces s’emparent de Derna, bastion des islamistes radicaux et seule ville de la région orientale qui échappait à son contrôle.

Le 27 août, des combats à l’arme lourde éclatent entre milices rivales dans la banlieue sud de Tripoli. En une semaine, au moins 47 personnes ont été tuées, selon un bilan du ministère de la Santé.

Depuis 2011, Tripoli est au coeur d’une lutte d’influence entre milices en quête d’argent et de pouvoir.

Le GNA est accusé par ses détracteurs de s’être livré aux milices, dont dépend sa sécurité et celle de Tripoli, depuis son entrée en fonctions en mars 2016.

« Les quatre ou cinq grandes milices de Tripoli ont fourni une relative sécurité quotidienne, appréciée de la population mais aussi des Etats étrangers intéressés à maintenir une présence diplomatique et commerciale pour saisir les opportunités de reconstruction », avance Jalel Harchaoui.

Mais, dans le même temps, elles « ont infiltré les institutions de police et les institutions économiques ».

« Cette situation était intenable », poursuit M. Harchaoui, notamment parce que Zenten et Misrata, les deux grandes villes militarisées » de l’ouest libyen, « se sentaient exclues de ce nouvel équilibre des pouvoirs » à Tripoli.

Depuis 2011, les milices de Zenten et de Misrata se partageaient la capitale, avant que les premières n’en soient chassées en 2014, tandis que les secondes ont quitté Tripoli après l’installation du GNA en mars 2016.

Sur l’issue de ce nouveau conflit, Jalel Harchaoui estime qu’il est « possible qu’un nouvel équilibre des forces, un peu plus viable, réémerge ».

Mais « il est possible aussi (…) que les violences se banalisent… », ajoute-t-il, un scénario qui rendrait encore plus illusoire les appels de la communauté internationale –et en particulier de la France–, à des élections d’ici la fin de l’année.

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