Nucléaire nord-coréen: le «pari dangereux» de Séoul vis-à-vis de Pyongyang

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Le président sud-coréen Moon Jae-in et le leader nord-coréen Kim Jong Un (d), le 19 septembre 2018 à Pyongyang. (Pyeongyang Press Corps/AFP)

Le président sud-coréen Moon Jae-in a fait « un pari dangereux » en n’obtenant, lors de sa visite à Pyongyang, que des concessions minimales pour relancer des négociations entre le Nord et les Etats-Unis sur le nucléaire, estiment des experts.

Il était parti mardi pour la capitale nord-coréenne pour un troisième sommet en cinq mois avec le leader nord-coréen Kim Jong Un destiné à sortir le Nord et Washington de l’impasse diplomatique.

Mais il en est revenu jeudi avec un accord bien loin de l’exigence américaine d' »une dénucléarisation définitive et entièrement vérifiée » du Nord.

En cela, le président sud-coréen donne la priorité aux mesures visant à renforcer la confiance avec le Nord, plutôt qu’à la dénucléarisation, estime Shin Beom-cheol, de l’Institut Asan des études politiques.

« C’est un pari dangereux », poursuit-il en expliquant qu’une approche complaisante pourrait aider le Nord à s’agripper à ses armes nucléaires.

Or si Pyongyang ne renonce pas à ses armes interdites, la faute en retombera sur la Corée du Sud, observe-t-il. « Cela enfoncera un coin dans la relation avec Washington et Séoul perdra sa crédibilité. »

M. Moon, qui avait déjà rencontré M. Kim en avril et en mai, avait joué un rôle crucial de facilitateur pour permettre le sommet historique début juin à Singapour entre ce dernier et le président américain Donald Trump.

– « Tour de passe-passe » –

M. Kim avait alors réitéré un engagement vague en faveur de la dénucléarisation de toute la péninsule coréenne dont aucun détail n’avait été arrêté. Washington et Pyongyang s’écharpaient depuis sur le sens de cette déclaration et sa mise en oeuvre.

Mercredi, le dirigeant nord-coréen a accepté de fermer le site de tests de moteurs de missile et le pas de tirs de Tongchang-ri en présence d’experts internationaux.

Mais les experts ont d’emblée relativisé la portée de cette annonce, observant que les installations en question étaient vieilles et que le site n’était de toute façon plus capital puisque des missiles étaient en production ailleurs.

Pyongyang a également évoqué la fermeture de son complexe nucléaire de Yongbyon, mais seulement si Washington prenait « des mesures correspondantes », dont on ignore la nature.

On pense que du plutonium a été produit dans ce complexe, qui compte aussi une usine d’enrichissement d’uranium.

Sung-yoon Lee, de la Fletcher School de l’Université américaine Tufts, a rappelé que Yongbyon avait déjà été mis en sommeil par le passé, pour être réactivé par la suite quand les choses s’envenimaient avec Washington.

« La fermeture de Yongbyon, même si elle avait lieu, ne serait pas une concession majeure car M. Kim a d’autres moyens de produire des bombes », a-t-il dit.

Le leader nord-coréen ayant déjà déclaré que son programme nucléaire était achevé, cette annonce est « un tour de passe-passe pour piéger les Etats-Unis, ce qui permettra à Kim de gagner du temps et de l’argent pour améliorer sa position nucléaire », analyse-t-il.

– Elections américaines –

Plutôt que la fermeture d’installations obsolètes, il faut obtenir de la Corée du Nord une liste complète de ses actifs nucléaires, Cha Du-hyeogn, de l’Institut Asan.

« Pour le moment, il ne fait étalage que d’installations connues, ce qui est inacceptable », a-t-il dit.

Les Etats-Unis ont d’emblée salué les engagements du dirigeant nord-coréen en se disant prêts à reprendre sur-le-champ des discussions visant à la dénucléarisation de la Corée du Nord.

M. Trump a salué des « progrès extraordinaires ». Son secrétaire d’État Mike Pompeo, dont le voyage à Pyongyang en août avait été annulé au dernier progrès faute d’avancées avec le Nord, a cette fois expliqué avoir invité son homologue nord-coréen Ri Yong Ho à une rencontre en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York la semaine prochaine.

Selon le chef de la diplomatie américaine, Washington est prêt à relancer « immédiatement des négociations » afin d’achever la dénucléarisation du Nord d’ici janvier 2021, soit la fin du mandat de Donald Trump.

Pour certains experts, Washington reste en fait prudent.

« La question est de savoir si M. Pompeo ira en Corée du Nord mais cela n’aura pas lieu dans l’immédiat », a dit M. Cha.

Entretenir l’élan des discussions sur la dénucléarisation est cependant crucial, estime Kim Heung-kyu, de l’Université Ajou, pour qui la déclaration de Pyongyang est « un accomplissement très important ».

Celui-ci sera selon lui un soulagement pour M. Trump, en ce qu’il lui permettra de détourner l’attention des scandales qui le plombent, dans la perspective des élections américaines de mi-mandat en novembre.

M. Moon a probablement convaincu M. Kim de la nécessité d’agir vite en lui disant que le temps était compté avant que l’intérêt politique de M. Trump ne s’évanouisse. « S’il n’y avait pas cela, Kim et Trump n’auraient pas bougé ».

Le défi le plus grand interviendra en cas de nouveau sommet Trump-Kim.

Celui-ci « impliquera davantage de concessions » à la Corée du Nord, a déclaré M. Lee, en citant par exemple « un assouplissement des sanctions ou la normalisation de l’image de M. Kim à l’international ».

Pendant ce temps, Trump s’accroche à son soi-disant « succès » diplomatique

« Il est calme, je suis calme. » Donald Trump résume ainsi la mue de sa relation jadis explosive avec Kim Jong Un. Et s’accroche à ce qu’il considère être son grand « succès » diplomatique, quitte à se satisfaire de gestes limités de la part du dirigeant nord-coréen.

Le président des Etats-Unis n’a pas tari de superlatifs pour commenter l’issue du sommet intercoréen cette semaine. « Super réponses », « progrès extraordinaires », relations « excellentes », a-t-il énuméré, insistant sur le « calme » qui prévaut après une année 2017 scandée par les bruits de bottes nucléaires.

Alors que Kim Jong Un souhaite rencontrer à nouveau Donald Trump « à une date rapprochée », le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo lui a fait écho vendredi en disant espérer qu’un nouveau sommet, après celui, historique, du 12 juin à Singapour, puisse se tenir « dans pas trop longtemps ».

« Trump pense que son premier sommet avec Kim était un succès majeur », explique à l’AFP Jon Wolfsthal, directeur du Nuclear Crisis Group, une organisation de prévention des conflits atomiques. « Or il a besoin de succès diplomatiques rapides pour compenser des déboires en politique intérieure », ajoute cet ex-membre de l’administration démocrate de Barack Obama.

Des avancées à la portée limitée au dernier sommet intercoréen

Au dernier sommet intercoréen, des avancées concrètes, pour la première fois depuis Singapour, mais à la portée jugée limitée par la plupart des observateurs.

Suffisantes en tout cas pour débloquer l’impasse dans laquelle se trouvaient les négociations sur la dénucléarisation: Mike Pompeo s’est dit prêt à les relancer « immédiatement », dès la semaine prochaine à New York.

Dans sa réaction, il a soigneusement ignoré la demande de contreparties américaines. Car cette exigence nord-coréenne ne cadre pas avec le discours très ferme que Washington tenait avant le sommet Trump-Kim et qu’une partie de l’administration tente de maintenir.

« Rien ne peut se passer sans dénucléarisation, la dénucléarisation doit intervenir d’abord », a martelé jeudi la porte-parole du département d’Etat américain, Heather Nauert. Et « les sanctions doivent être appliquées, on ne peut pas lever le pied », a-t-elle aussi insisté.

Sur les sanctions, les Etats-Unis ont jusqu’ici tenu bon.

Mais le président républicain semble davantage disposé que son gouvernement à faire d’autres concessions.

« Une lettre gentille de Kim Jong Un a suffi pour que le président se dise prêt à un autre sommet, alors qu’aucun des problèmes n’a été résolu », s’inquiète Bruce Klingner, longtemps chargé de la Corée du Nord à la CIA et aujourd’hui chercheur du think tank conservateur Heritage Foundation.

Or, ajoute-t-il pour l’AFP, « Pyongyang tente clairement de découpler Trump du reste de l’administration, ils le considèrent », « à raison », « plus susceptible de faire des concessions comme il l’a fait à Singapour sans rien demander en retour ».

Pour Bruce Klingner, toutefois, « les Etats-Unis peuvent tenter d’utiliser ce vif désir nord-coréen de rencontrer Trump pour arracher des choses avant toute réunion ».

– « Dernière manœuvre de Kim » –

Car contrairement au « tout ou rien » affiché, l’administration américaine semble elle-même s’engager sans le dire dans un processus de concessions réciproques, étape par étape.

« Il semble clairement que ce qu’ils ont convenu de mettre en place le 12 juin à Singapour est de l’ordre du donnant-donnant, comme le réclame Pyongyang », estime Joseph Yun, qui était encore récemment l’émissaire américain pour la Corée du Nord. « Espérer que la Corée du Nord dénucléarise complètement », « avant d’obtenir quoi que ce soit, c’est totalement irréaliste », plaide cet expert de l’United States Institute of Peace, un cercle de réflexion qui organisait vendredi un échange avec la presse.

Certains voient d’ailleurs d’un bon œil les négociations prendre cette tournure.

Les annonces faites cette semaine sont limitées, mais « c’est la première fois que les Nord-Coréens acceptent de parler de dénucléarisation avec les Sud-Coréens », et pas seulement avec les Américains, fait valoir Joseph Yun, estimant qu’il ne fallait pas s’attendre à davantage de ce rendez-vous.

« Ça vaut la peine d’explorer leurs propositions », renchérit Jon Wolfsthal, « favorable à une approche étape par étape ».

D’autres experts redoutent que Donald Trump soit en train de « tomber dans la dernière manœuvre de Kim », pour reprendre la formule de Bruce Klingner, et que le numéro un nord-coréen tente une fois de plus de gagner du temps, poussant les Etats-Unis à accepter, in fine, de cohabiter avec une Corée du Nord nucléaire.

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