Poutine propose un traité de paix avec le Japon cette année et «sans condition»

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Le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre japonais Shinzo Abe à Vladivostok, dans l’Extrême orient russe, le 12 septembre 2018. (AFP/Kirill KUDRYAVTSEV)

Vladimir Poutine a créé la surprise mercredi en proposant au Japon de tourner la page de la Seconde guerre mondiale avec la signature historique d’ici à la fin de l’année et « sans condition préalable » d’un traité de paix, entravée jusqu’alors par la dispute territoriale sur les îles Kouriles.

Le président russe a fait cette proposition, accueillie plutôt froidement à Tokyo, sur la scène d’un forum économique à Vladivostok, dans l’Extrême orient russe, où le Premier ministre Shinzo Abe venait de lancer un appel en faveur de la signature d’un tel traité, sujet majeur de discussions ces dernières années entre Moscou et Tokyo.

Vladimir Poutine, qui s’était montré jusqu’alors très prudent sur ce sujet qui empoisonne des relations par ailleurs en plein développement, a expliqué que « l’idée lui (était) venue à l’esprit ».

« Cela fait 70 ans que nous cherchons à régler nos différends. Cela fait 70 ans que nous menons des négociations (…). Shinzo a dit +Changeons d’approche!+. Et en effet: allons-y! Signons un traité de paix, pas maintenant mais d’ici la fin de l’année. Sans condition préalable », a déclaré Vladimir Poutine, accueilli par des applaudissements dans le public constitué en grande partie d’hommes d’affaires asiatiques et notamment japonais.

« Et ensuite, sur la base de cet accord de paix, comme des amis, nous continuerons à résoudre tous les sujets de discorde. Il me semble que cela rendrait plus simple de résoudre tous les problèmes que nous ne pouvons régler depuis 70 ans », a-t-il avancé.

Cette déclaration tranche avec les propos tenus jusqu’alors par le président russe à ce sujet lors de ces fréquentes rencontres avec Shinzo Abe ces dernières années. Il avait déclaré encore lundi qu’il serait « naïf de penser qu’on peut résoudre en une heure » le différend entre les deux pays, se disant simplement « prêt à chercher des solutions qui conviendraient à la fois à la Russie et au Japon ».

Le porte-parole du gouvernement japonais Yoshihide Suga a réagi assez froidement à la proposition de Vladimir Poutine, refusant de « commenter ses intentions » et rappelant « le principe simple » selon lequel Tokyo ne signera un traité qu' »après le règlement du problème de l’attribution » des îles disputées.

Riches en minerais et en poissons, garantes de l’accès de la flotte russe à l’océan Pacifique, quatre îles de l’archipel des Kouriles sont toujours au cœur d’un différend territorial entre Moscou et Tokyo, 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Mercredi, Vladimir Poutine a créé la surprise en proposant au Japon de tourner cette page de l’histoire en signant, « sans condition préalable », un traité de paix entre les deux pays.

Ces quatre îles sont les plus méridionales, et donc les plus proches du Japon, d’une longue chaîne de petites îles volcaniques, l’archipel des Kouriles, qui s’égrènent en arc entre la presqu’île russe du Kamtchatka au nord et la grande île japonaise de Hokkaïdo au sud.

Appelées « Kouriles du Sud » par la Russie et « Territoires du Nord » par le Japon, ces îles –Itouroup (Etorofu en japonais), Kounachir (Kunashiri), Shikotan et Habomai– font actuellement partie de la région russe de Sakhaline (Extrême-Orient).

Mais pour le Japon, elles dépendent toujours de la préfecture de Hokkaïdo, sont « illégalement occupées par la Russie » et empêchent la signature d’un traité de paix entre les deux pays.

– Un peu d’Histoire –

En 1786, l’impératrice Catherine II revendique la souveraineté sur l’ensemble des îles Kouriles, à la suite d’un rapport ministériel selon lequel ces îles ont été découvertes « par des navigateurs russes » et « doivent incontestablement appartenir à la Russie ».

Mais en 1855, un premier traité entre la Russie tsariste et le Japon fixe la frontière entre les deux pays juste au-delà des quatre îles les plus proches du Japon.

Vingt ans plus tard, en 1875, un nouveau traité donne à Tokyo l’ensemble des Kouriles, y compris les îles situées au nord de cette frontière.

Le 18 août 1945, les Soviétiques attaquent l’archipel des Kouriles pour l’annexer, y compris les quatre îles méridionales.

Depuis, Tokyo dénonce une injustice, invoquant le traité de 1855. De son côté, la Russie se retranche derrière la conférence de Yalta de février 1945 au cours de laquelle Staline aurait obtenu du président américain Franklin D.Roosevelt la promesse de récupérer les Kouriles en échange de son entrée en guerre contre le Japon.

En 1956, lors du rétablissement des relations diplomatiques avec le Japon, Nikita Khrouchtchev s’était engagé à restituer les deux plus petites îles -Shikotan et Habomai- en échange de la conclusion d’un traité de paix.

Bien que relancées après la chute de l’URSS en 1991, les négociations n’ont jamais abouti.

– Minerais, poisson et armée –

Même si leur population actuelle ne dépasse pas 17.000 personnes selon les statistiques officielles, ces îles sont « importantes à tous points de vue », assure à l’AFP Valéri Kistanov, responsable du Centre d’études japonaises auprès de l’Institut russe de l’Extrême-Orient.

« Elles sont très riches en eaux thermales, en minerais et en métaux rares comme le rhénium », utilisé pour la fabrication des moteurs d’avions supersoniques, explique-t-il.

« Mais la plus grande richesse » de ces îles, où des courants chauds rencontrent des courants froids, favorisant le développement du plancton, « ce sont d’immenses réserves de poissons », précise M. Kistanov.

Ces îles ont également une importance stratégique, souligne-t-il: elles permettent l’accès permanent à l’océan Pacifique pour les bâtiments de guerre russes basés à Vladivostok grâce au détroit entre Kounachir et Itouroup qui ne gèle pas en hiver.

Enfin, le contrôle intégral des îles protège la mer russe d’Okhotsk, plus au nord, d’une éventuelle incursion sous-marine étrangère.

– « Devoir envers les générations futures » –

Les îles Kouriles et les frontières fixées par les différents traités russo-japonais. (Wikipédia)

Le différend porte sur quatre îles de l’archipel des Kouriles

occupées à la fin de la Seconde Guerre mondiale par l’Union soviétique. Le Japon revendique ces îles. Ce problème a empêché jusqu’à présent les deux pays de signer un traité de paix.

Les négociations concernant ces quatre îles volcaniques, appelées Territoires du Nord par le Japon, n’ont pas connu d’avancée majeure ces dernières années malgré les appels répétés de Shinzo Abe.

Lors de son discours devant le forum de Vladivostok, avant la proposition de Vladimir Poutine, le chef du gouvernement japonais avait prononcé un long plaidoyer pour la résolution de cette question.

« Les relations entre la Russie et le Japon avancent à un rythme jamais vu (…) Il ne reste qu’un obstacle qui les empêche de prospérer complètement (…) et ce n’est rien d’autre que le fait que nos deux pays doivent encore conclure un traité de paix », avait-il expliqué.

« Si nous ne le faisons pas maintenant, alors quand? et si nous ne le faisons pas, alors qui va le faire? » avait-il demandé. « Nous sommes tous les deux (avec Vladimir Poutine, ndlr) conscients que cela ne sera pas facile. Cependant, nous avons un devoir envers les générations futures ».

Il a estimé que les îles pouvaient servir de « hub logistique », devenant un « symbole de coopération » et faisant de la mer du Japon « une autoroute transportant des marchandises dans les deux sens ».

Jusqu’à présent, les deux pays ont réalisé des progrès à petits pas, s’engageant à faciliter la visite d’anciens résidents sur ces îles pour se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres et lançant des projets économiques communs.

Lundi, Vladimir Poutine et Shinzo Abe ont annoncé la visite en octobre en Russie du chef d’état major du Japon, Katsutoshi Kawano et d’une délégation d’hommes d’affaires japonais sur les îles disputées.

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