Séoul et Washington de moins en moins en phase face à Pyongyang

0
Mike Pompeo devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain le 25 juillet 2018 à Washington.(Archives/AFP)

Séoul et Washington semblent de moins en moins en phase dans leur approche du dossier nord-coréen, ce qui pourrait s’avérer problématique pour le processus de paix sur la péninsule.

Le président sud-coréen Moon Jae-in se rendra dans une dizaine de jours à Pyongyang pour sa troisième rencontre avec le leader nord-coréen Kim Jong-un.

La question de la dénucléarisation de la péninsule sera à l’ordre du jour, ont indiqué des responsables sud-coréens. Et Pyongyang a réaffirmé son engagement en faveur de cet objectif.

Mais la «dénucléarisation» est un concept suffisamment flou pour que chacun puisse l’interpréter comme il l’entend.

Dans la déclaration finale de son sommet avec le président américain Donald Trump à Singapour en juin, Kim Jong-un avait seulement réitéré un engagement ancien et vague en faveur d’une «dénucléarisation complète de la péninsule coréenne», dont les modalités et le calendrier ont été repoussés à des négociations de suivi, bien loin de l’objectif initial des États-Unis, à savoir une «dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible».

Depuis plusieurs semaines, les responsables américains parlent de «dénucléarisation définitive et complètement vérifiée de la Corée du Nord», spécifiquement, en affirmant que M. Kim en a oralement accepté le principe à Singapour. Ce que Pyongyang n’a pas confirmé.

Pas sur la même longueur d’onde

Jeudi, Washington a envoyé un message à nouveau ambigu.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a affirmé qu’il restait «un énorme travail à accomplir» quand M. Trump a chaleureusement salué l’engagement renouvelé de M. Kim en faveur de la dénucléarisation.

«Nous y arriverons ensemble!», a-t-il même tweeté, alors qu’il avait fin août annulé à la dernière minute une visite de M. Pompeo à Pyongyang.

«Il ne fait aucun doute que Séoul et Washington n’avancent pas à la même vitesse dans leurs relations respectives avec la Corée du Nord», observe Evans Revere du think tank Brookings Institution de Washington.

«Il devient aussi évident que les deux alliés ne sont pas sur la même longueur d’onde sur la Corée du Nord».

Les États-Unis, qui avaient combattu lors de la Guerre de Corée (1950-1953) avec le Sud contre le Nord et la Chine, disposent toujours de 28 500 hommes en Corée du Sud.

«Les États-Unis continuent de considérer la dénucléarisation comme la priorité» alors que Séoul insiste sur la réconciliation, des projets conjoints et la baisse des tensions, poursuit M. Revere.

La Corée du Sud compte ouvrir prochainement un bureau de liaison dans la ville de Kaesong, au Nord.

Mais si M. Moon – qui avait été élu en 2017 en prônant une reprise du dialogue après des années de tension – prend davantage d’initiatives en faveur de projets communs avec le Nord, avertit M. Revere, «cela risque d’irriter Washington, qui risque de s’interroger sur l’agenda réel du gouvernement [sud-coréen], et cela risque de miner la coordination au sein de l’alliance».

«Route de collision»

Séoul et Washington sont même «sur une route de collision», affirme Andrei Lankov, du Korea Risk Group, tant leurs intérêts sont fondamentalement éloignés.

«Pour les États-Unis, le problème fondamental réside dans les armes nucléaires», dit-il.

Mais la Corée du Sud «peut vivre avec une Corée du Nord nucléaire», explique-t-il. «Pour eux, le plus important est de maintenir la stabilité dans le statu quo.»

Or, selon M. Lankov, la Corée du Nord ne renoncera jamais à son arsenal nucléaire, qui est son assurance vie.

Si le processus diplomatique actuel échoue, les États-Unis pourraient renouer avec les menaces contre Pyongyang, voire envisager une action militaire.

Et pour éviter une confrontation, M. Moon est en train de créer «une vague d’optimisme faux et malhonnête», affirme M. Lankov.

«Le message est que la dénucléarisation est en cours, ce qui n’est pas le cas, et que tout va bien.»

Washington et Séoul, prédit-il, vont connaître «un niveau de frictions qu’ils n’ont plus vu depuis très, très longtemps».

La question d’une déclaration formelle mettant fin à la Guerre de Corée, qui ne s’est arrêtée que par un simple armistice, est révélatrice des divergences entre Séoul et Washington.

Les deux Corées sont favorables à une telle déclaration, mais Washington exige en préalable des progrès sur la dénucléarisation.

«Du point de vue nord-coréen, c’est quelque chose qui devait arriver relativement vite», explique John Delury, de l’Université Yonsei de Séoul. «Ils sont très frustrés du fait que les Américains ne cèdent pas.»

M. Revere souligne que déclarer la fin de la guerre donnerait à Pyongyang des arguments pour demander le départ des forces américaines.

Les commentaires sont fermés.