Les vétérans de l’Hôpital Sainte-Anne victimes de la transition du fédéral au provincial

0
L’Hôpital Sainte-Anne. (Archives/BPA)

On leur avait promis une transition des plus simples et des plus douces. C’est plutôt l’enfer que vivent depuis près de deux ans les 175 vétérans de l’Hôpital Sainte-Anne. 45eNord.ca est allé enquêter.

L’Hôpital Sainte-Anne, à Sainte-Anne-de-Bellevue sur l’île de Montréal, était le le dernier établissement de santé régi par Anciens Combattants Canada sur le territoire québécois.

L’hôpital offre notamment aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, en fin de vie, des soins gériatriques de longue durée.

En juin 2013, le ministre conservateur des Anciens Combattants de l’époque, Steven Blaney, et le ministre de la Santé du Québec d’alors, le Dr Réjean Hébert, annonçaient que l’Hôpital deviendrait un centre de gériatrie appelé à desservir toute la population de l’Ouest de l’île et de l’Ouest de la Montérégie. On promettait cependant que les vétérans «vétérans pourront continuer à recevoir des soins exceptionnels au sein de ce centre d’excellence à la fine de pointe de l’innovation clinique».

Or, selon les informations de 45eNord.ca, les plaintes de la part des anciens combattants qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et la Guerre de Corée ont explosé de plus de 150% depuis le transfert, effectif depuis mai 2016. Le fédéral aurait payé 27 millions $ entre mai 2016 et mars 2018 pour que les anciens combattants de Sainte-Anne ne perdent pas au change.

Selon plusieurs sources internes, qui ont accepté de témoigner sous couvert d’anonymat à 45eNord.ca car elles n’étaient pas autorisées à le faire, Québec ne ferait rien pour améliorer la situation puisque de toute façon les anciens combattants de l’Hôpital Sainte-Anne n’en n’ont plus pour très longtemps. D’éventuelles plaintes devant les tribunaux prendraient des années… années que nos anciens combattants dont la moyenne d’âge est de 95 ans n’ont tout simplement plus ! Alors qu’ils occupaient encore sept étages de la tour centrale juste avant la transition, ils n’en occupent plus que quatre même pas en entiers.

Plusieurs membres du personnel que nous avons rencontré se désolent les premiers de cette diminution des services et des soins aux anciens combattants, mais ne peuvent tout simplement pas en faire plus, étant déjà débordés !

Durant la transition du fédéral au provincial, c’est environ 40% du personnel de l’hôpital qui a quitté quasiment du jour au lendemain, alors que leur salaire allait baisser de 33% et que les différents avantages et pensions du fédéral seraient perdus. Et même si depuis de nouveaux membres se sont ajoutés, ce n’est toujours pas suffisant… loin de là.

Les problèmes des vétérans

Le contrat de session du fédéral au provincial que 45eNord.ca a pu consulter est extrêmement clair sur le maintien des normes de soins et sur le respect des droits des anciens combattants hospitalisés à l’Hôpital Sainte-Anne en vertu de plusieurs règlements et ententes.

Hélas, il y a eu, au contraire, une diminution de la présence de médecins omnipraticiens, mais aussi une diminution des services au niveau des médecins spécialistes, les médecins qui quittent étant difficiles à remplacer.

Ottawa s’était pourtant engagé à payer à Québec un généreux per diem (dans les 150 $/jour) en soins et service en fonction du nombre de lits occupés à l’Hôpital par des anciens combattants hébergés ainsi qu’un per diem de présence médicale 7 jours sur 7, 24h sur 24, de médecins omnipraticiens.

De plus, la norme de trois infirmières et cinq préposés par unité de soins (plancher) n’est pas toujours respectée. Même chose pour la norme relative aux infirmières-chef.

En outre, les communications à l’ancien combattant hébergé ou admissible doivent être offertes par l’établissement en français ou en anglais selon la langue d’expression de l’ancien combattant.

Mais, les vétérans anglophones que nous avons approché témoignent percevoir une baisse de soins en raison de l’unilinguisme du personnel francophone ou le manque de compétence en langue anglaise du personnel soignant.

Wolf Solkin.

Rencontré dans sa chambre du 11e étage de l’hôpital, le lieutenant (ret.) Wolf William Solkin, 95 ans 1/2, ancien membre du Algonquin Regiment, lance d’emblée «C’était censé être une transition en douceur. On nous avais dit qu’il n’y aurait aucun changement pour nous… c’était stupide ! Le contrat entre le fédéral et le provincial a été ignoré et violé depuis le premier jour.».

Ce vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qui est l’un des rares à pouvoir encore s’exprimer avec une grande éloquence et un aplomb étonnant, se fait la voix de ses frères d’armes qui n’ont désormais plus vraiment la volonté ou la possibilité de s’exprimer.

En plus des problèmes évoqués plus haut, les anciens combattants font face à une diminution de la qualité de la nourriture (même si cela est subjectif), de la fréquence des bains, du nombre de bénévoles et à un temps d’attente plus élevé pour des rendez-vous avec des spécialistes.

M. Solkin indique qu’il peut arriver de devoir choisir entre un petit-déjeuner arrivant des heures après et un rendez-vous avec un médecin.

La position des partis provinciaux

Nous avons demandé aux quatre principaux partis provinciaux de réagir face à ces informations et de nous indiquer ce qu’ils feraient s’ils étaient portés au pouvoir à l’élection du 1er octobre.

Le Parti Libéral du Québec, par le biais de la responsable des communications de la campagne, Catherine Maurice, écrit: «Toute transition amène sa part de défis et d’ajustements, pour les vétérans comme pour le personnel, dont le recrutement de personnel bilingue. Le gouvernement suit la situation de près pour que des services de qualité y soient offerts.»

La Coalition Avenir Québec, via son candidat dans Vachon, Ian Lafrenière, ancien régulier et actuel réserviste des Forces armées canadiennes, nous a dit d’emblée que les anciens combattants «méritent minimalement toute notre reconnaissance, alors nous demanderons une enquête indépendante de la protectrice du citoyen [Marie Rinfret, ndlr] pour faire toute la lumière sur ce qu’il se passe là-bas».

M. Lafrenière, dont le grand-père a lui aussi servi dans les Forces, s’est dit attristé de constater le message qu’on envoie avec cette façon de s’occuper des personnes vulnérables et du sort qu’on leur réserve.

Le Parti Québécois, de son côté, annonce qu’un «gouvernement du PQ veillera à ce l’entente qui a été conclue soit bel et bien respectée, c’est la moindre des choses». Pour y arriver et s’attaquer au «nœud du problème», le parti dit qu’il décentralisera le système de santé du Québec et fera le décloisonnement des professions médicales.

Québec Solidaire, malgré plusieurs relances de notre part, ne nous a pas communiqué sa position.

Le Parti vert, dont sa candidate dans la circonscription où se trouve l’Hôpital, Catherine Polson, est bien au fait de la situation, dit: «nous avons une prémisse simple: une promesse faite devrait être une promesse tenue. En tant que parti fédéraliste, nous voulons travailler avec le gouvernement du Canada et assurer le rétablissement des conditions tel qu’avant le transfert, à l’hôpital Sainte-Anne. Sera-ce une solution immédiate? Non. Est-ce que cela coûtera de l’argent? Probablement. Est-ce à la fois une responsabilité morale et une obligation contractuelle selon l’accord de transfert? Sans question».

Nous avons demandé également à Anciens Combattants Canada ce que le ministère allait faire alors que le contrat liant les deux niveaux de gouvernements n’est tout simplement pas respecté.

Dans un courriel envoyé à 45eNord.ca, ACC répète un message ne répondant pas au problème de l’évident bris du contrat par le provincial, évoquant «rencontrer régulièrement les représentants provinciaux pour assurer que les dispositions de l’entente de transfert sont respectées» et «contribuer financièrement aux soins des vétérans admissibles à l’hôpital».

La perception de confort, de sécurité et de convivialité qui existait dans l’«ancien» environnement est désormais disparue et rend encore plus fragile l’état de santé de nos plus anciens des anciens combattants, en particulier ceux souffrant de problèmes de santé mentale.

À une moyenne d’âge de 95 ans, ces héros de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée méritent mieux. Nos anciens combattants n’ont plus beaucoup de temps et méritent tout simplement de partir… dans la dignité !

Fondateur de 45eNord.ca, Nicolas est passionné par la «chose militaire». Il suit les Forces armées canadiennes lors d'exercices ou d'opérations, au plus près de l'action. #OpNANOOK #OpATTENTION #OpHAMLET #OpREASSURANCE #OpUNIFIER #OpIMPACT #OpLENTUS

Les commentaires sont fermés.